L'ACTEUR

L'ACTEUR

Celui qu'on appelait le « pape du déconstructionnisme », principal produit d'exportation de l'intelligentsia française, est mort à Paris à l'âge de 74 ans. Par JACQUES DE DECKER

Maître à penser, initiateur, éveilleur pour les uns, gourou, charlatan, verbomoteur pour les autres, Jacques Derrida occupe une place éminente dans la vie intellectuelle francophone et internationale, et était un des grands produits d'exportation de la culture française dans le monde. Son profil est aussi considérable que celui d'un Pierre Bourdieu, dont la mort, il n'y a guère, a laissé une absence énorme. Bourdieu disparu, qui déploie la même insistance à déloger le conditionnement social de toutes les pratiques humaines ? Derrida mort, qui le relaiera comme questionneur universel ?

Sa notoriété date des années 60, elle est contemporaine d'une des plus grandes époques d'effervescence théorique que l'on ait connues, une sorte de retour du temps des Lumières qui avaient nom Barthes, Lacan, Foucault, Lyotard, Deleuze. Toutes voix qui se sont tues, et dont le manque se fait cruellement sentir de nos jours, où le mot « intellectuel » est assimilé à une insulte et où le débat fait si souvent du rase-mottes. Derrida était le dernier survivant de cette cohorte, lui qui avait cessé d'indigner, qu'on ne vilipendait plus, que l'on traitait presque comme un vestige, chacun retenant son souffle, parce qu'il était notoire que la maladie n'allait pas lui faire de cadeaux.

Dans la nuit de vendredi à samedi, dans la chambre d'hôpital parisien où il était soigné depuis trois semaines, le cancer du pancréas a eu raison de lui. Il avait 74 ans.

Cette imminence du trépas, il l'avait affrontée avec le courage conceptuel qui le caractérisait : Je ne suis jamais autant hanté par la nécessité de mourir que dans les moments de bonheur et de jouissance. Jouir et pleurer la mort qui guette, pour moi c'est la même chose, confia-t-il au « Monde » en août dernier dans un entretien qui fut perçu comme son testament spirituel.

Célèbre dans le monde entier, son nom sonnait comme un label. Sa pensée, en dépit ou peut-être à cause des contestations qu'elle suscita, a irrigué de vastes domaines de la connaissance. De nature philosophique au départ, elle envahit d'abord largement le champ de la linguistique, pour ensuite se trouver déclinée sur les plans juridique, politique, éthique, artistique, médiatique et religieux. C'est que sa méthode visait à repérer les agencements originels de la pensée, par le biais de la déconstruction, à identifier les mécanismes de définition des concepts, par le processus de la différance : que n'a-t-on plaisanté l'usage de ce « a », croyant que Derrida se servait du calembour comme d'un instrument de recherche !

Universitaire, ce juif pied-noir d'Algérie qui n'avait découvert la France qu'à la veille de ses vingt ans, l'était jusqu'au bout des ongles. Pur produit de l'Ecole normale supérieure, pépinière de l'intelligentsia française, il y enseigna durant vingt ans, avant de rejoindre l'Ecole des hautes études en communication sociale, autre fleuron où Bourdieu et Edgar Morin ont donné cours, comme Todorov aujourd'hui encore. Très tôt aussi, il a été invité à répandre sa bonne parole aux Etats-Unis, où ses travaux ont eu un retentissement qui l'étonnait lui-même, et l'incita à déposer ses archives à l'université Irvine en Californie. François Cusset, dans son essai « French Theory » (La Découverte, 2003), expliqua cette vogue par la tradition, plus ancrée aux Etats-Unis, d'un antipsychologisme propre au New Criticism, mais aussi par les dévoiements revanchards et barbares que permet une interprétation abusive de la notion de déconstruction. Un refus des dogmes peut déboucher ainsi sur une nouvelle dogmatique. Ce qui inspirait à Derrida ce constat : Pour le dire en souriant et modestement, on n'a pas encore commencé à me lire.

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PHOTO AFP

1930.

Naissance à El Biar, près d'Alger.

1952.

Entre à l'Ecole normale supérieure. Rencontre Louis Althusser et Michel Foucault.

1960.

Commence à publier dans « Tel Quel », la revue de Philippe Sollers.

1966.

Publie les livres qui le font connaître : « L'écriture et la différence », « De la grammatologie ».

1968.

Enseigne aux Etats-Unis.

1980.

Obtient à Columbia le premier de ses 21 doctorats honoris causa.

1994.

Vice-président du Parlement international des écrivains.