JACQUES CORREZE: DE L'ACTIVISME A LA MULTINATIONALE LA CAGOULE SEMA LA TERREUR DANS LES ANNEES 30

Décès d'un ancien cagoulard, dirigeant du groupe français L'Oréal

Jacques Corrèze: de l'activisme à la multinationale

PARIS

De notre envoyé spécial

permanent

Jacques Corrèze vient de mourir du cancer à Paris, à l'âge de 79 ans. Il venait de démissionner du groupe L'Oréal dont il était un des principaux responsables. Il avait été directement mis en cause, pour discrimination raciale, dans une curieuse affaire de boycottage de cette multinationale par... la Ligue arabe.

Un épisode qui avait défrayé la chronique récemment. Un homme d'affaire, Jacques Frydman, l'avait accusé en décembre dernier d'être à l'origine de son éviction d'une filiale de l'Oréal. M. Corrèze, en sa qualité de «chairman» de Cosmair aux USA, d'agent de L'Oréal et d'administrateur de cette société, aurait fait de l'éviction de M. Frydman, qui est juif, un élément de marchandage avec les Arabes.

L'Oréal avait racheté la société Héléna Rubinstein dont une filiale est implantée en Israël. Pour éviter un boycott de la maison mère par la Ligue arabe, le patron de Cosmair aurait tout simplement proposé que L'Oréal éjecte M. Frydman; d'où la plainte de ce dernier pour faux, usage de faux et discrimination raciale.

Le passé de Jacques Corrèze aurait pesé dans cette éviction. En effet, il avait appartenu - dès l'âge de 24 ans, en 1936 - à La Cagoule, puis durant l'Occupation, à deux mouvements collaborationnistes et antisémites, avant de s'engager à la Légion des volontaires français (LVF) pour combatttre sur le front russe aux côtés des Allemands.

Ces activités lui valurent arrestation et condamnation à la Libération. Après quoi, il était entré à L'Oréal-Monsavon et y avait effectué une brillante carrière. L'épisode Frydman a déclenché des recherches de la part de Me Serge Klarsfeld qui a découvert tout récemment des documents établissant son rôle dans l'expropriation de commerçants juifs à Paris, en 1941, par un des mouvements dont il était un dirigeant, le Mouvement social révolutionnaire.

A l'annonce de cette découverte, Jacques Corrèze démisionnait, mardi dernier, de ses fonctions, dans une lettre où il exprimait ses regrets pour ses actes passés. Sa mort devait suivre de quelques heures.

JACQUES CORDY

La Cagoule sema la terreur dans les années 30

Jacques Corrèze appartint à la Cagoule, au Mouvement social révolutionnaire d'Eugène Deloncle (dont il épousa la veuve!), à la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme: tout un passé très noir de la France...

La Cagoule est née en 1934 chez des ultras, des déçus de l'extrême droite française qui «plafonnait» après l'échec de la manifestation antiparlementaire du 6 février: 22 morts lors de la fusillade de la place de la Concorde.

Il fallait organiser l'action souterraine comme celle d'une franc-maçonnerie retournée au bénéfice de la nation, expliquera Eugène Deloncle, le fondateur du «Comité secret d'action révolutionnaire» auquel Maurice Pujo, de l'Action Française, donna le sobriquet de «Cagoule». Maurras parlera de franc-maçonnerie blanche.

Pour abattre trois ennemis - le bolchevique, le juif et le franc-maçon - l'organisation de Deloncle a, d'une manière plus ou moins folklorique et grotesque, parodié le troisième (parrainages, serments, rites, épreuves, signes de reconnaissance, cloisonnenement, discrétion, thématique du châtiment des traîtres...). Mais la Cagoule va vite passer à l'action, avec plusieurs assassinats commis en 36 et 37 à Paris.

Association puissante (elle aurait compté jusqu'à 12.000 membres à Paris) et dont on a dit que pour aider Franco, elle avait commis des sabotages contre ceux qui soutenaient activement les républicains, la Cagoule aurait aussi, pour déstabiliser l'Etat, provoqué la fusillade (5 morts, 200 blessés) de Clichy, le 16 mars 1937, lors d'une manifestation de la gauche contre une séance de cinéma organisée par le Parti Social Français, version nouvelle des Croix de Feu. Autre provocation de la Cagoule: l'explosion, le 11 septembre 1937, de l'immeuble parisien de la Confédération générale du patronat français, près de l'Etoile. Deux agents de police furent tués.

Infiltrée d'indicateurs et d'indicatrices, dont de très romantiques espionnes; pistée pour ses trafics d'armes (une enquête eut pour décor le Métropole à Bruxelles); envisageant rien moins qu'un coup d'Etat pour la nuit du 15 au 16 novembre 1937, l'organisation paramilitaire était aux derniers jours de cette année prise au piège de la police. Carnage accidentel: le matériel des arsenals clandestins mis au jour un peu partout explosa au laboratoire municipal de Villejuif le 27 janvier 1938. Quatorze morts.

La guerre va interrompre les poursuites (on libère les détenus pour qu'ils aillent combattre) et permettre à des cagoulards nostalgiques de se venger: en 1941, Max Dormoy, ministre de l'Intérieur du Front populaire, est déchiqueté par une bombe placée sous son lit...

La défaite a placé la Cagoule devant un terrible dilemme: résistance ou collaboration. Et c'est justice d'écrire que plusieurs de ses dirigeants se blanchirent en optant pour de Gaulle. Deloncle, lui, fit l'autre choix: il créa une nouvelle Cagoule, au grand jour celle-là, le Mouvement social révolutionnaire où milita Corrèze; il fut cofondateur de la Légion des Volontaires français contre le bolchevisme; il flirta avec Déat... Mais Deloncle se brouilla avec Déat, puis avec les occupants et il se fit agent de liaison de l'amiral Darlan auprès de l'amiral Canaris.

Le comploteur complotait contre Hitler: le 7 janvier 1944, des policiers allemands se présentèrent à son domicile pour l'appréhender. La scène se fit violente: on tira de part et d'autre; le fondateur de la Cagoule fut abattu, le revolver à la main, d'une rafale de mitraillette. Il avait 54 ans et laissait une veuve: la future Madame Corrèze!

En 1948, la Cour d'assises de la Seine jugea les autres dirigeants de la Cagoule. Du moins ceux qui n'étaient pas au soleil d'Espagne ou de l'Amérique du Sud... Corrèze écopa de dix ans; il en avait déjà eu autant pour «intelligence avec l'ennemi» mais dut à des contacts avec la Résistance d'éviter le peloton. Ce fut le terme d'une extraordinaire histoire de pseudo-maçonnerie où le moindre paradoxe n'est pas qu'en Belgique nazifiée, ceux qui traquaient les vrais maçons avaient pour bible un ouvrage intitulé... «Les Cagoulards démasqués»!

JEAN-CLAUDE BROCHÉ