L’amour fraternel selon Toni Morrison

Entretien

Vincennes

De notre envoyée spéciale

Toni Morrison, Russell Banks, Louise Erdrich, le gratin de la littérature nord-américaine s’était donné rendez-vous ce week-end à Vincennes à l’invitation du festival America. Une sixième édition qui en fêtait les dix ans et conviait pour la première fois les écrivains sud-américains. Créé un an après le 11 septembre 2001, America 2012 s’est tenu à 45 jours des élections américaines. Obama va-t-il rempiler ? Les écrivains présents pensent que oui mais ont surtout parlé de littérature.

Pantalon et pull noirs, veste vert pistache, longs dreads gris sous son chapeau de paille, les ongles faits, Toni Morrison est tout sourire. Elle nous parle de son dernier livre, Home, dédié à son fils Slade avec qui elle créa deux albums pour enfants, illustrés par notre compatriote Pascal Lemaître.

Pourquoi avez-vous choisi les années 50 ?

Parce que c’est la décennie de ma jeunesse, celle où je suis arrivée à ma majorité, j’avais vingt ans. J’étais indifférente, centrée sur moi. C’est la décennie qui précède les droits civiques. Tout était caché, tout était aussi en germe. C’est tout ce que l’histoire nationale essaie d’effacer dont j’ai voulu parler.

Votre roman est entrecoupé de parties où Frank dit « je » et raconte des passages anciens. Comment s’est mis en place ce procédé ?

Je n’avais pas prévu de l’écrire ainsi. Je voulais donner une voix à Frank mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas le laisser tout dire, parce qu’il ne sait pas tout. J’ai donc pris la parole mais je lui ai permis d’intervenir, de critiquer l’auteur, même de mentir à l’auteur. Mais il fallait que je lui laisse la parole au final.

« Home » est le titre et le dernier mot du livre. C’était voulu ?

Je ne l’avais absolument pas prévu. À un moment, Cee, la sœur, dit « Je veux rester ici. Ici c’est chez moi, c’est mon home ». Mon éditrice m’a dit : « Si tu enlèves ce passage de là, il faut vraiment que ce soit le dernier mot du roman ». De même pour le titre, c’est elle qui l’a choisi. Je suis très mauvaise pour ça. Mais ma merveilleuse éditrice me permet de m’élargir. Le principe de l’Amérique, c’est que tout le monde vient d’ailleurs. Hier et encore aujourd’hui. Tout le monde est exilé, qu’il soit pourchassé ou riche ou sans autre choix que celui d’aller en Amérique. On a la notion de ce « Home », un chez soi qui est plus qu’un lieu, qui est un état mental, une utopie où on se sent protégé.

Cee a le dernier mot du livre. Cela veut-il dire qu’elle a grandi ?

Oui, elle a grandi, elle a évolué, elle a mûri, elle est devenue une femme indépendante, elle n’a plus besoin de son frère comme protecteur. Et c’est pour cela qu’à la fin, je réunis à nouveau le frère et la sœur et je fais dire à Cee : « Viens mon frère, on rentre à la maison ».

Pourquoi avoir choisi un personnage masculin alors que vous avez souvent raconté des femmes ?

Ce qui m’intéressait, ce n’était pas le personnage masculin mais le couple frère-sœur. Un couple dont on ne parle presque jamais. C’est une relation sans culpabilité, sans arrière-plan sexuel. Frank et Cee sont un peu comme Hansel et Gretel.

Le livre débute par un poème sur une maison, sa serrure et sa clé.

Ce sont les paroles d’une chanson que j’ai écrite. Mais quand j’ai entendu la musique, je ne l’ai pas aimée. J’ai donc retiré le poème et je l’ai mis au début de mon livre.

Suit alors une scène magnifique et mystérieuse avec des chevaux…

J’avais une triple idée pour ce début, la beauté, la brutalité et le fait que les chevaux sont comme des hommes. Qu’est-ce qu’être un homme ? L’idée court à travers tout le livre. Être viril signifie d’abord pour Frank la brutalité. Il fait un grand voyage, assorti d’épreuves, pour sauver sa sœur. Il vient de Corée, endroit d’une extrême brutalité, et va vers le sud pour sauver sa sœur. Mais les Etats-Unis sont aussi un champ de bataille. Ce n’est qu’au terme de cela qu’il se rend compte qu’il n’est pas obligé de recourir à la brutalité. Tous mes personnages dans tous mes romans connaissent la rédemption ou, en tout cas, ils en savent plus sur eux-mêmes à la fin.

Les femmes sont magnifiques, Cee, celles qui la soignent, Ethel.

Ces femmes vont vous rassurer, vous consoler, vous soigner, vous rendre fort mais surtout ne comptez pas sur elles pour s’apitoyer sur votre sort, elles vous veulent fort. Ce sont des affaires de femmes, sans qu’il y ait des hommes autour. Elles sont les vraies citoyennes de « Home ».

Votre écriture est très musicale.

La musique est extrêmement importante parce qu’elle est notre voix. Les Noirs étaient forcés au silence, ils étaient empêchés de parler. La musique a servi de code. Les spirituals indiquaient les lieux où se retrouver, mais avec les accents religieux, cela passait. Le blues a exprimé la liberté dans le sud où on ne pouvait pas se marier avec qui on voulait. Le jazz a exprimé entre autres la liberté sexuelle, il est plus joyeux, plus urbain. Les musiciens sont toujours en avance dans la compréhension des changements culturels. Après Hiroshima, cela a été le scat et le be-bop. Ils avaient compris que ce ne serait plus jamais pareil.