Guerre 14-18

Guerre 14-18: la fuite en Hollande d'un million de Belges

QUELQUE cent quarante mille Belges - cent mille civils et quarante mille militaires - ont vécu le temps de la guerre 14-18 dans des camps ou dans des conditions de fortune, aux Pays-Bas. L'invasion allemande et la sinistre réputation de violeurs et de massacreurs faite aux boches avaient jeté près d'un million de nos compatriotes vers la frontière néerlandaise. Beaucoup de ces fugitifs rentrèrent bientôt chez eux. Le gouvernement hollandais, débordé par cet afflux inattendu et préoccupé de sauvegarder sa neutralité, les y encouragea fortement.

Les civils, qui ne repassèrent pas la frontière, vécurent dans des conditions précaires. Le sort des militaires belges fut encore plus rude. Les autorités néerlandaises les désarmèrent et les internèrent dans des agglomérats de tentes puis de baraquements. La plupart de ces réfugiés furent regroupés à Amersfoort, à une trentaine de kilomètres au nord d'Utrecht et, dans la même région, à Harderwijk et à Zeist.

Septante ans après la fin de la grande guerre, plusieurs expositions, à Amersfoort et à Harderwijk, illustrent, actuellement, ces péripéties insolites, souvent marquées de déréliction et de tristesse. Elles sont, de nos jours, rarement évoquées. La principale raison en est qu'elles furent enrobées de polémiques, enracinées dans un contentieux belgo-néerlandais, aujourd'hui totalement apuré.

Les expositions d'Amersfoort, consacrées aux représentations artistiques de la fuite en Hollande et d'Harderwijk où sont plus spécialement décrites, par des photos et des documents, les conditions de vie des réfugiés, ont été organisées par les autorités locales et leur inauguration a eu lieu en présence de l'ambassadeur de Belgique à La Haye. La présentation de ces événements commémoratifs a été faite très sereinement par des animateurs néerlandais. Le sort des fugitifs de 14-18 n'alimente plus la discorde.

Déjà

un porc-épic

limbourgeois

Une large sérénité a été rétablie entre les deux pays par la rencontre, en novembre 1938, du roi Léopold III et de la reine Wilhelmine qui, ensemble, déposèrent des fleurs devant le monument des Belges, à Amersfoort. Aux approches de la Deuxième Guerre mondiale, nous rappelle Georges Goriely, professeur émérite à l'U.L.B., nombre de petits pays se rapprochèrent dans l'espoir de sauvegarder la paix. La Belgique, les Pays-Bas, les pays scandinaves étaient de ceux-là. Dans les années 20, par contre, le climat était brouillé d'aigreurs. L'écoulement du temps n'avait pas effacé la rupture de 1830. L'attribution d'une partie du Limbourg aux Pays-Bas ulcéra nos compatriotes qui tenaient Maastricht pour une ville belge. Celle-ci, qui était fortifiée, avait été donnée aux Néerlandais par les puissances afin qu'elle soit un bastion contre un éventuel retour offensif de la France. Le Limbourg - hollandais - allait être une manière de porc-épic dans les relations néerlando-belges.

Nos patriotes avancèrent que ce territoire neutre, enfoncé entre les frontières belge et allemande, embarrassa la défense du pays lors de la ruée teutonne de 1914 et que ce handicap affaiblit la résistance de la place forte d'Anvers. Pendant toute la guerre, des rancunes s'accumulèrent dans les coulisses du gouvernement belge du Havre. Elles s'épanouirent après l'armistice. Des groupes de pression réclamèrent le retour à la Belgique du Limbourg hollandais et d'autres compensations, touchant aux bouches de l'Escaut. Les Pays-Bas, affirmaient-ils, devaient être sanctionnés pour avoir marqué une inclination au bénéfice de l'Allemagne impériale.

Plusieurs preuves de cette détestable sympathie étaient proposées. Les Néerlandais avaient permis à des troupes allemandes (70.000 hommes), qui regagnaient précipitamment leur pays en 1918, de traverser le Limbourg hollandais. De plus, le Kaiser Guillaume II, déchu, avait été autorisé à s'exiler chez eux. Enfin, le gouvernement de La Haye avait, au début de la guerre, accueilli sur son sol de nombreux soldats belges que des groupes patriotiques soupçonnaient et accusaient d'avoir été des traîtres plutôt que d'infortunés fuyards qui n'auraient eu le choix qu'entre la captivité dans un camp de prisonniers de guerre en Allemagne et le refuge hollandais. Aux yeux de la critique patriotique, beaucoup de soldats flamands, que leur particularisme inclinait peu à risquer leur vie, sur le front de l'Yser, pour une Belgique, dominée par des francophones et qu'ils réprouvaient, auraient tiré parti des désordres entraînés par la chute d'Anvers, pour déposer leurs armes au-delà de la frontière du nord.

Le sujet est fort controversé, nous dit le professeur Willequet qui remarque d'emblée qu'à l'époque, il n'existait pas de recensement linguistique à l'armée de sorte qu'il était impossible de départager les flamands et les francophones. D'autre part, il est vrai qu'un parti de pacifistes flamands se forma aux Pays-Bas, durant la Première Guerre mondiale. C'était, nous dit l'historien belge, un mouvement d'intellectuels qui, au demeurant, approuvait la résistance armée à l'invasion allemande et reportait au temps de paix la réalisation de ses aspirations nationalistes flamandes.

Les textes, rédigés par des Néerlandais et qui introduisent les catalogues aux expositions d'Amersfoort et de Harderwijk, évoquent très sobrement les suspicions patriotiques et les tensions néerlando-belges à ce sujet. Nul ne se risque à citer des chiffres. Il eut été malaisé, en tout état de cause, de dénombrer les déserteurs pour les séparer des fugitifs, victimes du désordre de leur armée et de la pression des troupes ennemies.

Il est intéressant de signaler que la revue Inter-Nos, publiée dans les camps d'internés militaires et dont des exemplaires sont exposés à Amersfoort et à Harderwijk, était bilingue. L'étaient également les affiches, adressées aux réfugiés belges et qui les appelaient à des réunions ou à des manifestations de bienfaisance.

Des écoles

et des révoltes

Dès que fut dépassé le chaos initial où les fugitifs étaient logés à la diable dans de casernes, sous la tente, dans des hôpitaux, la vie s'organisa. Un Bureau central belge du travail pour les Pays-Bas fut implanté à Amsterdam. Fut également créée une Commission administrative centrale des écoles professionnelles qui proposa une initiation technique aux réfugiés belges. Des écoles d'enseignement général s'adressaient aux enfants et même aux adultes belges. Les chroniqueurs néerlandais d'aujourd'hui notent avec fierté que cet enseignement, auquel leur gouvernement de l'époque contribua, arracha sept mille Belges aux obscurités de l'analphabétisme!

Des professeurs belges élaborèrent un réseau de cours universitaires à l'intention de leurs compatriotes. Bientôt, cependant, les candidats à l'enseignement supérieur furent autorisés à fréquenter les universités néerlandaises.

Le régime, dans les camps d'internés militaires, fut, dans les premiers temps, très rigoureux. Les suicides furent anormalement nombreux de même que les évasions. Les Néerlandais craignaient que le confort, qui aurait été offert à des militaires belligérants, indisposât aussi bien le gouvernement belge que la cour impériale d'Allemagne.

En décembre 1914, un fort groupe d'internés militaires belges attaqua ses gardiens à coups de pierres. Des soldats hollandais ouvrirent le feu sur les mutins, tuant neuf Belges et en blessant une vingtaine.

«Que les visiteurs étrangers ne s'y trompent pas, nous disait le conservateur du Veluws Museum, à Harderwijk. S'il existe un cimetière belge, abondamment peuplé, dans les environs de cette commune, ces tombes, toujours visibles, ne sont pas toutes celles de rebelles, victimes de la répression militaire! La maladie et la vieillese furent, comme partout, les causes de l'immense majorité des décès...».

La déception de ceux, qui avaient rêvé de mener en Hollande une vie préservée de tous les soucis et répercussions de la guerre, explique les révoltes et les rancunes. Par ailleurs, la réalité plus austère conduisit le plus grand nombre à s'adapter. Des réfugiés belges acceptèrent de travailler dans les entreprises néerlandaises. Et, malgré les heurts, ce fut Omer Buyse, directeur de la Commission administrative des écoles professionnelles pour les internés belges, qui prit l'initiative d'élever, à Amers-foort, un monument des Belges qui serait à la fois un signe de reconnaissance à l'égard de l'hospitalité néerlandaise et un instrument de mémoire pour les souffrances endurées par les réfugiés belges. Les plans du monument furent dessinés par l'architecte belge Huib Hoste. Des bas-reliefs, illustrant les misères de l'exil, furent réalisés par Charles Vermeire, François Gos et par le sculpteur amstellodamois Hildo Krop.

La Commission administrative signifia d'emblée à la municipalité d'Amersfoort sa volonté de transférer à celle-ci la propriété du monument. Cependant, les édiles locaux se firent tirer l'oreille! Une cérémonie solennelle de remise devait avoir lieu en 1922. Elle fut décommandée car la Belgique tardait à payer les 53 millions de florins que les Pays-Bas lui réclamaient pour se dédommager d'avoir entretenu les internés militaires belges durant quatre ans. L'irritation à ce sujet ne s'éteignit qu'en 1938.

Les glorieux

et les obscurs

Le peintre belge de renom, Rik Wouters, mort à Amsterdam en 1916, s'est beaucoup inspiré, dans ses oeuvres, de son exil hollandais et de celui de ses compatriotes. Une exposition lui est réservée à la galerie De Zonnehof, à Amersfoort. D'autres artistes belges, tels Louis Raemaekers, Léo Gestel, Alfred Host et Jan Sluijters sont représentés par leurs travaux au Flehite Museum, également à Amersfoort dont le service des archives, près de l'Hôtel de ville, abrite, en outre, une exposition vouée au monument des Belges.

Cependant, en marge de noms plus ou moins célébrés, s'accumulent, tant à Amersfoort qu'à Harderwijk, les ouvrages de réfugiés obscurs qui trompèrent leur nostalgie en sculptant le bois ou le métal, en griffonnant des dessins malhabiles et désolés. Ces inspirés de l'ombre et de la tristesse auront, avec tous leurs compagnons, exploré des mésaventures qui nous paraissent insolites aujourd'hui, celles de citoyens qui espérèrent vivre en paix, sinon confortablement, en marge d'une guerre mondiale. La première. Au sortir du cataclysme, ils firent figures de revenants d'une autre planète, qui n'avaient pas joué le jeu sanglant de la guerre totale et universelle.

MICHEL BAILLY.

A Amersfoort, le Flehite Museum, Westsingel, 50. Jusqu'au 12 février 1989. Fermé le lundi et les deux jours de Noël et de nouvel an. Accessible, du mardi au vendredi, de 10 à 17 heures; les samedis et dimanches de 14 à 17 heures. Le service des archives (monument des Belges). Jusqu'au 31 décembre prochain. Ouvert en semaine, de 13 h 30 à 16 h 30. La galerie «De Zonnehof», Zonnehof 8. Jusqu'au 8 janvier 1989. Ouvert du mardi au samedi inclus, de 10 à 17 heures. Les dimanches et jours fériés, de 13 à 17 heures. Fermé le lundi et le jour de l'an.

A Harderwijk, le Veluws Museum, Donkerstraat 4. Jusqu'au 12 février 1989. Ouvert du lundi au vendredi inclus, de 10 à 17 heures; les dimanches et jours fériés, de 13 à 17 heures. Fermé le lundi et le jour de l'an.