Faut-il avoir peur des clones humains ? « Si on y réfléchit bien, il n'y a pas de quoi paniquer ! » « On joue aux apprentis sorciers »

Une secte crée l'émoi en adressant au monde le faire-part de naissance d'un « bébé clone ». Le philosophe Edouard Delruelle, tout en réprouvant le procédé, dégonfle les fantasmes hantant le débat. Pour le juriste Etienne Montero, la dignité humaine est vraiment en danger.

Faut-il avoir peur des clones humains ?« Si on y réfléchit bien, il n'y a pas de quoi paniquer ! »

La secte Raël prétend avoir fait naître un bébé humain par clonage. L'annonce a suffi à susciter l'indignation horrifiée d'une grande partie de l'opinion. La partagez-vous ?

Non. D'abord, l'information n'est pas vérifiée. Ensuite, j'ai l'impression que la panique des responsables religieux, politiques, des intellectuels, révèle surtout beaucoup de confusion. Si l'on ramène le clonage à ses justes proportions, on s'aperçoit qu'il n'y a pas de quoi paniquer, même s'il faut être attentif aux enjeux bien réels, notamment éthiques, de la question. La panique ne s'explique, pour moi, que par une mauvaise information ou par l'intérêt idéologique que certains trouvent à l'amplifier.

Le débat est donc troublé par des arguments irrationnels ?

Exactement. Il y a ce fantasme effrayant d'un monde où nous serions tous les mêmes, où il y aurait une perte de diversité. Il faut rappeler que la nature fabrique déjà du clonage : ce sont les jumeaux ! Que je sache, leur existence n'occasionne pas de problèmes particuliers à l'humanité ; ils ont autant de dignité et de valeur que les autres ! Du reste, un clone présenterait sans doute moins de ressemblance avec son « individu-souche » que des jumeaux entre eux.

La crainte d'une exploitation militaire est-elle fondée ?

Si on imagine des armées d'individus tous identiques, clonés pour certaines aptitudes physiques ou psychiques, on reste dans le fantasme. Pour une puissance militaire qui veut se forger des supercombattants, rien de tel qu'un bon lavage de cerveau et une bonne pression psychologique ! Une aventure de clonage dans ce domaine apparaît fort improbable dans des régimes démocratiques. Quant aux régimes totalitaires, par définition, nous n'avons rien à en dire, puisque le débat démocratique n'a pas prise sur eux. Mais au bout du compte, je ne vois même pas l'intérêt qu'ils auraient à investir dans le clonage.

Détectez-vous d'autres aurguments irrationnels dans le débat ?

L'autre irrationalité, c'est une confusion fondamentale, que les spécialistes devraient s'employer à dissiper. C'est la confusion entre le clonage reproductif et le clonage thérapeutique. Je suis tout à fait partisan des recherches menées en vue du clonage thérapeutique, autrement dit la reproduction par clonage de tissus ou d'organes à des fins thérapeutiques. On peut l'envisager, par exemple, pour la peau ou pour la moelle, voire des organes plus complexes - je ne suis pas spécialiste de cet aspect-là de la question. Ce sont des perspectives considérables pour la science biomédicale, dont toute la population pourrait profiter. En revanche, je ne suis pas partisan du clonage reproductif, pour des raisons anthropologiques ou culturelles très simples. Un des fondements de la société, c'est la reproduction sexuée et tout ce qu'elle entraîne du point de vue social et culturel. La reproduction sexuée entraîne le mariage, les alliances entre les groupes, toute une série de rencontres et de relations sociales constitutives de nos systèmes de parenté, économiques, symboliques...

Je suis opposé à ce clonage parce qu'il court-circuiterait tous les processus, les dispositifs culturels liés à la rencontre d'un homme et d'une femme. Cela dit, je ne pense pas que, même si le clonage reproductif était autorisé, il mettrait gravement en danger tout cela.

Faut-il légiférer ?

Personnellement, je serais favorable à une loi qui permette la recherche dans le domaine du clonage thérapeutique. Quant au clonage reproductif, il me semble qu'aujourd'hui, les réseaux scientifiques sont suffisamment intégrés au niveau mondial pour, sous l'égide d'une organisation internationale, observer une forme de moratoire.

Que penser du fait qu'une secte s'illustre en prétendant inaugurer le clonage reproductif ?

Pas étonnant ! Comme le clonage reproductif présente en réalité peu d'intérêt, sinon fantasmatique, il n'est pas anormal qu'une secte qui baigne dans le fantasme d'une humanité éternelle cherche en devenir la pionnière. Ce doit précisément être l'occasion d'un rappel à la raison : c'est parce que le clonage reproductif n'est pas si dangereux que cela qu'il est l'objet obsessionnel d'une secte à l'idéologie imbécile. Cela montre en outre que les savants sérieux ne partaient pas du tout dans cette direction. ·

Propos recueillis par

DENIS GHESQUIÈRE

à bout portant

Edouard Delruelle

Philosophe, chargé de cours à l'Université de Liège

« On joue aux apprentis sorciers »

La secte Raël affirme avoir fait naître un humain par clonage. Comment réagissez-vous à cette nouvelle (toujours sujette à caution, précisons-le) ?

Tout d'abord, je crois qu'il faudra vérifier l'information, mais il existe tant de problèmes et d'inconnues que le simple fait d'avoir tenté l'expérience, c'est déjà, selon moi, jouer aux apprentis sorciers.

Ne convient-il pas de d'opérer une différence entre le clonage eugénique de masse et le clonage « privé », pour des raisons déterminées : décès inévitable d'un enfant par manque de donneur de moelle, par exemple ?

Je ne rejette pas le clonage reproductif seulement par crainte de ses conséquences d'apocalypse (des armées de clones...), mais de manière beaucoup plus générale. Parce que le clonage est une reproduction asexuelle, c'est-à-dire réalisée en dehors de tout échange charnel. C'est déjà le cas dans la fécondation artificielle, mais ici, c'est en plus une reproduction asexuée : l'embryon n'est pas issu des gamètes d'un homme et d'une femme. Le clonage suppose une manipulation de la relation d'altérité et de complémentarité des sexes à l'origine de la procréation humaine. Dans le clonage reproductif, il y a reproduction de soi-même, à l'identique, sans le passage à l'autre. Il me semble donc que l'on méconnaît une donnée essentielle sur le plan anthropologique. Il y a aussi atteinte à la dignité du clone, lequel ne sera pas protégé par le hasard de la reproduction sexuée et par la loterie génétique qui y est associée. Si l'on tolère le clonage, on admet que la constitution génétique d'un être humain puisse être déterminée par un tiers. Le clone est dès lors un assujetti : il est un être dont on a prédéterminé les caractéristiques essentielles. Je crains qu'il y ait là l'acceptation d'une forme de domination complète sur l'existence d'un autre.

La condamnation du clonage, taillée sur le « patron » de la liberté humaine dépendante du hasard génétique, relègue la raison (qui suppose des choix réfléchis) parmi les « chutes ». Or, comme l'a dit Kant, sans raison, il n'y a pas de liberté...

Une fois le clone arrivé à l'existence, il a une dignité : il possédera une raison, une liberté... Ce que je veux critiquer, c'est le fait que l'on fasse l'impasse sur la manière humaine d'advenir.

En rendant périmé le mode de génération vivipare, on dissocie définitivement le plaisir amoureux et l'instinct de propagation de l'espèce. Ce que l'Eglise a, de tout temps, condamné...

Attention, je ne représente pas l'Eglise ! Mais je pense que le clonage constitue incontestablement un pas en avant.

Quatre cents ans avant Jésus-Christ, dans la « République », Platon exposait déjà un programme de mariages eugéniques, afin de créer une cité idéale. Comment expliquez-vous cette énergie déployée pour s'affranchir de la Destinée ?

Je pense qu'il s'agit plutôt de la fascination pour la recherche scientifique. Je peux comprendre l'attitude des chercheurs : en savoir plus, acquérir une plus grande maîtrise... Mais je pense, pour ma part, qu'il faut prendre un certain recul et mesurer les enjeux éthiques de ce que l'on est en train de faire.

La science, c'est connaître, comprendre. Je crois que l'on parle plutôt aujourd'hui de « technoscience », pour mettre en avant le primat technicien. On développe des applications technologiques dont on ne comprend pas toujours tous les effets, la portée, les conséquences. La technique précède donc souvent la science, la connaissance et la compréhension. Elle échappe aux scientifiques et, en ça, elle est assez dangereuse.

La question que l'on se pose aujourd'hui, c'est : « Et en Belgique ? »...

On a un peu vite estimé qu'il y avait une différence fondamentale entre le clonage reproductif, qui doit être réprouvé, et le clonage thérapeutique qui, comme je l'ai souvent lu, « ne pose aucun problème éthique »... La technique est la même et il y a, à tout le moins, destruction d'un embryon ! Je pense qu'il faut éviter de s'engager dans une logique où « la fin justifie les moyens ». On est en train de vouloir produire la vie humaine pour la détruire en vue de sauvegarder ou d'améliorer la qualité d'autres vies humaines... Tout cela demande réflexion !·

Propos recueillis par

WILLIAM BOURTON

à bout portant

Etienne Montero

Professeur de droit aux Facultés N-D. de la Paix de Namur