KAREL LOGIST,POETE EXACT

IL Y A quelques semaines, la cité de la Chaux-de-Fonds, la plus ponctuelle de Suisse si ce faire se peut, car c'est là que l'industrie horlogère est la plus active - les connaisseurs savent que l'on peut y visiter un musée de l'Horlogerie qui affolerait plus encore le lapin d'Alice -, fut pour un jour la ville dont le prince est un poète. Au lendemain du 11 novembre y fut remis le prix de la revue «Vwa», que dote richement une firme horlogère, et que patronne la municipalité. Le lauréat se vit remettre un chèque (et une montre-bracelet, comme il se doit) dans la Villa Turque, l'un des premières demeures que dessina, avec son sens souverain de l'espace vital, le plus célèbre des chaux-de-fonniers, l'architecte Le Corbusier.

Le lauréat était belge. Il s'était contenté d'envoyer anonymement à la rédaction de la revue «Vwa» une liasse de poèmes qui fit sans difficulté l'unanimité du jury. Il s'appelait Karel Logist, vivait à Spa, et avait déjà par deux fois participé avec succès à des prix littéraires, puisqu'il était, au pays, lauréat du prix Lockem de l'Académie, qui se réserve de couronner un moins de vingt-cinq ans (Karel Logist a en vingt-six à l'heure actuelle), et détenteur du prix Robert Goffin. Il en va souvent ainsi des poètes de nos jours: ils sont reconnus par leurs pairs sur manuscrit, avant même que leurs textes ne paraissent en volume.

Voici que, grâce à l'exigeante collection Feux que dirige Liliane Wouters aux Eperonniers (elle n'a jusqu'à présent accueilli, c'est tout dire, que Werner Lambersy et Philippe Lekeuche), un premier recueil permet de prendre la mesure du talent très personnel de ce nouveau venu dans nos lettres. Le Séismographe est un livre qui ravit par son ingéniosité, son ironie froide, son dandysme stylistique: Logist est quelqu'un qui n'exhibe pas ses prouesses, mais qui a l'une des écritures les plus serrées qui soient.

Convaincu que la poésie serait ce qui résume l'homme à peu de prose prêt, il écrit en vers sans s'en parer, laissant deviner sous ses phrases apparemment discursives les solives d'une structure poétique d'une rare précision. Cette méthode lui permet de faire affleurer sous les mots des légendes que les ruses verbales ourdissent en toute autonomie, car Logist nous parle en connaissance de roses. Cette rhétorique n'est pas gratuite cependant: elle explore un monde où le langage serait le seul recours face au chaos. Simplement, ce familier des machines à penser est de ceux qui croient qu'elles élargissent plutôt qu'elles ne reduisent nos facultés de rêver et d'affabuler. J'ai sur mon ibéemme une touche secrète, écrit-il. Allons, la poésie a encore de beaux lendemains au programme!

JACQUES DE DECKER.

Karel Logist, Le Séismographe, Les Eperonniers, 96 p.