IL S'APPELAIT JEHAN DE THUIN

Un petit ouvrage sur une figure thudinienne de la littérature médiévale auteur d'un «roman de Jules César»

Il s'appelait Jehan de Thuin

Michel Conreur en a acquis la conviction, et le dit dans son dernier ouvrage : c'est bien Jehan de Thuin, premier du nom, né aux environs de 1150 et passé de vie à trépas en 1221, qui serait l'auteur d'un «roman de Jules César» en vers, que d'aucuns inclinaient jusqu'ici à attribuer à son petit-fils homonyme (1220-1282). L'information, soyons francs, n'est pas de nature à émouvoir en dehors du cercle des philologues férus d'histoire de la littérature médiévale. Mais l'amour du terroir fait flèche de tout bois; certains Thudiniens ne bouderont pas cette nouvelle occasion de nourrir d'un surcroît de culture régionale leur enracinement dans cette bonne vieille vallée de la Haute-Sambre.

Ils feront connaissance avec un personnage méconnu, fort lointain dans la marche des siècles, mais bel et bien concitoyen, et même proche des idéaux d'aujourd'hui, si l'on en croit les meilleures pages du petit ouvrage de M. Conreur. Ce dernier, romaniste, professeur d'athénée honoraire, auteur de nombreuses études touchant au passé de sa région, semble oeuvrer avec quelques autres historiens locaux à la constitution d'une discipline qu'il faudra bien un jour appeler « thudinologie».

Notre thudinologue, donc, s'intéresse depuis longtemps à ce Jehan de Thuin, hôte du château-fort qui, fièrement dressé sur l'éperon rocheux, dominait la cité fortifiée. Il était le représentant du prince-évêque de Liège, dans cette enclave principautaire entre comtés de Hainaut et de Namur. Comme avoué des abbayes de Lobbes et d'Aulne, il défendait les intérêts de ces prestigieuses institutions.

Il est aussi une figure littéraire connue des philologues pour avoir laissé son nom dans une dizaine de manuscrits du XIIIe siècle. On lui reconnaissait donc la paternité d'une «Hystore de Jules César» en prose, directement héritée des chansons de gestes et récits épiques alors en vogue. Une incertitude pesait en revanche sur une variante versifiée du même récit. S'appuyant sur la philologie et l'histoire, et une argumentation qu'il serait fastidieux de développer ici, M. Conreur situe le roman en prose dans les premières années du XIIIe siècle; le roman en vers, qu'il attribue à la main inspirée du même Jehan de Thuin, daterait lui de la fin du XIIe, à la suite des grands romans traitant de thèmes antiques : Troie, Thèbes, Enéas, Alexandre...

LE RAYONNEMENT DES ABBAYES

A côté des questions philologiques qu'il appartient aux spécialistes d'apprécier, le travail de Michel Conreur peut séduire un public moins averti dans son approche humaine de cet illustre inconnu, qui a la politesse de se signaler à la postérité en portant le nom d'une ville attachante. L'auteur y trouve l'occasion d'évoquer l'époque passionnante, où cette vallée de la Haute-sambre rayonnait dans la vie intellectuelle et spirituelle de l'Occident, avec la fameuse école capitulaire de Thuin (établie sur l'actuelle place du Chapitre) et les abbayes d'Aulne et de Lobbes. Le monastère d'Aulne, alors animé, depuis quelques décennies, par des cistériens venus de Champagne, est dans une phase de renouveau et d'effervescence dont la construction de l'église abbatiale, à partir de 1214, est une grandiose manifestation matérielle; notre Jehan, c'est sûr, a suivi de très près cette métamorphose.

DES AMIS CROISÉS

Les familiers du château de Thuin avaient noms Gautier de Fontaine, Thierry de Leernes, Thierry de Walcourt, Henri de Binche, Simon de Thiméon, et bien d'autres patronymes qui fleurent un Moyen-Age aux couleurs de vitrail et anoblissent nos vieilles localités. On suppose sans pouvoir le prouver que Jehan est allé pourfendre le Sarrazin avec le légendaire Jacques d'Avesnes, à la troisième croisade. Il est certain cependant qu'il a vécu dans l'entourage de seigneurs ayant pris part à ces lointains voyages, et que le récit de leurs hauts faits a influencé son oeuvre, où il excelle à conter les batailles et les aventures de la mer et du désert.

Michel Conreur, enfin, croit pouvoir dresser le portrait d'un homme intègre et droit, un «preudhomme», châtelain influent mais sans véritable fortune personnelle, pointilleux sur les problèmes d'honneur et de loyauté, pour qui les qualités morales l'emportent sur les richesses matérielles. Un aspect de sa personnalité qui, bien des siècles plus tard, lui vaudra d'être qualifié de «vir praestantissimus », homme très remarquable, par Don Herset, dernier père-abbé de l'Abbaye d'Aulne.

DENIS GHESQUIÈRE

Jehan de Thuin, de Michel Conreur, peut être obtenu après de l'auteur, en versant 350 F au compte 360-0240008-36, en précisant le titre.