JEAN-LOUIS BOURDON MET EN SCENE SA NOUVELLE PIECE, DERRIERE LES COLLINES DE CE QUOTIDIEN DONT ON FAIT LES LEGENDES

Jean-Louis Bourdon met en scène sa nouvelle pièce, «Derrière les collines»

De ce quotidien dont on fait les légendes

AVIGNON

De notre envoyé spécial

A Avignon, il y a la superculture, comme on parle de superstructure, mais il y a aussi, heureusement, la culture tout court, celle qui court les rues et les arrière-salles de bistrot, les chapelles désaffectées et les garages reconvertis, les cinémas aux projecteurs éteints et les annexes recyclées: c'est le «Off».

Dans le «In», il y a les créations prestigieuses, les classiques parfois brillamment revisités, comme «Le Chevalier d'Olmedo», et les spectacles formalistes, où tout est misé sur l'esthétique et où, forcément, la danse prend de plus en plus de place, parce qu'elle n'articule pas verbalement son message, ce qui doit arranger, d'une certaine façon, les instances dirigeantes, qui aiment autant que ne soit pas dit trop clairement ce qui doit être dit...

Dans le «Off», c'est tout le contraire. L'acteur est roi, l'auteur aussi; le metteur en scène ne s'y hausse pas du col, il rend service aux copains, c'est tout, parce qu'il faut bien qu'il y ait un coordonnateur. Mais ce qui importe, ici, c'est le discours, qu'il soit tragique ou comique, farce ou lyrisme, souvent d'une terrible pertinence. À Avignon, il faut oser le «Off», s'y plonger à corps perdu (il y a, cette année, dans les six cents spectacles à voir), et, tels des chercheurs d'or en quête de pépites, on n'en revient jamais bredouilles.

Entre «In» et «Off» se joue cet été, dans la salle Benoît XII, un spectacle qui est exactement à la lisière, à la croisée des deux tendances. C'est «Derrière les collines», la pièce de Jean-Louis Bourdon, que l'auteur a montée lui-même parce qu'il estime n'avoir vraiment fini une pièce que quand je l'ai mise en scène et que d'ailleurs, à ses yeux, et son point de vue est riche de perspectives sur ce que le théâtre va (re)devenir, la mise en scène est le prolongement naturel de l'écriture théâtrale.

DÈS, CRABE, BOXE, FLEUR

«Derrière les collines» est une oeuvre nouvelle que l'on reçoit en plein plexus, un de ces chocs comme la dramaturgie française ne nous en avait plus assené depuis longtemps. Il fait se souvenir de ce que furent les révélations, en leur temps, de «Naïves hirondelles», de Dubillard, ou de «L'Été», de Weingarten. Sauf que c'est exactement le contraire. Chez Dubillard ou Weingarten, la poésie fleurissait dans un monde qui s'assoupissait dans le confort, et dont elle permettait l'échappée belle. Bourdon, lui, est un contemporain: il sait que la réalité d'aujourd'hui, et rien n'indique que cela se corrigera avant longtemps, est dure, cruelle, inquiétante, violente. Et c'est dans cette argile-là qu'il plante sa poésie toute personnelle.

«Derrière les collines» se passe dans une sorte de vaste dépôt d'immondices. À la différence de Beckett, il ne s'agit pas ici d'une métaphore du monde, mais du monde lui-même, ce quart monde où l'on vit, l'on aime, l'on délire, l'on espère alors que l'on ne sait pas si l'on va pouvoir croûter le soir, et qu'on est déjà résigné à coucher sur un grabat, entre un tas de ferailles et deux valises trouées. Mercédès, dite Dès, a des protecteurs, comme elle dit, des messieurs qui aiment s'abreuver à ses formes opulentes qu'elle prête contre une saucisse ou une bouteille de pinard. Crabe est revenu de bien des filouteries, mais prêt à tout pour subsister. Boxe, quant à lui, caresse le rêve de remonter un jour sur le ring, alors qu'il est définitivement sonné et qu'il ne sortira jamais des cordes.

Survient une femme-enfant, dont on ne sait si elle est faussement candide ou réellement perverse. Dès va la détester, Crabe va l'entreprendre, Boxe va l'aduler. Ce ne sera qu'une péripétie, mais tragique, dans leur survie à tous les quatre, puisque le monde où ils ont été jetés a oublié depuis longtemps que la vie humaine pouvait être une denrée précieuse et respectable.

UN QUADRIGE D'ARCHÉTYPES

Avec des comédiens superlatifs, qui tirent le maximum de substance d'un texte qui réussit à rendre ces personnages immédiatement présents et tangibles, Bourdon impose puissamment son univers: Philippe Khorsand est un Crabe cauteleux et veule, Jean-Paul Muel un Boxe désarmant de naïveté blessée, Chantal Neuwirth une Dès bien en chair et en verbe, Laurence Kempf une fragile et lumineuse Fleur. Ils forment déjà un quadrige d'achétypes, ils entrent de plain-pied dans la mythologie, tant il est vrai que seuls les poètes, et Bourdon en est un, savent métamorphoser la lie du quotidien en matière de légende.

Il n'est rien de plus émouvant, au théâtre, que le souffle et le mouvement d'une parole, l'émergence d'un pan inédit d'imaginaire. «Derrière les collines» produit cette émotion-là. C'est pourquoi ce spectacle est d'ores et déjà à inscrire au tableau d'honneur d'Avignon 1992.

JACQUES DE DECKER