DISPARITION DE LOUIS PAUWELS,ECRIVAIN OPTIMISTE ET REDOUTABLE POLEMISTE

Il avait écrit «Le matin des magiciens» avec Jacques Bergier et fondé le Figaro Magazine

Disparition de Louis Pauwels, écrivain optimiste et redoutable polémiste

Journaliste et écrivain, ancien directeur du « Figaro Magazine» et de «Madame Figaro», Louis Pauwels vient de mourir d'une crise cardiaque à l'âge de 76 ans. Il était né à Gand, mais avait grandi dans la banlieue parisienne. Fondateur du «Figaro Magazine» en 1978, il y avait gardé le titre d'éditorialiste, après l'avoir dirigé durant quinze ans. Instituteur pendant la guerre, réfugié dans l'hindouisme qu'il considéra comme son «maquis», Louis Pauwels était entré dans le journalisme en 1945. Rédacteur en chef de «Combat», il allait ensuite diriger la rédaction du mensuel «Marie-France», puis fonder et diriger pendant six ans la fameuse revue «Planète», consacrée à la science, à la philosophie et à l'ésotérisme.

Dans «Le Matin des magiciens» (1961), le livre qu'il avait écrit avec Jacques Bergier et qui aura le plus contribué à sa gloire, Louis Pauwels a raconté son éducation en milieu défavorisé. Sa mère ayant divorcé alors qu'il n'avait que deux ans et demi, il ne connut jamais son géniteur. Son beau-père (qu'il nommait son père) exerçait la profession d'ouvrier tailleur. Disparu en 1948, il lui laissa un souvenir impérissable : A la frontière de la mystique pure et de l'action sociale, écrit-il, mon père, attaché plus de quatorze heures par jour à son établi - et nous vivions au bord de la misère - conciliait un ardent syndicalisme et une recherche de libération intérieure.

Intellectuel en rupture de ban, il avait longtemps cultivé le refus du monde, avant de comprendre qu'il pouvait parfaitement accorder l'action et la contemplation. C'est cette lente réconciliation avec le siècle qui nous aura valu, de la part d'un disciple de Guénon et Gurdjieff, l'un des livres les plus curieux de ces trente dernières années. Fruit de cinq ans de recherches, «Le Matin des magiciens» ambitionnait de jeter un pont entre la mystique et l'esprit moderne, entre la science et la tradition, la raison et l'intuition spirituelle, l'univers visible et l'univers invisible. Cherchant du côté de l'ultra-conscience ce que les surréalistes avaient cherché du côté du subconscient, Pauwels et Bergier voulaient, par delà toute forme de scientisme, découvrir le fantastique au coeur de la réalité et annoncer une ère nouvelle : celle de la transmutation de l'esprit.

Louis Pauwels n'était pas prêt à se départir de sa philosophie déculpabilisante, de sa croyance en l'avènement d'un âge d'or. On lui doit une «Lettre ouverte aux gens heureux et qui ont bien raison de l'être» dans laquelle il dénonce le catastrophisme ordinaire. L'image de Pauwels doit-elle fatalement se réduire à celle du conservateur bourgeois, défenseur de la ligne libérale et conservatrice, propre à cette France franchouillarde, hyper-BCBG, qui bouffe du socialisme comme d'autres jadis bouffaient du curé ? A l'évidence, ses livres variés, essais ou romans (« Saint-Quelqu'un», «L'Amour monstre», «Blumroch l'admirable», etc.), font apparaître un esprit plus complexe et plus contradictoire.

MICHEL GRODENT

Franz-Olivier Giesbert :«Relire sa copie»

Dans les colonnes du « Figaro» et du «Figaro Magazine», Louis Pauwels n'avait jamais mâché ses mots. Ses éditos au vitriol lui avaient valu une réputation de journaliste «réac», «facho», et «tyrannique», pour résumer la brochette de compliments que lui avait un jour adressés l'écrivain Geneviève Dormann. La fameuse formule sur «le sida mental» des jeunes, c'était lui. Au «Figaro», on le regrettera, à en croire le directeur de la rédaction, Franz-Olivier Giesbert.

Ce n'était pourtant pas un personnage consensuel...

- C'est vrai que ce n'était pas un personnage lisse, mais en fait, je crois que c'était quelqu'un d'assez ouvert, de tolérant, de cultivé. Evidemment, avec ce goût qu'on lui connaissait pour la polémique. Il aimait bien sûr choquer. Mais quand on grattait un peu la surface, au fond, c'était un humaniste.

Vous n'avez jamais eu de conflit ?

- Bien sûr que si. Nous n'étions pas d'accord sur tout. Nous avions des divergences politiques. Nous avons eu des désaccords, comme dans toutes les rédactions, mais c'était quelqu'un qui avait un grand talent. Il avait une plume incroyable et une façon de diriger le magazine qui n'appartenait qu'à lui. Il avait l'art de marier les thèmes : il a mélangé la culture, les fleurs, les bébêtes et la politique avec un grand succès.

Avec son départ, la presse devient encore un peu plus consensuelle ?

- Oui, et ce n'est pas bon. En faisant croire que tout le monde est d'accord sur tout, on fait des journaux très ennuyeux. La démocratie, c'est un combat.

S'il était aujourd'hui jeune journaliste, vous l'engageriez ?

- Tout de suite. A la seule condition de pouvoir relire sa copie.

Propos recueillis par Jo. M.

Laurent Joffrin : «Il avait franchi la ligne rouge»

A «Libération» on ne pleurera évidemment pas le journaliste avec le même chagrin qu'au «Figaro». Pour le directeur de la rédaction Laurent Joffrin, Louis Pauwels a fait le lit du Front national : C'était un homme dont on ne partageait aucune des idées, même si on lui reconnaissait un très grand talent. Au moment de la création du «Figaro Magazine», il a contribué au renouvellement de la pensée de la droite et sur le plan idéologique, d'une certaine façon, il a préparé l'arrivée du Front national. Il a donné une certaine tribune à des courants souterrains qui n'étaient pas loin du fascisme. Il a joué un rôle de provocateur, faisant naître des débats. Mais il aurait mieux valu que certains de ces débats n'aient pas lieu.

Tous les débats ne sont pas bons à prendre ?

- Non, il y a des débats néfastes. Quand il a coiffé Marianne d'un voile pour défendre l'idée qu'il y avait trop d'immigrés en France, c'était intolérable. De même quand, au moment des manifestations étudiantes de 1986, il a dit que les jeunes étaient atteints du «sida mental», c'était absolument choquant. Ça fait partie des choses qu'on ne peut pas admettre, même venant d'un polémiste.

Après son départ, la presse française manquera encore un peu plus de polémistes ?

- Il y a encore des polémistes dans la presse française ! Ce qui est sûr, c'est qu'il manquera sûrement au «Figaro» ! Mais chez nous, très honnêtement, on ne le regrettera pas. Il avait trop souvent franchi la ligne rouge. En revanche, si tout le monde écrivait à «Libération» avec une aussi belle plume que celle de Louis Pauwels, je serais très sincèrement le premier à m'en réjouir.

Propos recueillis par Jo.M.