GACHOT LIBERE,SORT D'UN MAUVAIS REVE

BERTRAND GACHOT, LIBÉRÉ,

SORT D'UN MAUVAIS R EVE

On attendait la sortie du fourgon cellulaire quand Bertrand Gachot est arrivé à pied. Libre!

LONDRES

De notre envoyé spécial

Examiné par la chambre no 4 de la Haute Cour de justice de Londres, l'appel introduit par Bertrand Gachot à la suite de son incarcération pour 18 mois à la suite de sa rixe «arrosée» avec un taximan de la capitale britannique n'a donné lieu qu'à une remise de peine et, pourtant, le pilote franco-belge a bien pris l'avion pour Tokyo, hier à 19 h 45, à Heathrow!

De fait, la séance de ce mardi matin (une sorte de constat d'accident pour examiner les torts de l'un et de l'autre) avait amené les lords Lane, Roch et Auld à confirmer le bien-fondé du jugement du 15 août en refusant au barrister Gilbert Gray de faire valoir l'état de légitime défense de son client.

Puis, l'après-midi, après une plaidoirie plus musclée et en tout cas plus humaine de l'avocat de Gachot, parlant de sa personnalité, de sa situation de pilote de F. 1, de sa carrière brisée, etc., on avait pu entendre ses 3 censeurs lui accorder de larges circonstances atténuantes mais la déception qui s'ensuivit avait été aussi forte que les espoirs nés de leurs discours: la peine infligée par le juge Butler était certes réduite, mais les 9 mois, dont 6 avec sursis, qui en restaient renvoyaient théoriquement le pilote en prison pour 30 jours et 30 nuits.

Je crois que je suis finalement le seul avec mon avocat à m'être rendu compte immédiatement que ce verdict était synonyme de liberté, nous dit Gachot. Une loi britannique dit que, en cas de bonne conduite, on ne doit prester que la moitié de sa peine. Et j'ai passé 2 mois à Brighton puis à Northeye...

Où sa conduite a été décrétée exemplaire...

Je savais, mais je n'ai même pas voulu sourire parce que, après ce que j'avais enduré, j'étais comme un homme à terre que l'on frappe, que l'on frappe et que l'on frappe encore. Plutôt que de me sentir libéré, j'ai eu l'impression qu'on ne me frappait plus...

Même son amie Kate a été surprise, ne le rejoignant qu'alors qu'il était déjà dehors.

J'ai vécu des choses terribles, dit encore Bertrand. À Brighton, surtout. Je partageais ma cellule avec un criminel. Je me demande si j'aurais tenu le coup sans les milliers de lettres que j'ai reçues...

Déjà, Gachot semble pressé de rejoindre Heathrow, puis Tokyo..

Je ne suis pas content. Le mal a été fait. On a eu la gentillesse de me dire que ma place chez Jordan était prise. Je lui dois de l'argent et c'est normal. Mais je vais au Japon avec la quasi-certitude, dans ma tête, que je disputerai les deux derniers Grands Prix. Je dois revenir au point où j'étais avant le gâchis. Et je reviendrai.

JACQUES CULOT

Un homme en complet veston devant ses juges en robe...

Trois juges lunettés et perruqués assis dans des chaises de style, devant un large bureau en bois couvert de gros livres ressemblant à des dictionnaires d'où émergent, en guise de signets, des morceaux de papiers. A leurs pieds, une avocate qui doit être blonde (étant elle aussi coiffée d'une calotte moutonnée) et dont on ne réussira jamais à définir le rôle. Ainsi qu'un homme de couleur, apparemment aussi inutile.

Face à l'ensemble, dans une salle de 8 mètres sur 20, éclairée par des lustres d'époque et, tout là haut, par la lumière du jour qui filtre au travers d'une coupole, cinq rangées de bancs d'église s'élèvent progressivement vers un promenoir bordé, comme les trois autres parois de la pièce, par d'immenses bibliothèques contenant des centaines, sinon des milliers d'ouvrages. Lesquels contiennent, non pas la Loi britannique, mais bien la relation de tout ce qui s'est dit et écrit dans cette «High Court of Justice» depuis des décennies et qui sert de jurisprudence au moment de traiter les affaires d'aujourd'hui et de demain.

Ainsi, à la gauche de notre banc (sur la 4e des 5 rangées - les trois premières, réservées aux avocats, juges, barristers et autres sollicitors sont quasiment vides mais on a refusé du monde à l'entrée de la salle d'audience malgré tout!) une série d'ouvrages datant de... 1886.

Sur notre droite, enfin, à la hauteur du bureau des juges, trône une sorte d'estrade surmontée par deux barres de fer qui rappellent - en même temps que les deux policiers qui l'entourent - à Bertrand Gachot qu'il n'est toujours qu'un prisonnier en sursis.

Car, cette fois, l'homme au spray a été autorisé à écouter ce qu'on disait de lui...

Il nous était apparu sur le coup de 11 h 20, en 3e position sur une grille de départ dont la première ligne avait été occupée par un agresseur au marteau qui avait finalement été... frappé par une peine de 2 ans de prison ferme alors qu'il n'avait écopé que de 18 mois avec sursis avant d'aller en appel, ainsi que par un ancien violeur (l'affaire remontait à 9 ans mais n'avait été divulguée qu'en décembre dernier) qui avait en revanche - et Dieu seul sait pourquoi - fait la bonne affaire: 6 mois au lieu de 9.

Tiré à quatre épingles, dans un costume gris et derrière une cravate imprimée, Bertrand Gachot avait salué du regard sa famille (Kate, son père, son frère, sa soeur, sa belle-mère), ses amis (Harald Huysman, Jean-Marc Goossens et leur bande de «Gachot why») et la douzaine de journalistes belges qui avaient envahi l'hémicycle avec quelques confrères français. Puis il s'était assis et, au hasard de ses regards comme au fil de l'audience, il nous était apparu tantôt inquiet, résigné, voire intérieurement bougon, tantôt calme, détendu, voire plein d'espérances.

Et il n'avait en tout cas dit qu'un seul mot, à savoir «oui», prononcé à deux reprises pourtant au moment du verdict. Quand le juge lui avait tout d'abord demandé s'il s'appelait bien Bertrand Gachot, puis quand il s'était enquis de savoir si l'accusé avait bien entendu la sentence.

Oui, Bertrand l'avait entendue et lui, il savait...

J. Ct