F COMME FEMME ET FANTASTIQUE, ANNE RICHTER REND JUSTICE AUX CONTEUSES DU FANTASTIQUE, ET REJOINT LEURS RANGS

F COMME FEMME ET FANTASTIQUE

Anne Richter rend justice aux conteuses du fantastique, et rejoint leurs rangs

Anne Richter réussit ce rare prodige d'être à la fois une spécialiste plus qu'avertie et une praticienne très inventive d'un domaine littéraire qu'elle connaît mieux que quiconque: le fantastique féminin. L'approche qu'a Anne Richter de ce domaine littéraire n'a rien de conventionnel: loin de considérer, comme on l'a trop professé, que la femme serait plus familière de ces thèmes parce qu'elle serait d'essence moins raisonnable, elle postule plus intelligemment que des constantes de la condition féminine rapprochent nécessairement de dimensions qui ne se laissent pas cadastrer dans les atlas du savoir masculin. Ainsi, s'interrogeant sur la spécificité de l'imaginaire d'Edith Wharton, elle se demande: l'existence d'outre-tombe, comme celle qui précède la naissance, seraient-elles pour les femmes d'un accès plus aisé?

Elle se pose cette question dans l'admirable préface qui ouvre son anthologie «Le Fantastique féminin», un florilège superbe, et remarquablement commenté, où l'on retrouve de grandes incontournables, comme Lagerlöf, du Maurier («Les Oiseaux», bien sûr), Patricia Highsmith, mais où l'on en découvre d'autres, non moins intéressantes, comme Nina Cassion la Roumaine ou Inès Malinow l'Argentine, par exemple. Dans son introduction, Anne Richter évoque une grande romancière belge, qu'il serait plus que temps que l'on réédite, Monique Watteau, le fascinant auteur de «L'Ange à fourrure», dont elle ne publie pas de texte dans son anthologie, puisqu'elle n'écrivit pas de nouvelles, mais dont elle fait bien de rappeler obstinément le souvenir. Cette insistance débouchera peut-être, il faut l'espérer, sur une exhumation...

Mais Anne Richter n'est pas que l'exploratrice érudite de son territoire de prédilection. Elle n'a pas eu tort de s'inclure elle-même dans son ensemble, car elle est elle-même une excellente conteuse, et un nouveau recueil, «La promenade du grand canal», en témoigne, pour notre plus délicat plaisir. Car Richter distille dans ses récits une délectable prise de distance à l'égard du quotidien. Elle ne le subvertit pas seulement pour donner libre cours à des démons enfouis, ou rarement, mais plus subtilement pour nous faire passer le miroir de la lecture ordinaire du monde, et cela avec une poésie qu'une sorte d'allègre ironie agrémente souvent.

L'une des moindres séductions de ce livre à surprises n'est certes pas d'explorer les potentialités fantasmatiques de Bruxelles. Le grand canal qui figure dans son titre, c'est celui du Parc de Tervuren, les tavernes que ses personnages fréquentent se dénomment le Cirio, ou le Falstaff, et l'une des plus grandes frayeurs que connaisse l'une de ses héroïnes est de se retrouver dans une rame de métro bloquée entre la place de Brouckère et la place Sainte-Catherine. Pour un lecteur belge, cette proximité révèle que l'étrange peut se loger partout, même au coin de la rue; pour les autres, cela dote une ville sous-exploitée par la fiction d'une aura supplémentaire.

Mais le charme qui nimbe les nouvelles de ce petit volume tient aussi à la philosophie qui les sous-tend: celle d'un élargissement du champ des possibles, qui est moins accompagné de terreur ou d'angoisse, quoique cela puisse se produire, que du constat permanent, et d'une certaine façon tranquille, que le réel a des ressources insoupçonnées, et que les reconnaître est un inappréciable enrichissement du savoir et de la sensibilité.

J.D.D.

«Le Fantastique féminin d'Ann Radcliffe à Patricia Highsmith», nouvelles choisies et présentées par Anne Richter, Complexe, 580 p. Les mêmes éditions Complexe annoncent la sortie imminente d'une autre anthologie d'Anne Richter, sur le thème du double.

Anne Richter, «La promenade du grand canal», nouvelles, Talus d'Approche, 128 p., 84 F.F.