DOCTEUR STEVIE ET MISTER ETIENNE LES BONNES RELATIONS D'ETIENNE DAVIGNON TRANCHES DE VIE,MORCEAUX D'HISTOIRE(BELGE)

DOSSIER

DOCTEUR STEVIE

ET MISTER ÉTIENNE

Mon premier est une pipe. Mon second un paquet de frites. Mon troisième,

la «zwanze». Mon tout est un homme de paradoxe, faux extraverti, faux dilettante, qui a vécu trois incarnations. Qui suis-je? Portrait.

Noël 1995, CNN. Entre deux flashes d'infos dont la chaîne américaine inonde la planète, Etienne Davignon apparaît soudain dans la petite lucarne. Le président de la Générale de Belgique, premier holding belge, est l'un des lecteurs de prestige choisis pour vanter les mérites du «Wall Street Journal». Signe incontestable de sa renommée dans le gotha financier. Une reconnaissance que le vicomte double d'une réelle popularité à domicile : interrogez les supporters d'Anderlecht... Aujourd'hui cependant, si son prestige reste inégalé dans les sphères européenne et internationale, son étoile politique, jadis irrésistible, a pâli, comme l'aura dont il bénéficiait à son entrée dans le monde de la finance. Pour la jeune génération, flamande notamment, il fait figure de crocodile : le dernier des Belges...

Davignon, pour qui l'aurait oublié, ce n'est pas seulement l'homme de la Générale. Quand, en 1985, il arrive rue Royale, il est déjà au sommet d'une carrière entamée à 26 ans dans la diplomatie (chef de cabinet de Spaak puis d'Harmel aux Affaires étrangères, directeur de la politique au département des Affaires étrangères ensuite, le tout entre 1958 et 1977) et qu'il a menée à son apogée par deux mandats successifs de commissaire européen (1977-1985). Quel parcours, remarque un diplomate, il a été au top dans toutes les circonstances. S'il devait laisser une image, ce serait celle de la variété dans la réussite : la preuve que si on applique un esprit brillant, une capacité de travail et un savoir faire à toute situation, cela réussit.

Lorsqu'on retrace sa carrière, ce sont plusieurs tranches essentielles de l'histoire de Belgique et d'Europe, qui s'écrivent dans son ombre ou sous sa plume (lire en pages 4 et 5). A peine vient-il de réussir le concours diplomatique qu'il est partie prenante à la négociation de l'indépendance du Congo et au premier plan des épisodes de Stanleyville. Sur les traces de son maître, Spaak, il va contribuer à la «doctrine Harmel» sur l'Otan (pour l'établissement à long terme d'une Europe pacifique) et au rapport Tindemans sur l'Union européenne. Son initiative la plus créatrice, lorsqu'il était directeur de la politique aux affaires étrangères, confie aujourd'hui Pierre Harmel, fut la fondation au sein de la Communauté du comité dit « Davignon» qui réunissait - et réunit toujours - les directeurs généraux de la politique des pays membres de l'Union.

Sa connaissance des dossiers, sa permanence au pouvoir, le réseau de contacts internationaux au plus haut niveau qu'il se constitue alors, le rendent pourtant progressivement insupportable pour ses supérieurs. Quand Kissinger téléphonait en direct à Davignon, ses ministres étaient loin d'être ravis, commente cet ex-collègue qui évoque ce jour où le chancelier Helmut Schmidt, en visite à Bruxelles, lui demande de poser à ses côtés sur la photo officielle : «Si vous n'êtes pas près de moi, personne ne croira que nous avons parlé de choses sérieuses» ! Une caricature d'Alidor dans «Pan» (que nous reproduisons ci-dessous) le dessine à l'époque s'avançant vers une voiture conduite par Harmel !

Cela a dû amuser Davignon et moi, cela ne m'a pas gêné, rit aujourd'hui ce dernier. En insistant sur le travail collectif qui s'élaborait à son cabinet. Rastignac, Davignon ? Si Rastignac aimait le pouvoir et si le pouvoir l'amusait, on peut les comparer! L'ex-patron de ce «mirobolant jeune homme» dit avec mesure ce que chacun pensait alors. S'il est brillant, créatif et doté d'un sens de la répartie inégalable - ses bons mots font le tour des ambassades -, le jeune prodige est aussi cassant et hautain, assure un ancien collègue. Une arrogance toujours vérifiée aujourd'hui, même si, nous dit-on, elle s'est adoucie avec le temps. D'une très grande intelligence, rapide - il comprend très vite les enjeux essentiels -, il a la fâcheuse tendance de considérer que les gens sont nettement moins intelligents que lui, assure un grand patron belge. Une impression partagée en France par ce haut fonctionnaire qui nous confie que l'attitude agace par instant.

Son «chef-d'oeuvre» cependant, c'est à la Commission européenne qu'il va le signer. C'est la période pendant laquelle il a pu donner toute sa mesure, affirme Pierre Harmel. Et notamment dans la gestion de la crise sidérurgique du tournant des années 80. L'épisode «acier» lui permet de fait de démontrer toute sa maestria, sa vista de l'Europe et... sa poigne, n'hésitant pas à dire leurs quatre vérités aux grands patrons du secteur. C'est l'avantage de quelqu'un né comme lui : il a de l'indépendance et du culot. Davignon, quand on le titille, il vaut mieux être sûr de ses billes, confie un de ses collaborateurs de l'époque. Joignable à tous moments, même le dimanche matin, affirme un ami qui contredit ainsi une des légendes du personnage : son dilettantisme. L'homme est en fait un travailleur infatigable, ce qui ne l'empêche pas, souligne un administrateur de filiale de la Générale, de s'endormir sans vergogne durant certains conseils.

Diplomate et homme public, il l'est dans l'âme. L'une de ses multiples qualités reconnues est son art de la négociation, doublé d'une étonnante créativité. Il a le jugement d'un vrai professionnel assez atypique et une approche très originale des problèmes, essayant toujours de rapprocher les points vue, estime Bruno Roger, associé-gérant chez Lazard qui a partagé son bureau à la Générale durant l'OPA de De Benedetti. Revers de cette qualité : l'excès dans cette recherche du compromis ou, plus anecdotique, le contenu de ses discours qui sont par moments des monuments de langue de bois.

En 1985, la présidence de la Commission européenne lui ayant échappé à deux reprises, il décide de se retirer du jeu. Direction : Générale de Belgique. Un pis aller, pour celui qui rêvait surtout d'un poste international, ou d'un rôle de ministre belge des affaires étrangères, au service, dans le monde, de l'Etat belge. Sollicité à l'époque pour être tête de liste PSC à Bruxelles, il refuse, car on lui demandait de suivre le «parcours-café» du candidat sans aucune garantie sur le strapontin convoité. Une décision qui lui vaudra l'hostilité de Gérard Deprez, vexé par ce refus de rendre service à un parti que le diplomate avait utilisé au profit de sa carrière.

LA GÉNÉRALE, UN PIS ALLER

Aux yeux de nombreux observateurs, la Générale apparaît comme l'échec de son brillant parcours. Il voulait représenter une SGB historique, la placer sur orbite mondiale, en faisant de l'économie européenne appliquée, cela s'est mis autrement, ironise un proche : aujourd'hui, il doit se contenter de rendre des comptes à Paris, tentant de préserver un ancrage belge croupion. La faute à ce De Benedetti qui a forcé la Générale en 1988 à se placer sous protection française... La légitimité de Davignon - cette incarnation de la belgitude - est, elle, toujours intacte. Un administrateur résume cyniquement: l'ancrage belge de la Générale? Davignon, un point, c'est tout !

Il défend les actifs belges avec une grande intelligence car c'est un Européen, confie Jean Peyrelevade, patron du Crédit Lyonnais, qui lui a demandé des «consultances en affaires belges» à différentes reprises. Sa force, poursuit-il, est de réussir à défendre ses positions tout en faisant oublier qu'il est Belge. Son apparence - éducation, épicurisme, pas de trace d'accent - permet cette assimilation immédiate dans n'importe quel salon. Plus réaliste : en France, Stevie a le poids de son personnage, pas davantage. Et certains soulignent que les limites de son champ d'action sont apparues lors de la dernière crise chez Suez, où la Générale a peu pesé. Pire : il ne lui a rien été demandé ! Le gardien des actifs belges n'a pas pu davantage empêcher la Générale d'investir sur injonction dans des sociétés comme Sagem, ou de vendre le cimentier CBR.

Mais cet échec du chapitre Générale, bien au-delà des responsabilités humaines, tient surtout de la crise d'identité car c'est le concept même de holding et son utilité qui sont désormais mis en cause. Davignon sera-t-il l'homme de cette situation ?

Même s'il s'en défend et s'il est réellement très attaché à la Générale, on sent chez lui, sur ce sujet, comme un ennui. Et ses yeux ne brillent vraiment qu'à l'évocation de ce destin européen qui le passionne et occupe une grande partie de son temps. Difficile cependant de pénétrer les sentiments de ce personnage hybride, à la fois homme de progrès mais attaché au désuet, aux romans du XIXe et aux convenances. A la fois extraverti, capable de fous rires aux pires moments, et extrêmement secret, en affaires comme sur lui-même. Et dégageant, au fond, une impression de solitude. Serait-il cet homme blessé que certains proches évoquent? Je m'interroge et me regarde très peu, je ne suis pas très intéressé par moi-même. Ce chapitre-là reste, à l'évidence, zone interdite.

Un dossier de

MARC CHARLET

et BÉATRICE DELVAUX

Les bonnes relations

d'Étienne Davignon

Le seul parti dont Davignon se revendique est le... «spaakisme». C'est un véritable coup de foudre que le jeune diplomate éprouve pour ce format politique belge hors du commun, visionnaire européen et atlantiste. Spaak avait tout pour devenir son «père» spirituel. Un maître? A l'évidence, affirme un proche, alors que le mot « soumission» ne vient pas à l'esprit lorsqu'on évoque Stevie.

Spaak avait découvert chez lui une âme soeur, commente un patron, pour qui Davignon désormais, c'est du Spaak: même truculence, même humour, même bon sens, même conception élevée de l'État.

J'ai été ébloui par Spaak et lui a été... satisfait, confie le principal intéressé - le visiteur ne peut, à ce moment de la conversation, s'empêcher de jeter un regard furtif sur cette photo-souvenir discrètement posée à l'arrière du bureau. Ce qui m'a séduit le plus dans la personnalité de Paul-Henri Spaak, avec lequel j'ai eu une relation intense et profonde, c'est sa qualité professionnelle exceptionnelle. Il était, à l'époque où je l'ai connu, au sommet de son art : une capacité de distinguer l'essentiel, une vue précise de l'objectif à atteindre, une patience jamais en défaut, une sûreté de jugement doublée d'une forte intuition. Impressionnants aussi, son capital d'autorité et son acharnement à convaincre. C'était en outre un homme chaleureux, gai, drôle. Je n'ai jamais autant ri qu'alors. Et comme moi, il appréciait les bons repas et se passionnait pour le sport.

Pourquoi cette alchimie ? Elle est difficile à expliquer. Ce qu'il appréciait peut-être chez moi, c'était mon insolence. Après la retraite politique de son mentor, Davignon continuera à le voir, au moins une fois par semaine. Et il a aujourd'hui gardé des liens très étroits avec la famille, étant membre notamment de la Fondation Spaak.

Ce n'est pas dans le monde politique que Davignon s'est fait le plus d'amis. Il est vrai que ses rapports intimes avec le socialiste Spaak brouillent l'identification politique de celui qui, tout en étant toujours membre du comité directeur du PSC, n'en apparaît pas moins comme un déraciné du parti. Deprez ou Nothomb ne l'apprécient guère. Ses rapports avec Maystadt sont meilleurs mais sans plus; Wathelet semblait plus en phase mais n'était-ce pas surtout avec le président d'une Générale où il postulait? Ses liens avec le monde flamand sont surtout noués avec l'ancienne génération, comme De Keersmaeker ou Tindemans. Mais parmi les plus jeunes, nombreux sont ceux qui voient en lui le symbole de l'oligarchie francophone.

Ses vraies amitiés sont celles qu'il entretient avec des grands commis des Affaires étrangères. André De Staercke, ancien représentant de la Belgique à l'Otan, est son invité régulier dans sa propriété de Mougins. Il était également très lié aux diplomates Robert Rotschild ou Paul Noterdaeme (aujourd'hui décédés). Philippe de Schoutheete, ambassadeur belge auprès de l'Union européenne, pénètre également cette vie privée, marquée «zone interdite». Il n'y a pas de «Davignon's Boys», l'homme préférant les conseillers ponctuels (il abhorre Alain Minc). Bob Kawan fait exception à la règle : directeur honoraire à la CEE, il est sous contrat d'indépendant mais de longue durée à la Générale.

S'il est vrai que son parcours professionnel doit peu à l'establishment financier belge, le vicomte lui est étroitement lié, en particulier au triangle Solvay-Janssen-Boël. Jeune, il fait du ski, et «sort les filles», comme il dit, avec Daniel et Paul-Emmanuel Janssen (Solvay et Générale de Banque); Yves Boël (Sofina) est son ami d'enfance, bien avant souligne-t-il, que Pol Boël, le frère d'Yves, épouse sa soeur, Nicole Davignon. Des liens claniques resserrés suite au mariage de sa fille avec Rodolphe Janssen.

De l'avis général, l'homme n'est pas mondain. Lui-même déclare, forçant le trait par provocation : J'ai toujours trouvé que les mondanités étaient une barbe épouvantable ! Dans le monde des affaires, il nourrit des liens étroits, qui prennent également racine dans son enfance, avec Maurice Lippens (Fortis-AG) - les deux familles ont des liens mêlés à l'histoire de la Belgique -, mais également Philippe Bodson. Celui-ci doit en effet à Davignon d'être toujours aux commandes de Tractebel, alors que les Flamands voulaient son départ. Avec Albert Frère (GBL), qu'il a connu lors de la crise sidérurgique, les rapports n'ont pas toujours été excellents. Il se dit que Frère ne supportait plus ce commissaire européen qui ne lui serrait jamais la main, une manie de Stevie. Aujourd'hui, les observateurs affirment que compte tenu de leurs fortes personnalités et de leurs parcours très différents, leurs relations sont idéales. Les déjeuners réunissant les deux hommes sont rarement mortels, Frère et Davignon rivalisant au petit jeu des provocations.

Les inimitiés les plus fortes qu'on lui connaisse dans ce microcosme sont liées aux épisodes « Générale de Belgique» : René Lamy (ex-gouverneur) et Hervé de Carmoy, (ex-administrateur délégué).

Son réseau étranger est «sa» caractéristique, composant un cercle d'influences unique en Belgique, plus international (moins intéressé ?) que le pourtant prestigieux carnet d'adresses d'un Albert Frère. Ce réseau, Davignon affirme qu'il résulte du hasard, conséquence directe de ses trois «incarnations». Dans sa période Affaires étrangères, il noue des liens avec l'africain Félix Houphouët-Boigny, avec l'allemand Helmut Schmidt et, aux USA, avec l'équipe Kennedy. Il deviendra aussi l'ami d'Henry Kissinger, dont il sera plus tard le partenaire dans une société de conseil. Épinglons, depuis l'époque «Commission», les liens forgés avec l'anglais Jenkins (son premier président à la CEE), le néerlandais Lubbers, les français Ortoli (son collègue commissaire), Peyrelevade (Crédit lyonnais, alors conseiller chez Mauroy pour l'acier) et Delors (alors conseiller chez Chaban-Delmas). Celui qui assure que la vie parisienne l'enquiquine s'est assuré des entrées dans le ghota financier de l'Hexagone, chez MM. Roger (Lazard), Beffa (Saint Gobain), Dubrulle et Pélisson (Accor), etc. Administrateur chez Fiat, il est du cercle des Agnelli; administrateur chez Fujitsu, il est toujours considéré au Japon comme «Monsieur Europe», sachant éviter aux Japonais le type de confrontation directe qu'ils abhorrent. En exagérant un peu, on peut dire qu'il est le seul Européen à comprendre ce qu'est la politique industrielle. Confié à notre correspondante à Tokyo par un des représentants du Miti, champion des stratégies industrielles, ce commentaire est à apprécier à sa juste valeur.

Tranches de vie, morceaux d'histoire (belge)

C'est sur les bords du Danube, à Budapest, qu'Étienne Davignon voit le jour le 4 octobre 1932. Avant de voguer vers la Vistule à Varsovie puis la Sprée à Berlin. Itinéraire qui n'a rien de surprenant pour cet enfant de diplomate ballotté au gré des postes auxquels son père, Jacques, ancien chef de cabinet des ministres Hymans et Jaspar, est successivement affecté. Les relations internationales, c'est une sorte de tradition familiale chez les Davignon. Le grand-père d'Étienne, animateur d'oeuvres philanthropiques, avait été ministre des Affaires étrangères entre 1907 et 1915. Un aïeul, notable verviétois actif dans le secteur de la laine - Rien à voir avec la fortune des Simonis ou des Peltzer, précise Étienne - n'avait-il pas siégé au Congrès national, lors de l'indépendance de la Belgique ?

Les quatre années de la Seconde Guerre mondiale, le petit Étienne les passe sur les bancs de l'école communale de Chaisière (Suisse). À la Libération, il rentre en Belgique et plus précisément à Maredsous, où il est inscrit au collège des bénédictins. Un élève qui brille dans ce qu'il aime (littérature, maths), mais se montre inattentif dans ce qui ne le passionne pas. Il sera dispensé de dessin... Parcours classique ensuite à l'université de Louvain : le droit et les sciences économiques, auxquels il ajoute, pour l'exercice de l'esprit, un baccalauréat en philosophie thomiste.

Question cruciale au lendemain du service militaire : quelle carrière embrasser ? Après avoir beaucoup hésité, ce sera, finalement, les Affaires étrangères. J'étais très attaché à mon père et cela lui faisait plaisir qu'au moins j'aille voir ce qu'était la diplomatie, même si je la trouvais surannée, avec un côté mondain assommant. Il réussit bien entendu le concours en se disant qu'un stage de deux ans aux Affaires étrangères en valait bien un autre dans une banque ou aux États-Unis.

En 1959, à 27 ans, le fils de l'ambassadeur épouse donc la carrière. Fort modestement d'ailleurs. Le hasard a voulu que je sois affecté aux Affaires africaines, le service de la direction de la politique le moins important car l'ensemble des dossiers significatifs dépendaient du ministère des Colonies. J'avais en quelque sorte une fonction de commis nettoyant la salade à la cuisine...

Vinrent les émeutes du Congo et la réunion des Tables rondes (préparatoires de l'indépendance). Pierre Wigny, alors ministre des Affaires étrangères, voulait savoir ce qui s'y disait, et y envoya un représentant. Ce fut moi. Dans ma naïveté, j'ai cru que c'était une mission importante. J'avais été désigné parce que j'étais le moins élevé dans la hiérarchie... N'empêche, le jeune homme prend sa mission très au sérieux. Il rencontre non seulement les membres des délégations africaines (Lumumba, Kasavubu, Bomboko...) et leurs conseillers belges (Spitaels et son épouse, Simonet...).

Puis le statut du commis s'améliore. Deux comités sont en effet chargés de préparer la souveraineté internationale du Congo. J'ai été promu, effectuant un travail en direct avec le cabinet Wigny et le secrétaire général du ministère. Davignon fait partie de la délégation belge qui assiste aux fêtes de l'indépendance et prépare la visite que Bomboko et Lumumba doivent ensuite effectuer en Belgique. J'ai apporté là la première démonstration de la qualité de mon jugement. Le 6 juillet en effet, le jeune diplomate câble à Bruxelles le premier télégramme signé de sa main: «Tout va bien, je propose de rester quelques jours supplémentaires car l'atmosphère est si bonne qu'elle se promet d'être propice à nos affaires». Quelques heures plus tard, l'État congolais s'écroulait. Malgré la rupture des relations diplomatiques, je n'ai pas quitté Léopoldville, le président Kasavubu m'ayant demandé d'y rester pour maintenir un lien avec la Belgique. Après avoir été mis en prison, je séjournais à l'hôtel Memling et Kasavubu m'envoyait sa voiture pour que je loge chez lui.

Cet épisode de Léopoldville a fait monter sa cote et sa réputation, se rappelle un diplomate. Mais l'histoire, pour le jeune Stevie, ne fait que commencer. Car sa trajectoire fulgurante va croiser celle d'un certain Paul-Henri Spaak. Ce dernier, à la faveur d'un changement de gouvernement, est en effet de retour aux Affaires étrangères. Il appelle le diplomate Robert Rothschild à ses côtés comme chef de cabinet, qui lui recommande Davignon. Je n'étais pas socialiste, ni membre du parti, de la mutuelle, ni des coopératives. Spaak n'a d'ailleurs mis aucune condition à mon engagement, même s'il trouvait qu'il avait déjà suffisamment d'ennuis avec le parti socialiste. Au départ de Rotschild, Davignon devient à moins de 30 ans chef de cabinet, plus particulièrement en charge du dossier Ruanda-Urundi, où il jouait le rôle de paratonnerre. C'est le début d'une période essentielle, celle de l'apprentissage avec un véritable chef, celle aussi où il épouse Françoise de Cumont (fille du général) qui lui donnera un fils et deux filles.

Après le départ de Spaak, au moment où se forme la coalition sociale-chrétienne-libérale, Davignon se dit très préoccupé - Pas pour moi car j'avais une espèce de confiance en moi - par la désignation du futur ministre des Affaires étrangères. J'étais très inquiet pour l'héritage qu'avait laissé Spaak. Il était évident que dans cette coalition, Paul Struye, président du Sénat, deviendrait ministre. Il tenait une chronique hebdomadaire dans les colonnes de «La Libre Belgique» et je trouvais ses positions abominables par rapport à la politique du département. Je suis allé trouver Harmel et lui ai dit que si on voulait assurer la continuité de la politique belge, il devait briguer le poste. Nous avons comploté... Harmel obtient ce maroquin qui lui sied à ravir et accepte après avoir beaucoup hésité, et sur l'insistance de Spaak, de conserver Davignon comme chef de cabinet. Le PSC ne veut pas en entendre parler, et le Premier, Théo Lefevre, devra l'imposer aux mécontents.

C'est pendant mes fonctions au cabinet qu'a éclaté la crise de Stanleyville. Mobutu a alors lancé une vaste campagne contre moi, via le journaliste Davister. J'ai été défendu magnifiquement par Denuit, rédacteur en chef du «Soir ». En 1969, il sera désigné directeur politique du ministère, créant notamment l'Agence internationale de l'énergie. En 1976 pourtant, il jette l'éponge: J'avais l'impression d'avoir fait le tour de la question et surtout le sentiment que je devenais insupportable pour le ministre.

Fin 1976, vers quelle (nouvelle) carrière se tourner ? Davignon hésite : les affaires (les Solvay-Janssen lui ont proposé, pour le «dépanner», de rejoindre leur groupe comme administrateur), la politique belge, les institutions internationales (Otan, CEE) ? La décision tombera d'elle-même. Le poste de commissaire européen libéré par Henri Simonet doit être attribué à un social-chrétien francophone. On avance les noms de Hanin et Califice. Leo Tindemans, alors Premier ministre, a consulté le Français Ortoli (président sortant de la Commission) et le britannique Jenkins (son successeur), qui avaient peu de considération pour les parcours de ces deux Belges, raconte le «chercheur d'emploi ». Sans que je fasse vraiment du lobbying, Tindemans m'a imposé. Il est vrai que j'étais un ami d'Ortoli et qu'à la CEE, j'étais connu comme un vieux sou : j'assistais aux conseils «Affaires étrangères» depuis 10 ans.

Davignon espère le portefeuille des Relations extérieures à la

Commission. Mais lors de la répartition des mandats, au cours de ce qu'un des acteurs de l'époque appelle «la nuit des longs couteaux», le poste est confié à un Allemand. Le vicomte fait les cent pas au Berlaymont, dans l'ex-bureau de Simonet, le Traité de Rome à la main : On va vous dire que c'est une défaite, c'est faux !, affirme-t-il à ses collaborateurs. Et pour cause, après avoir négocié avec son collègue allemand, Davignon a obtenu d'être seul en charge des aspects internationaux de ses deux compétences (Affaires industrielles et Marché intérieur). Et il pressent déjà qu'il pourra, de son observatoire économique, se mêler de tout.

D'emblée, il est plongé dans les affres de la douloureuse restructuration de la sidérurgie européenne. À la récession mondiale amorcée en 1974 s'ajoutent, dans ce secteur, une inadéquation croissante entre l'offre et la demande, l'émergence de nouveaux pays producteurs, une structure industrielle dépassée sur le Vieux Continent. Je n'y connaissais rien, reconnaît-il. Les acteurs (publics ou privés) étaient des interlocuteurs nouveaux pour moi. Il fallait obliger les gouvernements à accepter notre plan sous peine de voir disparaître un secteur que personne n'était plus à même de subsidier, il fallait convaincre les concurrents (américains et japonais) d'accepter une certaine forme de protectionnisme et persuader les sidérurgistes européens de réduire spontanément leurs capacités de production s'ils voulaient conserver une chance de survie.

Vaste programme. Acteurs et observateurs de l'époque le reconnaissent sans détour : le commissaire Davignon a pris ses responsabilités, largement et à pleines mains. Aidé, il est vrai, par les pouvoirs élargis que le Traité Ceca reconnaissait à la Commission dans les secteurs du charbon et de l'acier. C'est la première et la dernière fois dans l'histoire de l'Europe que la Commission a géré le quotidien d'entreprises nationales, vérifiant leurs productions, leur collant des amendes..., remarque un fonctionnaire européen. Au plus fort de la crise, ajoute un observateur privilégié, la Commission a pu bénéficier de la forte impulsion et de la marque personnelle du commissaire Davignon, qui a réussi à apparaître comme l'homme d'une politique communautaire.

Dès mars 1977, le premier plan Davignon est approuvé. Il fixe des prix minima, encourage les limitations volontaires de production et surtout contingente les importations. Cela ne suffira pas. En octobre 1980, l'état de «crise manifeste» est déclaré. Un deuxième plan Davignon voit le jour, beaucoup plus directif, avec des quotas et des restructurations imposés. Certains producteurs se rebiffent, comme l'allemand Klöckner. Davignon voit rouge et prend les grands du secteur au collet. Un témoin se rappelle le coup de gueule entre quatre yeux d'un commissaire au sommet de son art : Si vous croyez que je vais perdre mon temps à jouer au ping-pong avec vous alors que j'ai les travailleurs qui me prennent à témoin ! Je prendrai mes responsabilités et même si ce n'est pas le rôle normal d'une bureaucratie, je vous collerai des quotas. Américains et Japonais ne sont pas mieux traités. Rentrant des USA où il avait rencontré le patron de US Steel, Roderick, il apprend, à peine débarqué sur le tarmac bruxellois, que les Américains tergiversent de nouveau. Le vicomte, théâtral, nourrit la presse : Je verrai qui de Reagan ou de Roderick a le dernier mot dans les relations transatlantiques, en l'occurrence sidérurgiques !

La situation du commissaire européen est d'autant plus délicate que la crise frappe durement la Belgique. Il rencontre à l'époque Albert Frère et les protagonistes de la fusion de Cockerill et de Hainaut Sambre, et leur apporte son soutien. Il fallait créer un instrument susceptible de permettre au gouvernement belge d'imposer une réduction partagée des capacités. Il n'était en effet pas question d'imposer aux bassins wallons une restructuration qui profite à Sidmar et à l'Arbed.

La crise de l'industrie n'est cependant pas le seul centre d'intérêt d'un commissaire qui maîtrise ses dossiers et... ceux des autres. Ce qui lui donne très vite une dimension de présidentiable. Et lorsqu'il faut pourvoir au remplacement de Roy Jenkins, c'est le nom du Belge qui sort du chapeau. Le Luxembourgeois Gaston Thorn lui sera pourtant préféré. Nothomb ne m'a pas soutenu et Thatcher était contre moi, explique-t-il aujourd'hui. Pour elle, j'avais le tort d'avoir été proposé par les Français et de ne pas avoir de bonnes relations avec Thorn qui estimait que je prenais trop de place à la Commission. Ce qui était vrai...

Entre 1981 et 1985, Etienne Davignon se retrouve donc vice-président, à la tête d'un «super-ministère» de l'économie rassemblant les Affaires industrielles, l'Énergie et la Recherche, formant avec Ortoli notamment la bande des quatre qui va en fait gérer la Commission Thorn. Il est de ceux qui estiment qu'il faut penser plus large que le seul cadre sectoriel. Il fallait créer les conditions d'un vrai marché intérieur, car j'étais persuadé que plus on avançait dans le traitement d'une question sectorielle, plus la réponse purement sectorielle n'allait nulle part. Les balbutiements du marché unique... Mi-1984, la présidence lui échappe une seconde fois, alors qu'il était sorti favori d'un premier tour des capitales européennes. Mais Jacques Delors, ministre des Finances du gouvernement Mauroy démissionnaire, cherche un emploi. La France trouve l'éloignement bruxellois parfait pour son reclassement. Et inscrit ainsi «fin de parcours» au bas du CV européen de Stevie. Pas rancunier, il compte aujourd'hui Delors au nombre de ses amis.

Dès qu'il est apparu que la présidence de la Commission ne me reviendrait pas, j'ai décidé de partir. Qu'allais-je faire ? J'envisageais sérieusement de passer un an à Harvard où j'étais invité. Il était de toute façon trop tard pour jouer au foot...

D'autres sont cependant en train de sceller son destin. A Villars, petit village suisse, la direction de Tractionnel et Electrobel, filiales de la Générale de Belgique, est réunie au grand complet. Au programme : l'identification d'un successeur à Jacques van der Schueren, bientôt atteint par la limite d'âge. C'est lui qui suggère Davignon. Il en parle au gouverneur de la Générale, René Lamy, qui trouve l'idée bonne. Mais l'ex-commissaire préfère accéder directement à la maison-mère, avec la responsabilité de la stratégie internationale. J'ai longuement réfléchi, se rappelle-t-il. Mais j'étais prisonnier d'une situation où il fallait que quelqu'un me demande, à qui je ne fasse pas trop peur. Comme le souligne un ex-collègue : la Générale lui permettait de mettre en musique sa vista européenne. Quel meilleur endroit à cet effet pour un Belge que ce holding vieillot, en retard de trois guerres sur ce qui allait se passer en Europe ? Davignon accepte donc mais à condition de pouvoir consacrer 25 % de son temps à ses contacts européens (Table ronde des industriels, Comité pour l'Union Monétaire, etc...) et d'autres mandats internationaux. S'il apparaît à l'extérieur comme le dauphin, rien intra muros ne lui a été promis mais rien non plus n'a été exclu...

Las ! L'apprenti financier déchante, forcé de constater que si les dirigeants de la rue Royale pressentent les réorientations stratégiques, ils mettent du temps à passer à l'acte. Il reconnaît aujourd'hui: Sans «1988», je ne serais plus ici car je ne pouvais pas faire ce que je voulais. Le vicomte veut du rythme ? Il va être servi. Le 16 janvier 1988, De Benedetti, patron d'Olivetti offre ses fameuses pralines au gouverneur et lui annonce qu'il veut faire main basse sur le premier holding belge. La bataille de la Générale est déclenchée. De Benedetti m'a proposé de rejoindre son camp. J'ai décliné car je pensais que son projet n'était pas bon pour nous, même si je pensais sincèrement qu'on allait perdre.

Il est propulsé porte-parole tandis qu'en sous-sol, il prend en main la contre-attaque, avec Maurice Lippens, patron des AG, le premier actionnaire de la SGB. La fin de l'histoire est connue : le français Suez sera appelé à la rescousse, prenant le contrôle, amical, de la Vieille Dame. Davignon lui, y gagne ses galons de président. Il a été indispensable après 88 pour conserver l'identité belge de la Générale et éviter la chasse aux sorcières, affirme un administrateur de la SGB. En tandem avec Mestrallet, il recentre alors le holding sur un nombre plus restreint de participations.

Mais le combat n'est pas terminé. Au cas où Stevie l'oublierait, le patron de filiale Karel Vinck ou, plus légitimement, son actionnaire M. Lippens le lui ont récemment rappelé (dans «La Libre »): Quelle est la raison d'être de la Générale ? Quelle est sa fonction économique et sociale ? Tout cela n'est pas encore clair. En septembre dernier, le président nous concédait que la Générale n'était pas au bout de ses défis : elle doit apporter au marché des démonstrations sur le succès de sa stratégie, se réconcilier avec son environnement local et rassurer le marché sur le capital qui n'est pas en bourse. L'été passé, le vicomte tentait même en coulisses un coup d'éclat - rêve d'homme d'état unitariste plus que de financier européen ? rendre sa Vieille Dame à la Belgique. Mais à quelle Belgique, celle des régions où les Flamands semblent avoir tout à dire ? Pour la Générale comme pour Suez, les mois à venir s'annoncent cruciaux.

Pour Davignon cependant, le temps est compté : à 64 ans, il se rapproche de la fin d'un mandat fixée à mai 97. Ce n'est pas à six mois près, répond celui qui souhaite mettre en place une structure qui survit aux hommes. Mais dans cinq ans, je nourrirai un projet plus personnel. J'aime la vie et j'ai quelques années à rattraper : elles comptent double.