L'ABBAYE DE LOBBES FUT-ELLE LE BERCEAU DE LA LITTERATURE ?

Une nouvelle thèse défendue par le romaniste thudinien Michel Conreur

L'abbaye de Lobbes fut-elle

le berceau de la littérature ?

Deux textes fondateurs de l'histoire des lettres ont-ils été écrits en

Thudinie ?

N'ironisez pas trop, demande simplement Michel Conreur, licencié en philologie romane, auteur d'une série d'ouvrages sur l'histoire de sa région thudinienne. Il est vrai que dans ces colonnes, nous avons déjà gentiment taquiné une certaine tendance des historiens locaux à situer les grands tournants de l'Histoire à leur coin de rue. Ce n'était pas pour autant mettre en doute le sérieux des travaux de M. Conreur, qui, dans une précédente publication, a soutenu la thèse selon laquelle la fameuse bataille du Sabis, victoire de Jules César contre les Nerviens relatée par lui-même dans la «Guerre des Gaules», a eu pour théâtre les rives thudiniennes de la Haute-Sambre (« Le Soir» du 24 octobre 1992). Thuin, pense-t-il, était d'ailleurs la capitale de la farouche tribu gauloise.

On doit aussi à M. Conreur d'avoir montré que la défaite de Waterloo s'était jouée dans la laborieuse traversée de l'Entre-Sambre-et-Meuse par les troupes française. L'épisode - ce fut le sujet d'un autre livre - aurait déterminé l'adoption des tenues napoléoniennes dans notre étonnant folklore des marches religieuses et militaires.

L'auteur thudinien livre peut-être un nouveau «scoop», cette fois dans le domaine ardu de la philologie, mais rendu ici très accessible par un style aisé et d'incontestables aptitudes pédagogiques. Nous sommes ici en plein Moyen Age carolingien.

Les recherches de M. Conreur l'amènent à penser que la fameuse Cantilène de Sainte-Eulalie, considérée comme la première oeuvre connue de la littérature française, a pu être écrite dans le cadre de l'Abbaye de Lobbes, disparue à la révolution française. Le rôle spirituel et intellectuel du monastère thudinien dans ce qu'on a pu appeler la renaissance carolingienne, est reconnu de longue date.

La Cantilène narre le martyre de la brave Eulalia de Merida. Très révérée en Espagne, cette jeune fille, dont l'âme était plus belle encore qu'un petit corps lui-même fort réussi, ne vécut que treize années au quatrième siècle. Sommée d'abjurer par ses ravisseurs barbares, elle préféra le supplice plutôt que le sacrifice de sa religion et de sa virginité. S'étant révélée miraculeusement incombustible sur le bûcher, elle succombe néanmoins à une bonne décollation et gagne le ciel sous la forme méritée d'une blanche colombe.

EULALIE, L'INCOMBUSTIBLE

On situe jusqu'à nouvel ordre la composition de ce poème à l'abbaye de Saint-Amand, dans le Nord de la France, où il fut conservé jusqu'à la Révolution, pour être ensuite recueilli par la bibliothèque municipale de Valenciennes. Jouxtant la Cantilène dans le même «codex», on trouve le Ludwigslied, un poème en francique rhénan, chantant les hauts faits du jeune Louis III de France occidentale, un texte qui passe, lui, pour un des premiers de la littérature allemande.

Se fondant sur des arguments linguistiques et historiques qui demandent bien leurs 90 pages pour être développés, le romaniste prétend que les deux écrits ont pu voir le jour à Lobbes, plus précisément lorsque les moines s'étaient réfugiés dans la forteresse de Thuin, à l'occasion des invasions normandes de 880 à 882. Il l'attribue à une seule main inspirée, celle du prince-évêque Francon, alors abbé de Lobbes.

Un beau sujet de discussion pour philologues et historiens autorisés. Avérée, la thèse ferait briller davantage le blason de la Thudinie, et donnerait un solide coup de pouce au tourisme culturel. A notre connaissance, cependant, l'idée de solliciter l'intervention des fonds de l'Objectif 1 pour financer la poursuite de cette passionnante recherche n'a pas encore été lancée...

DENIS GHESQUIÈRE

«L'abbaye de Lobbes et son refuge de Thuin, aux sources des littératures romanes et germaniques», par Michel Conreur. Ce petit livre broché, d'une facture plus élaborée que les précédents, peut être obtenu en versant la somme de 350 francs, frais de port compris, au compte de l'auteur : 360-0240008-36 en indiquant «Lobbes-Thuin, 9e siècle».