L'AMOUR FOU DE LA REINE DE CASTILLE PAUL-BAUDOUIN MICHEL MET EN OPERA LE DESTIN TRAGIQUE DE JEANNE LA FOLLE

SPECTACLES

L'AMOUR FOU

DE LA REINE DE CASTILLE

Paul-Baudouin Michel met en opéra le destin tragique de Jeanne la Folle

Si, d'aventure, vos pas vous mènent au Musée d'art ancien à Bruxelles, ne manquez pas, salle 16, le splendide dyptique dû au Maître de la Vie de Joseph. Immortalisé dans l'éphémère puissance de ses armes, le personnage de gauche est Philippe le Beau, né à Bruges en 1478, mort à Burgos en 1506. À sa droite figure sa femme, Jeanne la Folle, née à Tolède un an après lui. Son histoire est moins brève, puisqu'elle survivra à son époux près d'un demi-siècle, avant de s'éteindre à Tordesillas en 1555, à l'issue d'une longue errance dans la démence. Approchez-vous de ce tableau, laissez-vous pénétrer par l'intense incandescence de ce regard, ce mélange d'austérité et de sensualité, de détermination et de douceur. Jeanne pose la main droite sur son ventre que le déhanchement met en évidence... elle a eu six enfants (dont le futur Charles Quint) avec ce mari qui l'a trompée - dans tous les sens du terme - et qu'elle a aimé jusqu'à la mort, jusqu'à la folie. Cette toile est (avec la pièce de Montherlant «Le cardinal d'Espagne») le point de départ de la fascination exercée par Jeanne la Folle sur Paul-Baudouin Michel, qui en a fait le personnage principal de son premier opéra, dont la création a lieu à Liège ce 22 janvier, dans une mise en scène d'Albert-André Lheureux.

LA TENTATION

DU LYRIQUE

N'affirme-t-on pas trop souvent que l'opéra contemporain se porte mal, alors que cet hiver nous offre, en création mondiale, deux oeuvres dues à des compositeurs belges («Reigen», de Philippe Boesmans, sera créé à La Monnaie le 2 mars). Si Paul-Baudouin Michel signe avec «Jeanne la Folle» son premier ouvrage lyrique, son nom est loin d'être inconnu des mélomanes, même de ceux que n'intéresse pas au premier plan la musique de notre siècle: il a en effet, à plusieurs reprises, remporté le concours de composition chargé de désigner l'oeuvre imposée en seconde éliminatoire du Concours Reine Elisabeth, connaissant ainsi le privilège rare d'une large diffusion de sa musique. Ce sont loin d'être là les seules distinctions glanées par ce musicien né à Haine-Saint-Pierre en 1930, aujourd'hui professeur de composition au Conservatoire de Bruxelles. Après des études au Conservatoire de Mons, puis à la Chapelle musicale Reine Elisabeth (où il est aujourd'hui professeur d'analyse musicale), Paul-Baudouin Michel a définitivement quitté les berges rassurantes de la tradition. Après avoir fréquenté (notamment à Darmstadt) les cours de Maderna, Messiaen, Boulez et Ligeti, il s'est intéressé au renouvellement de l'écriture et des formes musicales, rejoignant par là les préoccupations de l'avant-garde créatrice. Après avoir composé un nombre important de pièces instrumentales et orchestrales où il a affirmé sa volonté d'innovation - autant en ce qui concerne la technique que la pensée - pourquoi ce compositeur si ouvertement «moderne» se tourne-t-il aujourd'hui vers ce genre en apparence si lié au passé qu'est l'opéra?

J'ai le «privilège» d'appartenir à une génération de compositeurs pour qui le couronnement des études était la participation au Concours de Rome, dont l'épreuve finale exigeait la composition en loge d'une scène lyrique. Même si cette démarche m'apparaît maintenant désuète, j'ai passé une partie de mes études à apprendre à écrire pour la scène (avec tout ce que cela peut comporter de règles périmées!). Si la suite de ma carrière m'a éloigné de ce genre, je n'ai pourtant pas perdu mon attirance pour l'opéra et j'ai suivi avec beaucoup d'intérêt le renouveau de l'interprétation et de la mise en scène qui a suscité l'éclosion d'une nouvelle jeunesse dans le monde lyrique. Pour moi, aujourd'hui, la composition d'un opéra ne représente en rien un pas en arrière, elle est une étape normale de la vie d'un créateur.

VARIATION

SUR UN THÈME ÉTERNEL

Parce qu'il est théâtre autant que musique, l'opéra peut donner à un compositeur une excellente opportunité d'exprimer son opinion sur le monde qui est le sien. Alban Berg l'avait déjà fait avec «Wozzeck» et «Lulu»; des exemples plus récents illustrent également cette démarche, comme «The death of Klinghoffer» de John Adams, ou «Life with an idiot» d'Alfred Schnittke. En écrivant une oeuvre historique dont le livret - rédigé par lui - se base sur des faits réels, mais très anciens, Paul-Baudouin Michel n'a cependant nullement l'impression d'échapper au présent: Le destin tragique de Jeanne mêle deux éléments par essence intemporels, l'amour et le pouvoir. Si les raisons pour lesquelles on l'a unie par le mariage au souverain des Pays-Bas sont avant tout politiques, Jeanne de Castille n'en était cependant pas moins profondément amoureuse de cet époux qui l'a trompée, l'a délaissée, l'a séquestrée pour lui ravir son trône. Il semble que la mort de Philippe, survenue à Burgos, ait aggravé jusqu'à la folie une tendance à la neurasthénie déjà prononcée: ayant décidé de l'enterrer à Grenade, elle a promené son cadavre à travers toute l'Espagne! Par la suite, son père, Ferdinand d'Aragon, l'a écartée du pouvoir, puis son propre fils, Charles Quint, l'a fait interner pendant 40 ans au château de Tordesillas où elle est morte. Jeanne la Folle a été une victime de la raison d'État, vivant le drame d'un amour impossible.

Paul-Baudouin Michel a donc écrit lui-même le livret de ce «chronique-opéra» dont l'action débute en 1496 pour se terminer à la mort de Jeanne. Il a pour cela compulsé un maximum de sources historiques, archives, manuscrits... Le fait d'avoir écrit à la fois le texte et la musique lui a bien sûr permis de traiter les problèmes de la prosodie avec le plus grand soin, calquant ses tournures mélodiques sur les inflexions mêmes de la langue française -réputée si difficile à mettre en musique - ou au contraire adaptant parfois les mots pour les couler dans le moule de ses constructions musicales.

Cette interaction entre texte et musique le fascine: Ma musique part du texte, mais il est vrai que le fait d'avoir moi-même rédigé celui-ci m'a permis d'en transformer parfois l'expression afin qu'il colle mieux à certaines images musicales auxquelles je tenais absolument. Par exemple, au moment où Jeanne emmène avec elle le cadavre de Philippe à travers l'Espagne, il m'a semblé qu'un rythme de marche funèbre, évoquant également celui de la passacaille, s'imposait. J'ai donc élaboré le livret de cette scène en fonction de la forme musicale désirée, elle-même dictée par la situation dramatique. Mais la parole m'a souvent inspiré des tournures mélodiques particulières. Il y a un seul leitmotiv (au sens traditionnel du terme) dans tout l'opéra: il est bâti sur le mot «Philippe», l'objet de l'amour insensé de Jeanne. Son profil mélodique épouse celui de la prononciation du prénom en français, l'intonation montant vers la deuxième syllabe qui porte l'accent tonique, avant de redescendre vers le «e» muet.

Cette importance accordée au texte a d'ailleurs conduit le compositeur à traiter l'écriture vocale avec un souci de clarté cons-tant. La musique est atonale, certes, et l'utilisation de la voix fait appel à un ensemble de techniques très variées, usant aussi de constructions rythmiques complexes. Mais la volonté de rendre le texte audible et compréhensible semble avoir été partout présente dans la composition de l'oeuvre: Je n'ai pas cherché à multiplier les effets sonores saisissants, ni dans l'écriture de la voix, ni dans celle de l'orchestre. Cet opéra raconte une histoire, celle d'un destin qui se déroule de manière implacable; j'ai voulu que la musique serve ce dessein avec un maximum de naturel. Bien sûr, je suis conscient que les parties chantées ne sont pas faciles à interpréter (mais j'ai toute confiance dans la distribution réunie par l'Opéra de Wallonie) et j'ai traité l'orchestre avec le désir de lui offrir une palette expressive aussi large que possible... mais j'ai voulu écrire pour la voix et non contre la voix, laissant à celle-ci la possibilité de s'épanouir sans contraintes inutiles ou gratuites! La langue française et le respect de son élocution ont conduit mon travail, et j'ai essayé de ne jamais oublier le rôle premier d'un compositeur d'opéra: mettre le théâtre en musique.

MICHEL DEBROCQ

«Jeanne la Folle» à l'Opéra Royal de Wallonie, les 22, 24, 26, 28 et 30 janvier. Direction musicale: Roger Rossel; mise en scène: Albert-André Lheureux; décors et costumes: Diego Etcheverry et Isabel Echarri. Avec Hélia T'Hézan (Jeanne), Ernesto Grisales (Philippe le Beau), Mady Urbain (Isabelle de Castille), Paul Guigue (Ferdinand d'Aragon), Raphaël Defays (Antoine de Lalaing)...