Histoire - IG Farben, l'ancêtre de BASF, Bayer, Agfa, Hoechst va disparaître Fin d'un reliquat nazi

Histoire - IG Farben, l'ancêtre de BASF, Bayer, Agfa, Hoechst va disparaître

Fin d'un reliquat nazi

* Le producteur du gaz Zyklon B était toujours coté en Bourse de Francfort. Sa mort était réclamée par les anciens travailleurs forcés depuis des années.

JEAN-FRANÇOIS MUNSTER

Une entreprise qui dépose son bilan en Allemagne ? Quoi de plus commun en ces temps difficiles. Là où la nouvelle prend une tout autre ampleur, c'est lorsqu'on découvre son identité : IG Farben. Un nom qui nous plonge dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et auquel sont inévitablement associés les mots « Auschwitz » et « Zyklon B ».

IG Farben est la résultante de la fusion des six plus grands chimistes allemands en 1925. Le conglomérat est né en réaction à la défaite de 14-18, qui avait fait perdre à l'industrie chimique allemande son quasi-monopole mondial dans le domaine des teintures. Cette fusion était censée lui redonner sa place d'antan.

La plus grosse entreprise allemande de l'époque va surtout se distinguer en devenant l'allié dont Hitler avait besoin pour accomplir ses funestes desseins. Dans les années 30, IG Farben participe activement à l'ascension du dictateur en arrosant les caisses de son parti. Lors de l'invasion de la Pologne et de la Tchécoslovaquie, le conglomérat coopère avec les nazis pour examiner comment sécuriser les usines chimiques et s'en faire livrer les clés ensuite.

Pendant la guerre, IG Farben fournit presque tout à la Wehrmacht : explosifs, poudre, kérosène... et des poisons.

Avec son partenaire Degesch (futur Degussa), IG Farben invente, produit et distribue le Zyklon B, ce gaz mortel qui sera utilisé dans les chambres à gaz. Il construira également son propre camp de concentration et une usine à côté d'Auschwitz. Au plus haut de sa production, en 1944, l'usine emploiera 83.000 travailleurs forcés fournis par les SS. Au total, 30.000 travailleurs forcés périront dans le camp.

A la fin de la guerre, les Alliés traînent les dirigeants de cette compagnie devant le tribunal de Nuremberg pour qu'ils y soient jugés et en 1951, le cartel est démantelé. Les principaux actifs de la compagnie sont partagés entre plusieurs sociétés toujours actives aujourd'hui : BASF, Bayer, Hoechst (actuellement Aventis), Agfa, Degussa. Ne demeure qu'une société liquidatrice « IG Farben in Abwicklung », chargée de régler les derniers contentieux subsistant avant de s'autodissoudre. Mais ce qui ne devait être au départ qu'une opération de quelques mois s'éternise, la société liquidatrice continuant notamment à essayer de récupérer des biens qui lui auraient été confisqués de manière illégale après la Seconde Guerre mondiale ou de vendre les actifs marginaux du groupe.

En attendant, la société reste cotée en Bourse de Francfort et les titres continuent à s'échanger le plus naturellement du monde. De société liquidatrice, elle se métamorphose avec le temps en sordide objet de spéculation financière. Quelque 1,1 million de titres IG Farben a ainsi été échangé lundi !

Elle ne détient plus aujourd'hui que 5 à 10 millions d'euros d'actifs immobiliers, le reste ayant été versé aux actionnaires via de généreux dividendes. Actionnaires qui avaient parfois du mal à rallier le lieu des assemblées générales à cause des manifestations des anciens travailleurs forcés, scandalisés que l'on puisse encore se faire de l'argent avec ces « actions tachées de sang ».

Aujourd'hui, ces derniers obtiennent gain de cause. La mort de IG Farben n'a jamais été aussi proche. Une de ses anciennes filiales, WCM (actionnaire de la Commerzbank !), a refusé de remplir ses obligations financières mettant sa maison mère en position d'insolvabilité.

Les anciens travailleurs forcés sont pourtant davantage inquiets qu'heureux de la situation. Ils réclament depuis des années des indemnisations à IG Farben. En 1999, l'ancien conglomérat avait refusé de verser de l'argent dans le fonds de 5,1 milliards d'euros constitué par plusieurs entreprises allemandes pour indemniser les travailleurs forcés et avait créé son propre fonds de 257.000 euros. Cet argent va-t-il maintenant servir à payer les créanciers de la société ? Les anciens travailleurs forcés le craignent.·