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Jean-Paul Belmondo, un homme, et du chien

On le croyait mort et enterré pour le cinéma, aux lendemains d’un terrible accident vasculaire cérébral. Le Magnifique est de retour. Chapeau bas !

Journaliste au service Culture Temps de lecture: 6 min

Regarde ta fiole ! Quand t’auras les pailles blanches, tu plairas encore aux gonzesses. Te magne pas la devanture et laisse couler l’Orénoque ! »

Nous sommes en 1961. Jean-Paul Belmondo a 28 ans. C’est Jean Gabin, un vieux monsieur de 57 ans, qui lui parle, hors plateau. Les deux hommes viennent de se rencontrer sur Un singe en hiver, adoubé par un trio de légende (Verneuil, Audiard, Blondin) qui les a transformés en princes de la cuite. Le second, qui en sait quelque chose en matière de pailles blanches, incarne aux yeux de la génération des Cahiers le cinéma de Papa. Le premier est, de l’aveu des enfants de la Nouvelle Vague, qui l’ont immédiatement adopté avec A bout de souffle de Jean-Luc Godard, parachuté acteur moderne des temps nouveaux.

Foi de Gabin, qui en a vu d’autres : ce gamin-là, imprévisible, gouailleur, beau gosse, bagarreur, guignolo, ne sera point étoile filante. Du reste, ce n’est pas un moderne. C’est un classique. Et c’est la France éternelle. « Si la connerie n’est par remboursée par les assurances sociales, lâche-t-il au bar à un fâcheux aux côtés de son poteau poivrot, vous finirez sur la paille (…) Albert, y m’font mal aux yeux ! » « T’as raison, réplique le vieux, on n’a rien à foutre chez les Français moyens. » Quelques calvas plus loin, Gabin attrape Bebel au lasso : « Viens, je t’embrasse, tu es mes vingt ans ! »

Près d’un demi-siècle plus tard, et après une absence des grands écrans de près de sept ans, revoilà Belmondo. Gabin avait vu juste. Le petit a mûri. La tignasse a blanchi. Les gonzesses visitent encore son lit. Et depuis 61, bon sang avec ce sagouin, l’Orénoque en aura vu couler, des pets de Morfalou !

À 75 ans, l’homme que l’on jurait, depuis un terrible accident vasculaire cérébral, mort pour le cinéma est à nouveau dans l’écran. Ce vrai miracle n’en est pas tout à fait un. Formé dès son plus jeune âge à la boxe, cette discipline de la hargne et de la dignité, Belmondo s’est littéralement battu, jour après jour et à coup de rééducation intensive, pour retrouver une à une la plupart de ses sensations d’antan. On les retrouve, écorchées mais bien vivantes, dans Un homme et son chien, que lui a écrit, semble-t-il sur mesure, Francis Huster. Le film est un petit fiasco artistique, mais l’essentiel est ailleurs. Et prouve décidément que Belmondo est le grand acteur du panache et du courage.

Il y a autre chose : Un homme et son chien est un remake d’Umberto D, de Vittorio De Sica… avec lequel Bebel entama sa carrière. Du temps de la Nouvelle Vague, on l’a peu dit. Mais dès la fin des années cinquante, Belmondo n’a eu de cesse de se frotter, en guise d’initiation, aux talents des aînés. Gabin dans Un singe en hiver. Lino Ventura dans Classe tous risques. Charles Vanel dans L’aîné des Ferchaux. Un peu plus tard, Bourvil dans Le cerveau. Ou de Sica sur le tournage de La Ciociara, aux côtés de Sofia Loren. Autant de grands seigneurs d’humanité et de tempérament.

Fidèle aux Anciens, comme à l’esprit frondeur de Cyrano et Cartouche, Belmondo vient de là, bien plus que d’une quelconque modernité. Et y retourne aujourd’hui, par un film symbolique qui proposerait de boucler la boucle, en renouant avec le cinéma de ses vingt ans. Retour à De Sica. Et retour aux ombres des aînés. À cette différence près que les rôles ont changé. Et que le voilà à son tour dans le siège du « monstre vivant ».

Lundi 14 février 2008. Il est là. C’est son premier jour de tournage depuis l’accident. Face à lui, sourire ravageur épinglé comme un papillon au-dessus d’un costard de beau vieux, une petite qui a montré dans La graine et le mulet, la perle de Kechiche, qu’elle en avait. Hafsia Herzi se souvient : « C’était une journée particulière, très émouvante. Peu avant, on s’était rencontré avec Francis, et on avait tout de suite sympathisé, et rigolé. Il venait chaque fois avec son chien. Comme dans le film. Ce qui m’a de suite impressionnée, c’est son charisme. Le naturel. La générosité. La gentillesse. Il m’a donné beaucoup de conseils. »

Dès qu’on le branche sur le sujet, Huster, intarissable, a les yeux d’un enfant. « Chez Jean-Paul, il n’y a rien qui triche. Il vient comme il est. Et il joue avec ce qu’il est. » Il « est ». Il « joue ». Il est en somme à peu près, comme Depardieu ou Raimu, le parfait opposé des acteurs douloureux chers à l’Actor’s studio. « Pendant qu’on tournait sans lui, je l’entendais souvent au loin pisser de rire. Puis, une fois que c’était son tour et qu’il arrivait sur le plateau dans son personnage, c’était fini, il était dedans. Mieux : il a fait de cette histoire de dignité une affaire personnelle. »

De Sica à Belmondo, il y a une ligne claire, enchaîne Huster. Ce fil, c’est la culture populaire. « Du néoréalisme à L’homme de Rio ou aux Mariés de l’an 2, il n’y a qu’un pas : c’est le cinéma du peuple. » Qui continue de valoir au Magnifique l’une des plus grosses cotes d’amour de la part du public… à la différence de son ténébreux et glacial ami Delon. Mais qui en aura aussi fait, après avoir été le chouchou de la critique du temps des années Godard et Melville, sa véritable tête de Turc. Tessier le rappelle utilement dans sa bio : en 1980, Belmondo fait un malheur avec la comédie familiale de Gérard Oury, L’as des as. Triomphe public. Et fiasco commercial, au même moment, pour le dernier Jacques Demy, Une chambre en ville. Outrée par un tel constat, la critique française se fend alors d’une page publicitaire, invitant les spectateurs pris en flagrant délit de faute de goût d’aller moins supporter les gugusseries de Bebel et d’aller un peu plus soutenir la création. Piqué au vif, Belmondo dégaine son stylo et publie avec Oury une lettre ouverte, qu’il conclut en citant Bernanos : « Attention, les ratés ne vous rateront pas ! »

Le panache et le sens de la formule (crac ! boum ! hue !), jusque dans les colères sanguines et les claquements de porte. En 1956, il passe le grand examen du Conservatoire. Le public présent lui fait un triomphe, tandis que le jury, la moue sceptique, ne lui adresse qu’un second accessit. On le porte en triomphe. Les jurés tentent de s’éclipser. Il leur adresse en guise de salutations un vibrant bras d’honneur. Quelques années plus tard, et avant de rencontrer son âme légère (ce sera Philippe De Broca), il cède aux avances professionnelles de celui qui deviendra son âme damnée : Jean-Pierre Melville. Qui le persuade, dans Léon Morin, prêtre, d’enfiler la soutane, en en faisant, dixit Melville, un curé « allumeur, qui aime exciter les filles et qui ne les baise pas ». Melville a beau séduire Belmondo et en jeter, avec son chapeau américain et ses lunettes feutrées, faut pas pousser trop loin. Sur le tournage de L’aîné des Ferchaux, Melville ne dément pas sa réputation de tyran, et prend pour souffre-douleur le vieux Charles Vanel.

Ulcéré par ces manières cavalières, le jeune Bebel vient un jour vigoureusement en aide de son vieux camarade. Yves Boisset, assistant sur le film, s’en souvient et le confie à Tessier : « Jean-Paul s’est approché de Melville. Lui a retiré son Stetson et ses Ray Ban, les a jetés par terre, puis les a piétinés avant d’envoyer valdinguer Melville, qui s’est retrouvé les quatre fers en l’air. Il lui dit alors : “ Sans tes lunettes et ton sombrero, tu as l’air de quoi, maintenant. D’un gros crapaud.” »

On l’aime aussi pour ça, Bebel. Qui a cette confession imparable à son biographe : « Toute ma vie, j’ai voulu me venger. Prouver qu’ils avaient eu tort. » On ne le changera pas et c’est très bien ainsi. Il a du chien, l’animal !

MAD critique du film

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