IL Y A 25 ANS,UN CERTAIN WALEN BUITEN L'AFFAIRE DE LOUVAIN,CE PECHE CONTRE L'ESPRIT

IL Y A 25 ANS, UN CERTAIN «WALEN BUITEN»

Le 7 février 1968, le gouvernement Vanden Boeynants-De Clercq tombait sur Louvain. Le début du «divorce belge».

Sans elle, la Belgique n'eût pas connu l'accélération institutionnelle avec l'avancée fédérale que l'on connaît. «L'affaire de Louvain», l'expulsion de l'Université francophone de Louvain de la cité qui la vit naître cinq siècles auparavant - ce «péché contre l'esprit, c'est-à-dire celui qui, selon l'Évangile, ne sera pas pardonné» selon l'ancien recteur, Mgr Edouard Massaux (1) - provoqua, de fait, bien plus de déchirures entre les communautés que toutes les lois linguistiques antérieures ou même le transfert des Fourons au Limbourg: non seulement, la famille catholique se divisa profondément sur la question mais elle précipita aussi la fin des partis nationaux, le CVP et le PSC ayant donné l'exemple malgré eux.

Si Jan Verroken entrera dans l'Histoire de Belgique comme «le «tombeur de Louvain», il faut rendre à Maurits Van Haegendoren ce qui lui revient. C'est, en effet, ce parlementaire de la Volksunie, soutenu par le Mouvement flamand, qui jetta le premier, à la fin janvier 1962, la question de la scission de l'université sur la table du Parlement. Il déposa une proposition tendant à interdire tout enseignement supérieur en français dans la partie flamande du pays. À l'époque, il était certes déjà question d'autonomie des sections francophone et flamande à Louvain mais l'épiscopat avait mis les point sur les «i»: l'UCL doit être, maintenant plus que jamais un rempart de l'unité nationale et de la foi catholique...

LE TRIANGLE DE MICHEL WOITRIN

Dans cet esprit, l'Alma Mater catholique vit d'un bon oeil les lois linguistiques de 1963, ce nouveau «compromis des Belges»: elles prévoyaient non seulement l'installation d'un bureau administratif mais aussi la création d'une école secondaire francophone pour les «suppôts» de l'université (à savoir tous ceux qui participent à la vie universitaire, quel que fût leur rang) à Louvain. Une paroisse universitaire francophone était également créée par les évêques. Une pacification des esprits bien vaine, car sur le terrain, tant les professeurs francophones que flamands continuaient à s'organiser, passant outre aux injonctions de l'épiscopat. Et sur les murs de la vieille cité brabançonne fleurissaient les premiers «Walen buiten». Si au sommet de l'UCL-KUL, l'heure était encore à la concertation sur une expansion parallèle sans scission, la moindre déclaration pouvait mettre le feu aux poudres. Ainsi, une interview accordée par le secrétaire général francophone, Michel Woitrin (qui deviendra administrateur général et... le père de Louvain-la-Neuve), en novembre 1965 fit-elle plus que des vagues peu après l'approbation d'une nouvelle loi sur l'expansion universitaire qui devait permettre à l'UCL de s'étendre en Brabant wallon, dans le canton de Wavre alors que celui de Nivelles devenait une terre d'élection pour l'ULB. Le gestionnaire de «Louvain français» y évoquait un triangle Wavre-Bruxelles-Louvain au sein duquel l'UCL pourrait trouver de nouvelles marques. À deux pas de la frontière linguistique... ce qui fit voir rouge à bon nombre de Flamands qui redoutaient une extension de la «tache d'huile francophone».

Les francophones n'en perdent pas leur optimisme «unitaire»: en guise de réponse à des salves flamandes répétées et incroyablement agressives, les étudiants de l'UCL persistent dans le folklore...

BAROUD D'HONNEUR ÉPISCOPAL

Les évêques, de leur côté, décidèrent de jeter leur poids dans la balance en mai 1966. Un mandement mûrement réfléchi aux allures de compromis sortit de leurs délibérations. Il prévoyait tant l'autonomie des sections linguistiques que la mise en place de conseils académiques parallèles. Mais... si le dédoublement était bien au menu, il n'y était nullement question de démantèlement de l'université unitaire. Il faut dire que d'aucuns, au Nord, ont vu derrière le pourpre épiscopal belge, l'influence de plusieurs «grands» de la section francophone, opposés, cela va sans dire, au «débarquement». Ils se distinguaient par là d'autres francophones proches de «Rénovation wallonne» qui plaidaient, par réalisme préfédéral, pour une bonne implantation en Wallonie. L'appel au calme obtint, en tout cas, un effet totalement contraire au nord du pays et à Louvain, où les étudiants flamands descendirent aussitôt dans la rue, entraînant dans leur sillage le personnel académique et scientifique. La «patate chaude» déboula au PSC-CVP où certaines voix plaidant pour la scission se firent de plus en plus entendre. Et voilà que Jan Verroken déposait, le 17 mai, sa proposition afin d'étendre les lois de 1963 à l'enseignement supérieur... Le 28 juin pourtant, sa prise en considération fut rejetée par 103 voix contre 91. Dans le camp des «pour»? Le CVP, le BSP, la VU, le PCB et... Ernest Glinne!

Louvain s'était subitement embrasée mais le temps des examens et celui des vacances allaient faire retomber la fièvre. Officiellement, on s'agita toutefois de toutes parts pour tenter de sortir de la crise. Un commissaire général fut nommé: Ward Leemans était chargé de procéder à une implantation des... francophones dans le canton de Wavre mais il fallut y compter avec le... Boerenbond, bien implanté de l'autre côté de la frontière linguistique! En Flandre, on ne céda plus un pouce à l'UCL qui subit même un affront en plein conseil d'administration, les représentants flamands lui refusant de nouveaux investissements dans des pédagogies pour jeunes filles!

Le Pr Paul de Visscher, à la tête des «refuznik du transfert» eut beau dire que ceux qui détruiraient la première université catholique du monde seraient responsable devant Dieu et devant l'Histoire, rien n'y fit. Pis, le 2 février 1968, l'évêque de Bruges, Mgr Desmedt jeta sur la place publique les divergences de plus en plus fortes nées au sein de l'épiscopat en avouant à Courtrai que lui et ses collègues s'étaient trompés en mai 1966.

Paul Vanden Boeynants dont le «gouvernement gouvernait» depuis 23 mois aura beau chercher dans son inépuisable fonds de pragmatisme politique, il ne pourra dévier la salve finale de... Jan Verroken. En fait, de la fraction du CVP qui interpella le gouvernement avec l'idée d'une motion comprenant bel et bien le transfert. Le gouvernement retarda l'échéance de 24 heures mais le 7 février, il fallut se rendre à l'évidence: le CVP refusait un nouveau compromis qui eût consisté à ne plus permettre d'implantation francophone pendant cinq ans mais demeurait muet sur le transfert. La passion avait pris le dessus et VDB s'en alla présenter sa démission au Roi. Quelques mois plus tard, il fut bel et bien décidé de mettre l'UCL de l'autre côté de la frontière linguistique. Le rouleau compresseur flamand était en route et Léo Collard avait eu beau réclamer en échange un «grand Bruxelles élargi» (30 communes!) et le retour des Fourons à Liège... Un quart de siècle plus tard...

CHRISTIAN LAPORTE

(1) «Mgr Massaux, Pour l'Université catholique de Louvain», Collection Grands documents Hatier. On lira aussi «Louvain-la-Neuve, Louvain en Woluwe» du baron Michel Woitrin (Documents-témoignages Duculot) ou encore «Leuven Vlaams- Splitsings-geschiedenis van de KUL» (Davidsfonds, Louvain).

L'affaire de Louvain,

ce «péché contre l'esprit»

Louvain, c'est fini pour toujours et dire que c'était la ville de leur premier amour... Vingt-cinq ans après, bon nombre d'acteurs francophones du mélodrame restent traumatisés. Nous en avons contacté plusieurs, dont le rôle fut de tout premier plan à l'époque afin de leur demander quelles leçons ils retiraient du «Walen buiten».

Partout, nous nous sommes heurtés à des refus polis, voire parfois hostiles. Pour ces témoins directs, aujourd'hui à la retraite, plus question de rouvrir des plaies béantes et de ramener sur la place publique ce qui fut un affront à la charité chrétienne. Non seulement, Leuven est sortie de leur vie mais ils se sont jurés de ne plus y remettre les pieds! Le professeur Léopold Génicot, grand spécialiste du Moyen Age mais aussi militant wallon de toujours - il fut un des premiers à demander une vraie dorsale autoroutière wallonne - évite aussi de passer par Leuven, mais, contrairement à ses ex-collègues, l'historien ne veut pas occulter le passé, d'autant plus qu'au cataclysme a succédé un grand espoir de renouveau.

Installé à Louvain-la-Neuve, sur la place des Wallons - tout un symbole! - le médiéviste se rangeait déjà dans le camp des réalistes, au grand dam des unitaristes et de «La Libre Belgique» qui ne cessaient de diaboliser «les déménageurs» prêts à se jeter dans la gueule du loup socialiste wallon...

Dès le début des années 60, il était évident que nous ne resterions pas à Louvain. Les Flamands voulaient être maîtres chez eux et ils ne nous laissaient d'autre alternative que l'intégration pure et simple, ce qui était, évidemment, inadmissible. La chasse aux sorcières était partout. Certains professeurs flamands s'étaient mis à traquer les familles d'enseignants dont les enfants parlaient le français. Sur le plan de l'enseignement aussi, rester dans une ville flamande nous désavantageait. Par exemple, les étudiants qui se destinaient à une carrière d'enseignant ne pouvaient, évidemment, passer leur agrégation sur place. La liste des griefs pourrait s'allonger à l'infini. Certains continuaient pourtant à croire en un «Louvain bilingue»... Ils étaient aveugles ou guidés uniquement par leur petit confort...

Avec une vingtaine d'autres professeurs, Léopold Génicot estima, au contraire, qu'il valait mieux quitter cet environnement hostile et jeter les bases d'une université nouvelle, mais fidèle à sa longue tradition, en terre francophone, afin de mieux servir aussi sa région... C'est réussi, non? lance l'historien, l'oeil malicieux en montrant son nouveau cadre de vie. Et de conclure: En été, on voit débarquer de plus en plus de cars flamands...

C. L.