Théâtre « Sizwe Banzi est mort » à Avignon : L'Afrique du Sud, laboratoire du monde

Avignon

De notre envoyé spécial

Les vélomoteurs pétaradent dans la rue, une mère appelle ses enfants pour le repas du soir, un bébé pleure dans un immeuble voisin. Dans la cour de l'école de la Trillade, les spectateurs n'entendent rien de tout cela. Malgré la lumière du jour encore très présente, le décor environnant pas vraiment riant et les grosses gouttes de pluie qui s'écrasent mollement sur les tee-shirts, tous sont captivés par le récit de Styles, l'ancien ouvrier de chez Ford devenu photographe-portraitiste. Styles, c'est Habib Dembélé, acteur malien à la tchatche d'enfer.

Son récit semble être tissé au fur et à mesure. Pourtant, rien n'est improvisé dans Sizwe Banzi est mort. La pièce a été écrite dans les années 70 à New Brighton, en Afrique du Sud, par Athol Fugard, John Kani et Winston Ntshona. Elle raconte d'abord deux épisodes de la vie de Styles qui donnent à Habib Dembélé l'occasion de faire montre de tout son talent en donnant vie à une galerie de personnages aussi divers qu'amusants. Puis, un homme apparaît à l'entrée de son studio de photo. C'est maintenant l'histoire de cet homme qui sera au centre du spectacle.

Il dit s'appeler Robert mais on ne tardera pas à apprendre que son vrai nom est Sizwe Banzi. Un paysan venu à la ville pour trouver du travail et envoyer de l'argent à sa famille. Mais son passeport a été contrôlé et tamponné d'un ordre de retour immédiat dans sa région d'origine.

Un ordre que Sizwe Banzi ne peut accepter. Alors, avec l'aide de Buntu, il va trouver une solution inattendue : prendre l'identité d'un cadavre découvert par hasard. Mais pour cela, Sizwe Banzi doit mourir. Son nom, en tout cas, doit disparaître. Et cela notre homme ne peut s'y résoudre...

Ecrite dans le contexte de l'apartheid en Afrique du Sud, cette pièce acquiert trente ans plus tard une dimension universelle. Dans le monde entier, on évoque la problématique des sans-papiers. Partout, réfugiés politiques ou économiques se déplacent à l'intérieur de leurs frontières ou à l'autre bout du monde butant toujours, à un moment ou l'autre, sur la question des indispensables papiers.

Du coup Sizwe Banzi est mort nous parle directement. D'autant que Peter Brook choisit de le monter avec une totale économie de moyens (quelques éléments de décor réalisés à l'aide de vieux cartons et de tringles de portemanteaux), comme si le spectacle s'était décidé le jour même par et pour les habitants du quartier. Samedi soir, le spectacle se jouait deux fois en raison des reports dus aux orages des jours précédents. Du coup, la première représentation avait lieu dans la lumière du jour et, curieusement, elle y gagnait une vérité supplémentaire, plantée dans cette cour d'école un peu terne, soudain animée par la magie du théâtre.

Celle-ci s'appuie essentiellement sur les deux comédiens qui transmettent merveilleusement leur plaisir d'être sur scène. « Le moment du jeu est un moment de pur plaisir, un moment de joie presque enfantine », rappelle Brook. Il le démontre avec ce spectacle qui semble couler de source, en toute décontraction. Habib Dembélé est formidable d'humour et de bagout. Face à lui, le rappeur belgo-congolais Pitcho Womba Konga n'apparaît qu'à la moitié du spectacle. Il est Sizwe Banzi, grand nounours un peu pataud, paumé dans le monde sans pitié de la ville, révolté à l'idée de perdre son nom.

Autant Dembélé se montre bondissant, malicieux, increvable, autant Pitcho joue la carte de la sobriété. Son Sizwe Banzi acquiert ainsi une vérité, une humanité bouleversantes. À tel point qu'à l'issue du spectacle, plutôt que d'applaudir, on voudrait simplement le serrer dans nos bras et l'assurer que, bientôt, des jours meilleurs viendront. Histoire de continuer à espérer.

Sizwe Banzi est mort, jusqu'au 27 juillet dans la cour de l'école de la Trillade, 00-334-90.14.14.14, www.festival-avignon.com

Concert de Pitcho, le 25 juillet au Gymnase du lycée Saint-Joseph.

Le spectacle sera présenté au KVS à Bruxelles du 15 au 17 juin 2007.