Enjeux : Le Wooncode et la loi du talion

Le désir de vengeance est l’une des pulsions les plus ataviques de l’homme. Un prêté pour un rendu, tit for tat, leer om leer : les lexiques regorgent de mots qui expriment ce puissant désir de représailles.

Dans certains pays marqués par des traditions claniques, cette obsession du règlement de comptes débouche régulièrement sur des vendettas et des assassinats. Le crime d’honneur en est l’une des illustrations les plus veules.

Œil pour œil, dent pour dent : la loi du talion exerce également ses ravages entre les communautés ethniques ou religieuses. La semaine dernière, le massacre de centaines de chrétiens par des extrémistes musulmans au Nigeria a été justifié par ses auteurs comme un « juste retour des choses », comme une réponse à une tuerie dont les musulmans avaient été les victimes quelques mois plus tôt.

Dans les pays de droit, heureusement, la vengeance est domestiquée par de multiples règles qui interdisent de se faire justice soimême ou encore de répondre à la discrimination par l’injustice.

La tentation est grande, pourtant, d’utiliser les mêmes armes que l’adversaire, de répondre par des excès à ses abus, de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Cette « réciprocité négative » menace à tout moment les relations entre des communautés. Le gouvernement marocain vient, par exemple, d’expulser des missionnaires étrangers en les accusant de prosélytisme. « Cette mesure s’inscrit dans le cadre de la lutte menée contre les tentatives de propagation du credo évangéliste, visant à ébranler la foi des musulmans », a déclaré le ministère marocain de l’Intérieur.

Pourquoi, ont protesté des évangéliques, les musulmans bénéficieraient-ils en Europe ou aux Etats-Unis de lois qui reconnaissent l’égalité des droits des croyants, alors que la plupart des Constitutions des pays de confession islamique officialisent la discrimination, voire la répression, à l’encontre des autres religions ?

Le même réflexe guette certains francophones qui s’offusquent avec raison de l’application par la Région flamande d’un code du logement crûment discriminatoire. Pourquoi, s’interrogent-ils, n’imposerions-nous pas les mêmes critères aux Flamands désireux d’acheter un chalet en Ardennes ?

Réciprocité, loi du talion ? C’est ici que les eaux se partagent, que la division s’opère entre l’archaïsme et la modernité. Le comportement des autorités marocaines, comme celui du gouvernement flamand, relève d’une conception pré-moderne et pré-démocratique de l’Etat et de la société. Il nous renvoie à la dhimmitude du vieil Empire ottoman, qui tolérait les minorités chrétiennes et juives sans leur accorder les mêmes droits qu’aux musulmans. Il semble ne pas avoir été touché par ce 18e siècle éclairé qui, avec les Révolutions américaine et française, marqua une rupture avec l’ordre ancien en décrétant les principes de liberté, d’égalité et de fraternité.

Plus de deux siècles plus tard et appliquées cette fois à l’ensemble des citoyens « quels que soient leur race, leur sexe ou leur religion », la Constitution américaine et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen continuent d’incarner les valeurs qui inspirent l’invention démocratique et qui démarquent celle-ci de ses adversaires : l’ultranationalisme, le cléricalisme et le communautarisme.

Ce modèle démocratique exige de traiter tous les membres d’une société selon les mêmes principes et les mêmes lois. Si discrimination il y a, elle ne peut être que « positive », c’est-à-dire être conçue de telle manière qu’elle permette effectivement aux citoyens de jouir des droits inscrits au fronton de la République.

En d’autres termes, et comme l’aurait dit Monsieur de La Palice, une vraie démocratie ne se comporte pas comme une non-démocratie. Elle ne confère pas à la majorité issue des urnes le droit de régner selon son bon plaisir. Elle lui interdit en particulier d’imposer des règles et des lois qui violent les autres fondements essentiels de l’Etat de droit : les garanties individuelles, l’égalité devant la loi et la protection des minorités.

C’est à l’aune de ces principes que doivent être jugés les pays qui se réclament de la démocratie et de la modernité, que ce soit la Flandre et son Wooncode, le Maroc et sa discrimination religieuse, l’Italie et ses rafles d’immigrés, l’Amérique de George Bush et sa justification de la torture.

Une vraie démocratie s’interdit par principe d’utiliser certaines méthodes et de recourir à certaines pratiques. Lorsque ses soldats tirent de manière indiscriminée au milieu de populations civiles, lorsque ses services de sécurité tabassent des prisonniers, lorsque ses gardes-côtes renvoient dans des pays autoritaires des candidats réfugiés sans respecter le droit de ces derniers à être entendus, ils commettent moralement un acte de haute trahison, car ils subvertissent l’ordre et les valeurs démocratiques qu’ils sont censés protéger.

La loi du talion constitua, aux époques barbares, une forme de progrès car elle instaura le principe de la proportionnalité dans la vengeance. Le vol d’une poule n’exigeait plus nécessairement le massacre de toute la tribu du brigand. Mais elle ne peut pas servir de code moral ni de cadre légal à une démocratie moderne.

Certes, celle-ci n’a pas de vocation suicidaire et personne ne lui demande de tendre l’autre joue à ses ennemis. Mais un Etat qui se dit démocratique soumet tout simplement sa riposte aux principes d’éthique et de droit qui lui donnent sa légitimité.

Cette règle s’applique aux lois de la guerre, mais aussi au savoir-vivre et au vivre ensemble. En d’autres termes, pour paraphraser Yvon Toussaint dans sa récente et flamboyante chronique « La Belgique a peur ? » (NDLR : Le Soir du vendredi 12 mars), une démocratie qui se respecte répond au Wooncode, aux fatwas et aux identités crispées, par de « grands courants d’air pour chasser les remugles ». Elle répond aux obsédés de la pureté du sang, de la sainteté du sol et de l’unicité de la foi par un attachement serein et résolu aux valeurs d’égalité, d’ouverture et de modernité.