EDOUARD BALLADUR,LA FORCE TRANQUILLE SIMONE,LA CAUTION MORALE NICOLAS,LE FURET DU POUVOIR ITINERAIRE D'UN CHRETIEN D'ORIENT

Élection présidentielle française (IV)

ÉDOUARD BALLADUR, LA FORCE FRAGILE

Edouard Balladur s'était mis un jour à rêver tout haut: L'idéal serait de ne pas faire acte de candidature. De faire en sorte qu'elle soit évidente et incontournable... C'était en 1986. Neuf ans plus tard, cette réflexion balladurienne avant la lettre est peut-être la clé des événements actuels et des «malheurs» d'Édouard.

La droite avait gagné les élection, cette année-là. Elle revenait au pouvoir. Jacques Chirac, Premier ministre, avait confié à son ami Édouard - son éminence grise depuis l'échec électoral de 1981 - le ministère le plus important: l'Économie et les Finances.

Aussitôt Balladur avait percé sous Édouard: le nouveau promu exigea le titre exclusif de ministre d'État. Il venait de fêter ses 57 ans, avait rendu maints services (champion des analyses denses, des synthèses concises, vite et bien écrites qui épataient le maire de Paris). Chirac n'y vit pas malice. Il dit «oui». Balladur fut le seul au gouvernement à obtenir cette faveur. Caprice? Du tout: l'irrésistible ascension d'Édouard Balladur commençait.

Un vrai caprice suivit: avec obstination, le nouveau ministre des Finances prétendit conserver son bureau du prestigieux Ministère, dans la non moins prestigieuse aile du Louvre, rue de Rivoli - que le gouvernement socialiste était en train de transférer à Bercy. Là-bas, en quai de Seine, à l'entrée est de Paris, un immeuble ultra-moderne venait d'être achevé, pour abriter les quelque 6.000 fonctionnaires et leur ministre... et libérer l'aile destinée au futur Grand Louvre. À l'approche des élections, la démolition avait été accélérée, pour rendre ce transfert irréversible.

Balladur fait reconstruire d'urgence des bureaux déjà «cassés» et le couloir d'apparat menant à «son» bureau encore intact. Puis, il s'y installe en grande pompe. Dont coût: des dizaines de millions de francs. Nous l'y rencontrons alors, pour une interview. Un Richelieu munificent, une amabilité de salon. Toutefois, il est inquiet: on veut l'interroger en vue d'écrire un portrait de lui! C'est non: C'est dénué de tout intérêt; ma personne n'importe pas, mais bien la politique que je compte mener, répète-t-il, buté. On ne le connaît pas? Il préfère visiblement cela.

Né à Smyrne (Izmir) en 1929 d'un père banquier naturalisé français: voilà la raison de son mutisme. Les médias ont phantasmé: une origine arménienne qu'il entend cacher? La réalité est plus simple et plus compliquée: depuis des siècles, les Balladur sont catholiques romains, d'une communauté de 500 familles habitant (encore au début du XVIIIe siècle) une zone du Caucase aux confins des empires perse, russe et ottoman, sur la route de la soie. Cette lointaine communauté qui parle arménien et latin est protégée par la France.

UN PETIT MARQUIS POUDRÉ

Mais des troubles la chassent vers Smyrne où s'établissent ses membres rescapés en 1744. Là, intégration dans la communauté catholique, sous l'égide du consulat de France. On parle français. Paix jusqu'au début du XXe siècle. Révolution: le régime Ataturk abolit les privilèges des négociants étrangers. Naturalisés français en 1932, les Balladur (ruinés) partent pour la France. On s'établit à Marseille. On y vit simplement. Le jeune Édouard termine de brillantes études à Paris: à l'ENA. Il entre au Conseil d'État et épouse Marie-Josèphe Delacour. Quatre fils naissent de ce mariage heureux.

Le premier ministre Pompidou cherche un conseiller social. On lui signale un jeune homme compétent mais pas vraiment gaulliste. Édouard entre à Matignon. Il a 35 ans. Il y vit mai 68, calmement, ce qu'apprécie le «patron»: il le suit à l'Élysée. Il y croise Chirac, déjà secrétaire d'État. Pompidou mort, Édouard « pantoufle» en entreprise, cumule les mandats, s'enrichit. Cela lui vaudra une polémique, surtout à propos de sa collaboration «à éclipses » avec la GSI (informatique).

Entre-temps, Chirac a fait appel à lui, dès 1980. En coulisses, il fait merveille mais ne peut empêcher le premier échec élyséen de Chirac en 1981. Il prépare les législatives de 1986 avec «Jacques», et le suit au gouvernement pour préparer, toujours avec lui, la seconde élection présidentielle, celle de 1988. Leur «amitié» ne résistera pas (dans l'esprit d'Édouard) au nouvel échec de Chirac. Mais il ne dit mot et prépare, au RPR, le scrutin législatif de 1993. La victoire lui ouvre, grâce à Chirac, qui vise l'Élysée 95, les portes de Matignon...

L'aisance avec laquelle il a revêtu les habits de Premier ministre ne doit pas faire oublier ses premiers contacts - en 1986 - avec les médias. Personnage compassé, mirobolant, le «Canard enchaîne» ne le loupe pas: «Sa courtoise Suffisance» et le «grand Ballamouchi» sont nés. Au «Monde», Plantu le croque en petit marquis, perruque poudrée et chaise à porteurs.

Balladur n'en a cure. Il vient juste de retrouver le parfum enivrant du pouvoir, déjà connu auprès de Pompidou. Il ne peut plus s'en passer... La période de Rivoli va faire couler beaucoup d'encre: l'ultra-libéralisme dominant permet en effet à Édouard Balladur, grand maître des privatisations, de placer de précieux amis dans les «noyaux durs» des entreprises, sous prétexte de les protéger de «raids» extérieurs. De plus, par le jeu des nominations de patrons de grandes entreprises publiques et de groupes privatisés, il se crée un puissant réseau d'influence. L'édifice est si dosé que le retour (1988) de la gauche au pouvoir ne peut ensuite le démanteler totalement. Revenu dans l'opposition, Balladur poursuit ses ramifications. Car l'échec de Chirac à la présidentielle lui ouvre d'autres perspectives, plus personnelles.

L'idée de «doubler» l'ami de trente ans, lors de la prochaine compétition pour l'Élysée, s'impose à lui. Désormais, il travaille pour lui. Lorsque la nouvelle alternance politique (1993) ramène la droite aux affaires, c'est comme chef du gouvernement qu'il peut agir. Il s'emploie à amplifier encore le maillage. Cohabitation douce oblige, la valse des chefs d'entreprises publiques est prudente. Beaucoup de patrons de gauche retrouvent des postes: autant d'obligés, le moment venu. Une technique qui permet de camoufler les nominations politiques dans la haute administration (on en a recensé 270) où Balladur verrouille paisiblement, les yeux fixés sur l'Élysée...

C'est un Balladur totalement métamorphosé qui avait réapparu, à l'orée du printemps de la «revanche électorale» de 1993. Modeste et d'une confondante simplicité, il fait campagne dans le XVe arrondissement, comme n'importe quel élu quémandant un nouveau mandat à ses électeurs. Un dimanche matin, au marché du boulevard de Grenelle. En pardessus et écharpe de laine, le candidat député s'approche des étals et des commères qui y commercent à grands éclats de voix: Bonjour, chère Madame! Je me présente..., et, très homme du monde, il tend une main... gantée à la dame ébaubie. Elle s'empresse de frotter les siennes à son tablier avant de tendre une paume rougie par le froid. Cérémonieux, le « représentant du peuple» prend alors congé.

Trois mois plus tard, chaussettes cardinalices et complet anglais, Premier ministre, il prononce son discours d'investiture à l'Assemblée nationale. Un texte mesuré, raisonnable, où il est pourtant question de «sacrifices», d'« efforts», mais aussi de «solidarité», de «partage», le tout exposé sur un ton humble et sérieux à la fois. Qu'il est donc rassurant, cet homme de bonne volonté! Qui plus est, il va gouverner au centre. Fini l'ultra-libéralisme de 1986-88. Et il annonce une cohabitation douce, respectueuse de l'hôte de l'Élysée. Des sondages fabuleux saluent l'artiste. Le hautain ministre d'État, ministre des Finances de 1986 s'est évaporé. Entouré des «deux Nicolas», Bazire et Sarkozy, le Balladur nouveau gouverne dans l'euphorie. Pourtant, franc fort, rigueur salariale: c'est la ligne Bérégovoy, d'autant que Balladur, malgré 100 milliards de recettes des privatisations, laisse, lui aussi, filer les déficits: chômage et Sécurité sociale restent des gouffres. On jongle avec des budgets en trompe-l'oeil. La dette de l'État aujourd'hui: 3.000 milliards.

Mais les sondages «au zénith» continuent d'assassiner en douceur la lucidité d'Édouard. Obnubilé par l'objectif Élysée 95, Balladur se réfugie dans le statu quo. La France s'abandonne au surplace. Les sondages toujours «fous» poussent le candidat Balladur à se découvrir: n'est-il pas déjà élu d'avance?. Dès le premier meeting public, il déçoit: où est son message? Survient alors, début mars, le terrible croisement des courbes des sondages d'intentions de vote: Chirac s'envole, irrésistiblement. «Doudou» aura beau grimper sur les tables, «faire peuple»: l'image s'est brouillée. Sans doute définitivement...

Nicolas, le furet du pouvoir

Il a 39 ans et les dents acérées. Petit, menu, agile, malin, retors, Nicolas Sarkozy, fils de hobereau hongrois émigré (de Nagy Bocsa), publicitaire, a sauté tous les obstacles, études, carrière. À 19 ans, il entre par hasard à l'UDR (futur RPR), y harangue ses petits camarades - déjà, la langue bien pendue : il sera bientôt avocat - et est remarqué par un vieux briscard, Achille Peretti, maire de Neuilly-sur-Seine. À 22 ans, le voilà conseiller communal. À 28, à la mort de son mentor, il «souffle» la mairie à Charles Pasqua. Longue fâcherie, puis «Charly» le prend à son cabinet (l'Intérieur) de 1986 à 1988.

«Sarko» est dans la place. Il apprend vite, il court, le furet : la politique, il dévore. Fan de Jacques Chirac, il sautille d'une caméra de télévision à un micro, en passant par les salles de rédaction, les réunions politiques. Élu député en 1988, alors que Chirac échoue pour la deuxième fois, mais, provisoirement fidèle, il s'active pour la «revanche» de 1993-1995.

Ambitieux, cynique, opportuniste, il flaire bientôt la montée de Balladur, s'en rapproche, entre au gouvernement : le Budget, devient le porte-parole; il prendra aussi la Communication quand Alain Carignon atterrira en prison. Infatigable, Sarkozy se rend indispensable. En novembre 1993, il s'éloigne de Chirac. Je ne m'embarrasse pas de sentiments personnels, dira-t-il seulement.

Le tandem «Balla-Sarko» tourne à plein régime : des deux, le vieux politicien n'est pas celui qu'on pense. Pour le candidat, Sarkozy « chauffe» les salles de meetings - «Charly la gaffe», Pasqua, est passé en coulisses depuis ses exploits récents !

Avec l'autre Nicolas, Bazire, 37 ans, énarque passé par Navale, directeur de cabinet de Balladur, ils font la paire : on les appelle «les gamins du pouvoir »...

Simone, la caution morale

Elle fut la première à proclamer que le meilleur c'était Edouard. Avec François Léotard, accordons-le, mais on écoute davantage Simone Veil que le maire de Fréjus. Elle, c'est vingt ans de politique, dans le sens le plus élevé. Et la caution morale de l'équipe Balladur. Ces jours-ci, elle est un peu déprimée, elle n'y croit plus vraiment. Elle sait déchiffrer les sondages, elle qui en est la championne...

Elle a conduit des campagnes victorieuses, aux élections européennes. On se souvient du scrutin de juin 1984, lorsque sa liste UDF-RPR obtint 42,9 % des suffrages, avec 8,6 millions de voix ! Cette campagne-ci, elle ne la sent pas bien. Elle n'apprécie pas outre mesure, d'ailleurs, le système présidentiel français, plutôt effarée par les pouvoirs «énormes» du président de la République.

Mais, enfin, elle a milité ferme pour qu'Edouard y soit. Bien qu'on annonce sous le manteau (sondages interdits) que son candidat «aurait rejoint Jospin», ça ne la déride pas. Elle n'apprécie pas l'image qu'on donne de Balladur et qui l'a fait chuter. On est injuste avec M. Balladur, dit-elle. Qu'est-ce que c'est que cette accusation de conservatisme ? Une simple impression. Autrefois, Chirac c'était l'«agité». Le voilà devenu seulement «plus mobile» que le Premier ministre. Bizarre, alors qu'Edouard Balladur fait bien davantage appel à la raison, à la responsabilité...

Une façon de dire que Chirac est...? Non ! non, elle aime bien Jacquot mais elle le connaît bien, et ça l'amuse que les Français le voient à présent si différent qu'il n'est.

Et si Edouard Balladur n'était pas au second tour, voterait-elle pour Chirac ? Là, pas d'hésitation : elle se prononcera en faveur du candidat de la majorité. Donc Jacques Chirac...

Itinéraire

d'un chrétien

d'Orient

Nous allons élire notre ennemi... Sous ce titre, l'économiste Paul Fabra, un des rares à tutoyer Edouard Balladur, a écrit récemment : Le gouvernement (qu'il dirige) se targue d'avoir réduit le déficit budgétaire. Il omet de préciser que ses chiffres ne sont acceptés par aucune instance internationale. Et de conclure que l'habitude du mensonge devient consubstantielle à la gestion publique...

Dur, ce regard de quelqu'un qui connaît bien l'« autre face» d'Edouard, ce côté ombre que le candidat dissimule soigneusement - tout comme il a répandu le brouillard le plus épais sur ses origines familiales... Le candidat redoute d'être vu en levantin, voire en descendant de Perse mâtiné d'Ottoman ! Parcours classique : débarqué enfant sur le sol français, il va au collège et au lycée à Marseille, devenu port d'attache de la famille. Baccalauréat à 16 ans. Études supérieures perturbées par la tuberculose : droit à Aix-en-Provence, Sciences-Po à Paris, puis l'ENA. Entré au Conseil d'État, il est conseiller social à Matignon (1964-1969), auprès de Pompidou, puis à l'Élysée (secrétaire général) jusqu'à la mort du président en 1974.

De 1977 à 1986, PDG de GSI (informatique); entre-temps, depuis 1980, conseille Jacques Chirac. En 1986, élu député RPR, il est ministre des Finances du cabinet Chirac jusqu'en 1988. Réélu en 1993, il devient Premier ministre du second gouvernement de cohabitation.

Grande ambition pour la France,

mais sans «campagne» ni élan

L'effondrement du Premier ministre-candidat dans les sondages, dès qu'il entreprit (tardivement) d'exposer son programme en public, a été spectaculaire et on se l'expliquait mal. Curieusement, Edouard Balladur paraissait peu désireux de vouloir débattre de son catalogue de bonnes intentions: le trouvait-il mauvais? A scruter cette «Grande ambition pour la France», on ne trouve pourtant rien d'inadéquat à la situation complexe du pays. Potion tiède, traitement classique: guérison annoncée lointaine.

Ce n'est évidemment pas ce que réclament - à grands cris - les Français. Le candidat Balladur s'est trompé d'élection: 1995 n'est pas 1988. Il y a sept ans, après la douche écossaise du régime socialiste découvrant l'économie - deux ans de folies, trois d'austérité - et deux années de gestion ultra-libérale, le peuple aspirait à souffler un peu. Jouant les «pépères», François Mitterrand, avait bien flairé, analysé et récupéré ce besoin-là. D'où sa campagne électorale, où il fut très «présent» mais sans projet - Charles Trenet en bandoulière. «Changer la vie»? Pfuit!

Aujourd'hui, pas question d'anesthésier une opinion aux nerfs à vif. Il faut lui donner matière à espérer un autre cap. Confusément, on attend ici du nouveau président cette impulsion mystérieuse qui fait qu'un pays bascule soudain, radicalement, d'une période à une autre. Ici, d'un siècle au suivant. Edouard Balladur préconise, lui, de poursuivre un travail de retricotage entamé sur la lancée du grand coup de balai électoral d'il y a deux ans. Le renvoi des socialistes à la maison, l'installation au Parlement d'une majorité de droite pléthorique, c'était en effet le chèque en blanc, pour réformer à coups de serpe!

CE QU'ON ATTENDAIT. PAS PLUS

Balladur a donc réformé: les retraites (réduites), la famille (confortée), le travail, l'emploi, la formation (mieux codifiés), le Code de la nationalité (précisé), l'immigration clandestine (lutte intensifiée) la sécurité (renforcée), la justice (améliorée), l'aménagement du territoire (accéléré), la Banque de France (libérée), l'agriculture (réorientée), beaucoup de ces domaines régis pour cinq ans par des lois nouvelles; et la Défense définie à dix ans, par une loi de programmation (budgétairement lourde).

Le Premier ministre n'a pas chômé. D'où vient que son bilan pèse si peu? Et que sa nonchalante campagne électorale du début, appuyée sur lui, ait à ce point fait chou blanc? N'a-t-on pas estimé, tout simplement, qu'il n'avait fait que ce qu'on attendait de lui, d'ailleurs trop timidement? Exhiber un bilan avec chômage faussement «stabilisé» et déficits galopants, c'était se positionner en candidat-«Premier ministre» prêtant le flanc à la critique, non pas en candidat- «président», projeté dans l'avenir...

Il reste que, non sans raisons, M. Balladur a axé son projet présidentiel sur: l'emploi (allègement des charges sociales; temps choisi, temps partiel; allocation parentale; stage ou formation à tout jeune de moins de 20 ans sans emploi; chèque-service développé, vu le succès), le renforcement de l'égalité des chances (la «seconde chance» par formation rémunérée de trois ans maximum; aide personnalisée à l'école; accès facilité à l'université, aux «passerelles» entre filières courtes et études longues; petites successions exonérées), la sauvegarde de la sécurité sociale (réforme de l'hôpital).

Il veut «rapprocher l'Etat du citoyen » (champ du référendum étendu), «humaniser la société» (prime de 60.000 FF à l'acquisition du premier logement; effort accru pour les banlieues, l'écologie et la lutte contre la drogue). Enfin, pour que la France soit «forte dans une Europe forte», il préconise la monnaie unique en 1997 (il est le seul), l'ouverture à l'Est et le renforcement de la défense européenne appuyée sur l'UEO. Mais l'élan? ce petit quelque chose qui fait s'écrier: «Chiche!» Où est l'élan?...