L'enchantement simple Le «jardin philosophique» d'Erasme: un îlot de paix dans le chaos urbain

L'enchantement simple Le «jardin philosophique» d'Erasme: un îlot de paix dans le chaos urbain. par Marie Depraetere

Devant vous, un théâtre de verdure dominé par un imposant prunier. Mi-mort, mi-vivant, il taquine les nuages du bout de ses branches. A ses pieds, une centaine d'espèces végétales s'entrelacent... Vous êtes à Anderlecht et la ville frappe à la porte.

A l'époque de la Renaissance, lumière et dignité étant rendues aux arts et aux lettres, une pléiade d'artistes et de philosophes s'éveillent dans un même appétit de connaissances. Erasme s'imposera bientôt comme une des figures marquantes du «gai savoir». L'humaniste récupère les enseignements de l'Antiquité, les dépasse, voyage à travers toute l'Europe et entretient une abondante correspondance avec les plus grands penseurs de son temps.

En 1521, Erasme séjourne chez le chanoine Pierre Wijchmans, à Anderlecht. Une maison qui deviendra un musée consacré à l'humanisme en 1932. Dans ses vingt-deux lettres écrites depuis ce quartier bruxellois, Erasme évoque son bonheur de résider dans cette demeure et loue la qualité de l'air qui emplit ses poumons (!). Il est facile de l'imaginer humant le parfum des roses ou accueillant, à l'ombre d'un tilleul, un nonce apostolique ou un ambassadeur venu le saluer.

C'est pour rendre leur cadre aux promenades rêveuses d'Erasme que Alexandre Vanautgaerden, conservateur du musée depuis 1994, a souhaité remettre en valeur le jardin bordant la maison. Deux espaces arborés qui témoignent des bienfaits variés de la nature. Dans un premier temps, le promeneur découvre le jardin des simples ou «jardin des maladies»aménagé par René Pechère en 1987. Faisant la part belle aux plantes médicinales, cet espace dresse un portrait botanique de l'humaniste. On y retrouve les plantes citées par Erasme dans sa correspondance, et qu'il utilisait pour se soigner, ainsi que celles préconisées dans les lettresdiagnostiques de ses médecins (Erasme était quelque peu hypocondriaque...).

Le muguet guérisseur de goutte, le grand coquelicot et la verveine sauvage qui apaisent les maux de tête, la fougère mâle chasseuse de puces... se répartissent en seize parterres carrés, eux-mêmes disposés en carré. L'apparente rigidité géométrique de cet ensemble ne résiste pas aux formes souples et anarchiques des végétaux qui s'entremêlent dans un chatoiement de couleurs, de formes et de senteurs. Ces plantes-là poussaient dans les fossés quand j'étais petit. J'ai 72 ans et il faut que je vienne ici pour découvrir qu'elles sont belles, s'extasie un visiteur.

En passant sous une arcade ou en empruntant une porte étroite, on quitte le jardin des maladies pour un monde de calme et d'harmonie. Ouvert au public depuis le 15 juin dernier, le «jardin philosophique»est parsemé de parterres non plus carrés mais en forme de feuilles, imaginés par le paysagiste Benoît Fondu. Chacune de ces feuilles constitue un échantillon botanique des paysages traversés par Erasme au cours de ses nombreux voyages. D'un parterre évoquant les dunes maritimes à un autre accueillant la flore des alpages, c'est un résumé du monde qui nous est offert.

Un flux d'énergie vitale

Parmi les feuilles de saule, de charme, de tilleul et de châtaignier, entourée d'herbes et de fleurs, Marie-Jo Lafontaine rêve à d'autres plantes faites de ciel et d'eau. Cette artiste a imaginé sept petits bassins de forme oblongue à la surface desquels l'eau est animée d'un frémissement léger. Sept adages latins d'Erasme émergent ainsi de la transparence de l'eau et, par effet de miroir, se mêlent aux arbres et aux nuages. Tout est beau, pur, infiniment apaisant. Kadija est assise dans l'herbe. Elle berce doucement un landau posé à même le sol où dort son tout petit. Je viens ici pour lire. C'est tellement calme. Et le bébé dort si bien. Il respire sûrement mieux que dans mon appartement.

Au centre du jardin trône une création de Bob Verschueren. Elle évoque la force de la nature et son inépuisable flux d'énergie vitale. Au milieu d'un cratère de tuf, une souche de hêtre laisse s'écouler un mince filet d'eau. Bob Verschueren travaille le temps et la volonté de la nature. C'est elle, en effet, qui aura le dernier mot lorsque l'érosion de l'eau et la prolifération des mousses auront fait disparaître sa singulière fontaine de hêtre.

Erasme écrivait: «Il n'est pas libre celui qui jamais ne peut demeurer au repos.» Le jardin philosophique bordant le musée de la maison d'Erasme est une île verte dans le désordre urbain, une enclave de paix et de sérénité où le bruissement des feuilles de fruitiers agitées par le vent fait oublier les klaxons et les sonneries de GSM. Ce jardin nous rend, ne fût-ce que pour quelques instants, notre liberté.

Le jardin se visite gratuitement tous les jours (sauf mardi et vendredi) de 10 à 17 heures. Musée de la Maison d'Erasme, 31 rue du Chapitre, 1070 Bruxelles. 02-521.13.83.