ENQUETEURS AU-DESSOUS DE TOUT SOUPCON TRUSGNACH,OBJET DE CONVOITISES POLICIERES PERQUISITION SANS VALEUR POLITIQUE AJOUTEE...

Des enquêteurs au-dessous de tout soupçon

Le rôle incroyable des enquêteurs de l'affaire Di Rupo transpire la manipulation à chaque ligne du rapport du comité P.

La lecture complète du rapport de 80 pages déposé par le comité P confirme et étaye d'une façon lumineuse les fautes inqualifiables commises par un grand nombre d'enquêteurs de la police judiciaire et de la gendarmerie, voire par certains magistrats associés au dossier Di Rupo.

Après avoir pris connaissance des conclusions (nos éditions de vendredi), dont on se souviendra qu'elles étaient aussi effrayantes qu'implacables au point de susciter une réaction immédiate du ministre de la Justice, ce texte corrobore par le détail la gestion désastreuse de ce dossier fantomatique.

S'agissant du témoin principal de cette affaire, certes facilement manipulable, on aperçoit à quel point policiers et gendarmes tournent définitivement le dos à la règle la plus élémentaire qui devrait cimenter chaque enquête : l'instruction à charge et à décharge.

Le témoin (Olivier Trusgnach) a été mis sous pression psychologique destinée à le préparer à une déclaration dirigée, lit-on à la page 62. Lorsque le témoin dépose dans le sens souhaité par les fonctionnaires de police (des comportements homosexuels aux comportements pédophiles), mais qu'il se contredit sur certains points, les fonctionnaires de police ne se donnent même pas la peine de les vérifier. Les fonctionnaires de police n'ont jamais donné l'impression qu'ils étaient à la recherche de la vérité, mais bien à la recherche de la confirmation d'un fait bien précis.

Il est tout aussi incroyable de voir comment et à quel point ce témoin a pu mobiliser la crème de l'appareil judiciaire durant plusieurs mois. A moins que l'obsession de certains corps de police n'ait été à l'origine de cette gigantesque cabale, dans le but unique de ravaler la façade de leur orgueil blessé par l'évidence de leurs lacunes et la démonstration criante de leurs rivalités apparues tout au long des auditions de la commission Dutroux.

En lançant l'affaire Di Rupo sur la place publique, certains membres de l'appareil judiciaire ont certes pris leurs responsabilités. Désormais, la démonstration éclatante de cette manipulation vient d'être officiellement révélée par le comité P, l'organe de contrôle des services de police du Parlement. En décidant de réunir dès mardi ses collègues, Robert Delathouwer, le président de la commission parlementaire d'accompagnement des services de police, démontre son souci d'agir dans l'urgence. Stefaan De Clerck, le ministre de la Justice, également, qui réclame des sanctions.

Reste à savoir si Elio Di Rupo, la première victime de cette mauvaise pièce, se contentera d'entériner ce rapport qui le blanchit une seconde fois. Ou s'il déclenchera à son tour - et comme le droit l'y autorise - une cascade d'actions en justice destinée à obtenir la réparation du préjudice causé. Selon nos informations, la seconde hypothèse semble la plus plausible.

Une certitude en tout cas : le spectacle navrant décrit dans ce rapport musclé s'inscrit en lettres de plomb dans l'intérêt supérieur de l'Etat.

M. V.

Olivier Trusgnach, l'objet de toutes les convoitises policières

Comme le confirme le rapport du comité P, l'origine de l'affaire Di Rupo remonte au mois de septembre dernier. L'inspecteur Antipine, de la P.J. de Bruxelles, établit des contacts avec l'un de ses informateurs occasionnels, Karim Hammani. Ce dernier lui parle d'Olivier Trusgnach, lequel pourrait être un témoin intéressant en ce qui concerne des cassettes vidéo à caractère pédophile impliquant certaines personnalités politiques.

Gregory Antipine, inspecteur spécialisé dans le grand banditisme, transmet plusieurs rapports au commissaire Marnette, lequel est chargé de coordonner toutes les informations utiles en matière de pédophilie pour le compte du parquet de Neufchâteau. Et Georges Marnette informe le procureur du Roi de Bruxelles, Benoît Dejemeppe. Celui-ci donne des consignes de prudence à Marnette et lui intime l'ordre de le tenir régulièrement au courant du dossier.

Début octobre, Antipine dribble Marnette. Il prend contact avec Mme Coninsx, substitut à Bruxelles. De manière très surprenante, la magistrate dit à Antipine de ne plus informer Marnette et Dejemeppe.

Par ailleurs, Marnette envoie un rapport (daté du 10 octobre) à son commissaire en chef, M. Vander Zwalmen, qui est dès lors parfaitement au courant de l'enquête en cours.

Le décor étant planté du côté de la P.J., examinons maintenant le rôle initial de la gendarmerie de Hasselt.

En mai 1996, Roger Souvereyns, restaurateur à Hasselt, constate un vol d'objets pour un montant de 5 millions de francs. Il accuse Olivier Trusgnach, son ancien amant, qu'il avait hébergé quelque temps au Scholtes-hof. Il porte plainte au parquet de Hasselt, qui confie l'enquête à la BSR.

En clair, Olivier Trusgnach est ardemment recherché par la P.J. de Bruxelles dans le cadre d'une affaire de cassettes pornographiques et par la BSR de Hasselt dans le cadre du vol commis au Scholteshof. La guerre des polices peut commencer...

LA P.J. ENCERCLE LE PALAIS

Trusgnach est retrouvé en Grande-Bretagne. Un «accord» est passé avec lui pour l'« inviter» à regagner la Belgique et à se présenter aux forces de l'ordre. Aucun P.-V. n'existe à ce sujet. Le 21 octobre, il se présente à la gendarmerie de Hasselt. Le lendemain, il fait une première déclaration «spontanée». Celle-ci ne comprend aucune mention d'un fait délictueux commis par Elio Di Rupo, présenté comme une personne avec laquelle il aurait flirté dans un club bruxellois.

Etonnamment, note le rapport du comité P, lors de cette première comparution de Trusgnach, la police judiciaire de Bruxelles déploie un «dispositif» pour appréhender Olivier Trusgnach dès sa remise en liberté. Contre toute attente, il est arrêté et transféré à Hasselt.

Visiblement, un vent favorable est parvenu à la P.J. de Bruxelles où Marnette, d'un côté, et Antipine, de l'autre, multiplient les assauts pour tenter d'interroger Trusgnach retenu par la gendarmerie de Hasselt. Le premier n'hésitant pas à faire encercler le palais pour cueillir le témoin tant convoité.

L'inspecteur Antipine essaie d'approcher Trusgnach d'une autre manière en lui faisant comprendre qu'il le considère comme une victime de pratiques pédophiles, écrivent les enquêteurs du comité P. Il fait savoir à Trusgnach qu'il a lui-même été victime de tels faits lorsqu'il était mineur et tente ainsi de créer une relation de confiance avec le témoin. De cette manière, il invite Trusgnach à admettre que la relation avec les personnalités avait tout de même un caractère répréhensible. Trusgnach refuse que de telles informations soient actées dans un P.-V.

Entre son arrestation (21 octobre) et sa libération (21 décembre), Trusgnach sera entendu ou visité 16 fois, souligne les auteurs du rapport qui cachent mal leur étonnemment. Qu'il s'agisse de la P.J. de Bruxelles, de la BSR de Hasselt ou de celle de Bruxelles, les enquêteurs cherchent à multiplier les interrogatoires dont certains ne seront même pas consignés dans des P.-V. d'audition.

APOSTILLE POUR LA GENDARMERIE

Mythomane, affabulateur, Olivier Trusgnach tombe dans le panneau que lui tendent gendarmes et policiers. Il accepte finalement de signer une déposition dans laquelle il déclare qu'au moment de sa relation avec Di Rupo il n'avait que 15 ans. La P.J. va jusqu'à lui proposer un marché : il pourra quitter le pays après sa libération et fournir toutes les preuves nécessaires depuis l'étranger.

Le 4 novembre, deux nouveaux acteurs entrent en scène : les gendarmes de la BSR de Bruxelles Eric Eloir et Michel De Mulder. Travaillant pour la cellule de Neufchâteau, ils recherchent toute information sur les réseaux de pédophilie. Informés par le parquet de Bruxelles d'une affaire en cours à Hasselt, ils s'y présentent et demandent les P.-V. d'audition. Le 7 novembre, le procureur du Roi de Hasselt adresse une apostille au commandant de district de la gendarmerie, interdisant (le mot est souligné dans le rapport) de prendre encore une quelconque initiative dans le dossier «pédophilie» sans en référer au préalable au parquet.

Le 15 novembre, le major Decraene, du BCR de la gendarmerie, rédige un P.-V. à destination du parquet de Bruxelles du chef d'inculpation de secret professionnel à charge d'inconnu(s), poursuit le rapport. L'officier de gendarmerie est en possession de documents provenant du dossier «pédophilie» géré par la P.J. de Bruxelles. Tout vient de s'accélérer... Des fuites savamment orchestrées jettent l'affaire sur la place publique.

MARC VANESSE

Une perquisition sans «valeur politique ajoutée»

A la mi-novembre, suite aux fuites sciemment dirigées vers la presse flamande, les noms des ministres Di Rupo et Grafé sont associés à un trafic de cassettes vidéo à connotation pédophile. Visiblement «bien» informé, Herman De Croo, le président du VLD, ajoute de l'huile sur le feu en demandant la démission immédiate des ministres concernés.

Informée de la publication imminente de ces articles à sensation, la juge d'instruction Gruwez ordonne à la BSR de Bruxelles d'effectuer des perquisitions chez les nommés Van Der Straten et Van Peteghem. Le mystère plane sur cette opération, s'inquiète-t-on dans le rapport.

En clair, la P.J. est mise sur la touche par la juge Gruwez qui se justifie devant le comité P : Il n'y avait personne à la P.J.

Elle avertit tout de même Antipine qui rapplique dare-dare et s'offusque de cette opération en affirmant que les soi-disant cassettes pédophiles recherchées par la BSR n'ont rien à voir avec Elio Di Rupo. Mais la machine est lancée, et les gendarmes se ruent chez Van Der Straten et Van Peteghem. Un barnum qui sera finalement conclu par ces mots par Mme Gruwez s'adressant à Antipine après avoir visionné les «fameuses cassettes» : Il n'y a pas de valeur politique ajoutée.

Je ne savais pas exactement sur quoi je devais interroger M. Van Der Straten, confie plus tard un gendarme au comité P. Et pourtant... A lire la version des faits relatée par M. Van Der Straten au comité P, on peut légitimement se poser des questions sur la candeur de la gendarmerie. En fin de nuit, «X» m'a demandé, à un moment où nous étions en tête à tête : «On a une information que tu possèdes une cassette te montrant avec Di Rupo alors que tu étais mineur ». Etant totalement abasourdi et commençant à comprendre ce qui se passait, j'ai immédiatement démenti parce que cette information est totalement fausse. (...) Un de ses collègues est entré. (...) Il m'a mis sous pression pychologique en m'obligeant à l'écouter (...). Il affirmait qu'il savait que j'avais été abusé (...) et que je n'avais rien à me reprocher. (...) J'étais complètement déstabilisé (...).

En affirmant que les cassettes étaient de nature pédophile, ils tentaient de me faire dire leur «vérité», étant que, ayant été abusé, je pourrais avoir des tendances pédophiles. (...) C'est un moment particulièrement difficile de l'interrogatoire où j'aurais pu avoir la faiblesse de dire le contraire de la vérité (...).

A la recherche d'un coup d'éclat au moment où la commission Dutroux décortique ses échecs successifs, la BSR vient de foncer dans le mur, obsédée par ses fantasmes pédophiles.

M.V.

TEXTO

«La date de naissance est erronée »

Ces quelques extraits illustrent le contenu du rapport déposé par le comité P.

L'âge de Trusgnach. Il en résulte que l'on travaillera un certain temps sur une personne dont la date de naissance est erronée, et qui est dès lors à tort considérée comme mineure d'âge.

Le commissaire Marnette. (...) Georges Marnette explique donc au procureur du Roi de Hasselt qu'Olivier Trusgnach est témoin dans un autre dossier, qui n'existe même pas à ce moment-là. (...) En fait, le commissaire mène le magistrat en bateau, puisque le seul élément qui existe à ce moment à charge du vice-Premier ministre est une farde «Secret» entre les mains du procureur du Roi Benoît Dejemeppe.

L'inspecteur Antipine. Olivier Trusgnach s'explique devant Francis Fischer, conseiller près la Cour de cassation. En fait, ils m'ont dit que «X» ne les intéressait pas, mais bien Di Rupo. Je suis certain que cela m'a été dit. (...) Lors de l'interrogatoire du 24 octobre, Gregory Antipine m'a dit qu'il ne pouvait pas faire grand-chose avec ma déclaration parce que les faits dénoncés n'étaient pas punissables, vu l'âge des victimes.

Le substitut Coninsx. Alors qu'un chef de section (NDLR : le commissaire Marnette) estime deux rapports suffisamment importants pour les soumettre au procureur du Roi, le rédacteur de ces deux mêmes rapports (NDLR : l'inspecteur Antipine) décide se rendre chez un autre magistrat (NDLR : Mme Coninsx) avec les informations qu'il recueillera par la suite. Celui-ci n'y voit apparemment pas d'inconvénient et ordonne même de lui adresser les rapports subséquents à elle seule, abstraction faite des supérieurs hiérarchiques du rapporteur. Ce cheminement direct va à l'encontre des instructions en vigueur à la P.J. de Bruxelles, mais semble ne déranger personne.

La gendarmerie. Le 22 octobre 1996, lorsque la brigade de Hasselt apprend que leur suspect, Olivier Trusgnach, est impliqué bien plus que pour quelques vols, les gendarmes deviennent particulièrement motivés. Lorsque, le même jour, le juge d'instruction leur confie la mission de rechercher ce que ce «bien plus» signifie réellement, ils se mettent au travail.

L'arbitraire. L'intention principale des dispositions constitutionnelles concernant la responsabilité pénale et l'immunité a incontestablement été de protéger, dans l'intérêt de la démocratie, certaines fonctions (parlementaires et ministres) et de ne pas les exposer aux «entreprises» arbitraires des pouvoirs exécutif et/ou judiciaire.

Cette enquête montre à tous égards que l'on ne s'est guère embarrassé de cette intention et que la procédure visant à appliquer l'article 103 de la Constitution n'a été respectée que lorsque le pays a été placé dans la tourmente.