entretien Michel Serres est un passeur. Le philosophe utopiste bâtit des ponts entre les sciences, les

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Michel Serres est un passeur. Le philosophe utopiste bâtit des ponts entre les sciences, les arts, les cultures, les religions, les générations pour nous aider à rêver à des lendemains meilleurs. Aux Inattendues de Tournai, l’Académicien viendra présenter Petite Poucette, sa nouvelle héroïne du genre humain, celle qui tient maintenant le monde dans sa main. Karol Beffa, accompagnera Petite Poucette au piano. Compositeur, historien et mathématicien, il a été nommé aux Victoires de la musique classique en 2012. Michel Serres nous parle de cette rencontre inédite sur la génération mutante, qui se tiendra dans la Cour de l’Evêché de Tournai, ce dimanche 2 septembre.

On disserte de la « musique des choses » comme si les notes nous parlaient. La musique est un langage qui peut véhiculer des idées philosophiques ?

J’ai publié l’an dernier le livre Musique, où j’explique que lorsque nous parlons, nous désignons des choses abstraites ou réelles. La musique, par contre, est privée de sens discursif. Elle est vraiment universelle, parce qu’elle s’approche du langage des choses. Si je fais un récital de piano, je n’ai pas besoin d’un traducteur. Voilà pourquoi tout écrivain est un compositeur de musique raté. Je me pense d’ailleurs moi comme un compositeur de musique raté.

Le savoir est littéraire. Peut-il aussi être musical ?

Pour moi, c’est même le contraire. On pense sérieusement que l’origine du savoir serait musicale. En ce sens que dans la Grèce antique, les premières estimations sur une droite, ce qu’on appelle l’algorithme d’Euclide, auraient marqué le début des rapports musicaux. Par conséquent il y a bien un rapport secret, infiniment vrai, entre la musique et le savoir mathématique, géométrique, arithmétique…

Dans notre XXIe siècle déboussolé, il est urgent que la philosophie retrouve sa place dans le débat sur l’avenir de l’humanité ?

Il faudrait pour ce faire qu’elle ait la parole. Heureusement, vous me la donnez ! La philosophie a eu autrefois une sorte de rôle majeur dans la société. Aujourd’hui, ce n’est plus nous, les philosophes, les leaders d’opinion. Ce sont les journalistes. Et ça dure depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand Sartre est devenu journaliste. Aujourd’hui, Bernard-Henri Lévy se dit philosophe mais il est journaliste. Vous avez des dizaines de milliers de lecteurs par jour et moi, j’ai 30 étudiants dans mon amphi…

Pourtant vous restez optimiste sur le futur…

Petite Poucette, le personnage central de mon nouveau livre, sera l’héroïne de l’optimisme et de la rentrée 2012. Je l’ai appelée comme ça à cause de son habileté à envoyer des textos avec les deux pouces. Elle a en main son portable et elle découvre le sens profond du mot français « maintenant » : « Maintenant tentant en main le monde ». Elle tient dans sa main, en temps réel, tout un réseau de personnes, tous les lieux du monde et la totalité de l’information disponible. Tout cela se trouve dans son téléphone portable. Je lui donne entre 8 et 30 ans, l’âge de la génération née avec les nouvelles technologies. Elle vit dans le numérique. Ceux qui, comme nous, travaillent simplement avec le numérique, ont connu un autre monde : celui où l’ordinateur et le portable n’existaient pas. La nouvelle génération vit dedans et ça fait une bascule considérable. Qui a la parole ? Comment ? Comment elle va se diffuser, qu’est-ce que c’est que le savoir, que la musique, etc. L’histoire de l’humanité va s’en trouver bouleversée. Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas d’un bouleversement générationnel mais historique. La bascule touchera le commerce, la science, la politique, l’enseignement, les relations humaines…

Et le savoir lui-même ?

Oui ! Au début de ma carrière d’enseignant, quand je rentrais dans mon amphi, je bénéficiais de la présomption d’incompétence. J’avais le savoir et les gens présents sur les bancs ne l’avaient pas. Aujourd’hui, les Petites Poucettes assises devant moi peuvent en savoir autant que moi. On est passé dans l’ère de la présomption de compétence. J’entends souvent des étudiants, à Berkeley ou Standford, où j’enseigne, dire : “Pourquoi payer si cher pour apprendre quelque chose que j’ai déjà chez moi”. Il y a là une nouvelle donne concernant le savoir, la pédagogie, la culture. Mais ça touche tous les domaines. En médecine, le patient tape « pet de travers » avant d’aller consulter et en sait parfois plus que son médecin. En politique, la probabilité qu’un citoyen en sache plus que le Président est une réalité. « Maintenant tenant en main le monde » : on peut imaginer que la devise de Petite Poucette fut jadis réservée aux rois, aux papes, aux empereurs. Auguste disait à Rome : “Je suis maître de moi comme de l’univers”.

En 2012, l’écrit semble avoir perdu de sa force, à la différence de la musique, dont le pouvoir sur les jeunes générations n’a cessé de grandir…

Pour moi, l’écrit n’est pas mort, loin de là ! Je dis dans Petite Poucette qu’il y a eu trois grandes révolutions. Le passage de l’oral à l’écrit, celui de l’écrit à l’imprimé et, enfin, celui de l’imprimé au numérique. Nous sommes donc dans la troisième révolution, celle où l’on écrit beaucoup plus qu’avant mais sans plume Sergent-Major. Quant à la musique elle s’est, en effet, répandue de façon énorme mais y a-t-elle gagné en art et en qualité ? Un format unique de la musique s’impose partout. J’aime la musique mais je pleure la muzak !

Avec les textos, l’écrit n’a-t-il pas perdu lui aussi en qualité ?

Ce n’est pas faux mais plus de gens écrivent et cela signifie que l’illettrisme baisse. Ce n’est pas dans le contenu mais dans la pratique de l’écrit que la situation s’est améliorée. L’objet informatique est porteur en soi de l’envie d’écrire. J’ai vu en Inde des enfants pauvres récupérer des ordinateurs mis au rebut et se mettre tout de suite à tapoter sur le clavier. C’est une image encourageante pour l’avenir.

Nous parlions de l’universalité de la musique. A contrario, n’est-il pas étonnant de constater qu’il n’existe pas de philosophie ni de religion universelle ?

C’est drôle ce que vous dites-là. Mais souvenons-nous que le mot « catholique » signifie « universel » en grec. Certaines religions ont voulu être universelles. C’est même la grande question qui a désuni le judaïsme et le christianisme naissant. Le judaïsme était réservé au peuple élu. A partir de Saint Paul, le christianisme s’est distingué par sa volonté d’universalité. Quant aux philosophies, deux au moins ont tout voulu absorber, les sciences comme la religion : celle de Spinoza, dans l’immobilité de l’éternité, et celle de Hegel, dans la mobilité de l’histoire. Enfin, pour ce qui concerne la science, il y en a une qui est réellement universelle : les mathématiques. L’universalité n’est donc pas réservée à la musique. J’ajoute que l’ordinateur aussi est universel comme le portable. Petite Poucette est l’écho de ce chant d’universalité tout à fait nouveau du numérique.

Quelle est la lecture de l’avenir de votre Petite Poucette ?

« Maintenant tenant en main le monde » : voilà comment lire l’avenir de la planète à coup sûr. C’est un événement si puissant que je m’étonne qu’il n’ait pas fait la Une des journaux. Il va fédérer l’humanité en nous mettant tous à quelques pas d’ordinateur l’un de l’autre. Le futur du monde sera de voir comment les milliards de Petites Poucettes vont se mettre ensemble pour inventer de nouvelles institutions. Notre monde politique est vieux comme les dinosaures. C’est cela qu’il faut méditer.

Mais comment passer du virtuel au réel pour refaire le monde dans lequel nous vivons ?

Je vais vous donner une image pour vider cette question, celle de cette séquence de dessin animé où une personne court à toute vitesse et, après le bout de la falaise, continue de courir dans le vide avant de tomber dans le gouffre. C’est le phénomène de l’hystérésis : le retard de l’effet sur la cause. L’inertie sociale est énorme. Plus une société est vieille, plus elle a de la mémoire, plus ces basculements sont lents. La Révolution Française a été suivie de deux restaurations. L’hystérésis a duré un siècle et encore, ce n’est pas tout à fait fini ! Petite Poucette est l’héroïne du XXIe siècle mais combien de gens vont lui mettre des bananes sous les pieds ?

Le XXIe siècle sera celui de la philosophie numérique ?

Autrefois, quand j’étais petit, on apprenait en philosophie que la connaissance était composée de trois facultés : la mémoire, l’imagination et la raison. La mémoire est maintenant dans l’ordinateur et elle est beaucoup plus forte que la nôtre. L’ordinateur contient aussi des millions d’images, alors que notre imagination est bien plus faible. Quant à la raison, l’ordinateur a des logiciels qui intègrent des équations différentielles que la plupart d’entre nous ne pourront jamais résoudre. Petite Poucette vit dans le numérique. Elle en a fait son corps et son sang. Connaissez-vous Denis, le premier Evêque de Paris ? On raconte dans la Légende dorée que les Romains l’avaient condamné à mort et décapité. Sa tête a roulé par terre mais par un miracle, il l’a prise en main et transportée. Toute la question du nouveau monde est là : « Maintenant tenant en main le monde et maintenant tenant en main ma tête ». Que restera-t-il sur la tête décapitée de Petite Poucette, posée sur la table ? La prochaine fois que vous allumez votre ordinateur, soyez gentils avec lui, parce que vous tenez votre tête !