En poussant la porte de l'inattendu (VI)

En poussant la porte de l'inattendu (VI)

Braine-l'Alleud, refuge d'oeuvres

d'art en cas de conflit atomique

La guerre fait rage entre la Bordurie et la Syldavie. Un avion bordure transportant une bombe atomique est en difficulté. Le pilote s'éjecte, mais son appareil continue sa course pendant des milliers de kilomètres... et menace de s'écraser en Wallonie (chacun son tour...)! Le sceptre d'Ottokar, exposé dans notre pays dans le cadre d'accords Europalia, risque d'être contaminé par les radiations! Une seule solution: le mettre en sécurité dans un abri anti-atomique pour oeuvres d'art... à Braine-l'Alleud!

Finalement, heureusement que, au début des années cinquante, il y a eu la guerre froide! Persuadés que les jours de paix étaient comptés, nos dirigeants ont eu la riche idée de construire de vastes abris anti-atomiques pour protéger nos oeuvres d'art... pour les générations futures. Quelques-uns de ces bunkers ont ainsi été disséminés dans le pays: à Courtrai, sous le parc du Cinquantenaire de Bruxelles, à Braine-l'Alleud...

A Braine, l'abri est enfoui dans la sablière d'Alcomval. Bien sûr, l'endroit est assez difficile à repérer et la discrétion est de mise quant à son architecture souterraine et au contenu de ses salles. A l'administration communale, on ne sait rien, ou pas grand-chose. Le bâtiment a été construit en 1953, paraît-il... Aucun permis de bâtir n'a été demandé à la commune pour les travaux: l'Etat a acquis le terrain et n'a demandé l'avis de personne. Le bourgmestre de Braine, Emmanuel Hendrickx, avoue qu'il n'y a pratiquement jamais mis les pieds: top secret! Ça ne nous arrange bien sûr pas: le sceptre d'Ottokar sera-t-il seulement bien à l'abri des protons bordures?

En fait, jusqu'il y a quelques mois, l'abri dépendait de l'Institut royal du patrimoine artistique. Là, on nous confirme que l'abri de Braine-l'Alleud est bien né suite à la phobie rouge, pendant la guerre de Corée. A l'époque, on a construit les abris et on a mis sur pied des commissions chargées d'inventorier les oeuvres d'art à évacuer en priorité. Ce travail a pris des années. Finalement, depuis le début des années quatre-vingt, les membres de ces commissions ont décidé de jeter l'éponge: incapables qu'ils étaient de se mettre d'accord sur les critères à prendre en compte (valeur, ancienneté, origine...) pour fixer le rythme de l'hypothétique évacuation vers Braine...

Un dépôt...

En insistant un peu, on sent comme une pointe d'ironie, chez les responsables du Patrimoine artistique. En cas d'attaque atomique, vous pensez bien que les oeuvres d'art seront le dernier des soucis de nos responsables politiques!, entend-on dire. On en vient même a suggérer que l'idée de tels abris est dépassée... depuis longtemps! Ainsi, à Braine, l'abri a peut-être été conçu pour résister aux radiations, mais il ne résiste certainement pas aux infiltrations d'eau: il est régulièrement inondé! D'importantes dépenses auraient dû être consenties pour le rendre étanche. D'ailleurs, quand nous parlions de la radioactivité, il paraît que les gaines d'aération ne seraient pas achevées, bonjour les courants d'air!

L'abri de Braine, situé en territoire wallon est rapidement devenu: primo, inefficace sur le plan technique et secundo, «ruineux» sur le plan financier... En plus, la Communauté flamande acceptait de plus en plus mal que cet havre de paix «national» soit destiné à sauver de l'apocalypse des oeuvres francophones... Bref, on a «refilé» le précieux édifice à la Communauté française. Un cadeau apprécié...

Aux services compétents de la Communauté française, effroi!, horreur!, nous apprenons que l'abri n'est virtuellemnt plus en service. Il ne servirait que tout à fait occasionnellement de dépôt pour sculptures, peintures et autres objets d'art en transit. Le plupart du temps, il est vide! De plus, nous l'avons dit, ses vastes salles peuvent à peine résister à la déflagration d'une bombe «ordinaire» (des années cinquante), mais certainement pas aux retombées atomiques. Pauvre sceptre! Sans lui, Ottokar va devoir quitter le pouvoir, l'équilibre géopolitique de la planète risque d'être bouleversé...

Finalement, l'avion bordure s'est abîmé en mer, ses bombes n'ont pas fait explosion et le sceptre d'Ottokar est retourné intact en Syldavie. L'alerte a été chaude et elle a eu le mérite de mettre à jour une grave faiblesse de notre pays: nos oeuvres d'art ne sont pas suffisamment à l'abri de l'uranium ennemi... Comment, la population non plus?...

WILLIAM BOURTON.

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