L'Europe, de Lisbonne à Berlin L'aventure du train des écrivains CARNET DE BORD Une découverte capitale

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L'Europe, de Lisbonne à Berlin L'aventure du train des écrivains

Le 4 juin, Nicolas Ancion a pris place dans le «Train littérature Europe 2000» en compagnie d'une centaine d'écrivains européens, issus de quarante-cinq pays différents et parlant pas moins de cinquante-sept langues. Une véritable tour de Babel passant par la France, l'Allemagne, la Russie, la Pologne et bien sûr Bruxelles, pour aboutir à Berlin le 17 juillet.

Afin de nous faire vivre l'aventure de l'intérieur, tous les samedis, l'auteur de «Quatrième étage» (éd. Luc Pire) nous envoie une feuille de son carnet de bord.

CARNET DE BORD Une découverte capitale

Il faut avouer qu'après trois semaines de voyage, nous avions pris nos habitudes : conférence de presse et discours de bienvenue dès notre arrivée en gare, visite de la ville le matin et lectures ou débat l'après-midi. Le lendemain, nous rejoignions nos compartiments et roulions vers une nouvelle étape. Nous passions d'un pays à l'autre sans franchir de frontières. Les villes se suivaient et se ressemblaient. Nous cherchions à saisir leurs particularités : l'odeur de leurs impasses, la couleur des boîtes aux lettres et des trams, la forme des pavés et des bancs publics. Au fond, rien ne pouvait vraiment nous surprendre.

Toutes ces villes d'Europe de l'Ouest, nous les connaissons déjà avant de les avoir visitées. Elles ressemblent aux photos et aux cartes postales. Elles ne sont ni surprenantes ni décevantes. Elles coulent des jours paisibles et confortables, fières de leur passé, confiantes en leur avenir.

Mais, après trois semaines de voyage, nous avons franchi l'ancien rideau de fer. Et nos certitudes ont vacillé. Notre train-train de la littérature a quitté ses rails parallèles pour pénétrer enfin en terre inconnue.

En Pologne, nous n'avons senti que les premières secousses. Malbork était une étape de repos. Au pied du magnifique château tout en briques rouges, quelques écrivains ont revêtu les armures médiévales et se sont affrontés au bord de la rivière. La nuit ne durait déjà plus que cinq heures et la télévision diffusait des séries brésiliennes doublées par une seule voix masculine, récitant tous les dialogues d'une voix monocorde.

Mais c'est à Kaliningrad que le véritable choc s'est produit. Königsberg, autrefois cité prospère au cour de la Prusse, n'est plus aujourd'hui qu'une agglomération russe dévastée au bord de la mer Baltique. A la fin de la seconde guerre, la ville fut entièrement détruite par les bombes soviétiques, vidée de ses habitants allemands et repeuplée de force par Stalline. Pas de centre-ville, pas un bâtiment qui ne soit affreux. Rien que des habitations collectives délabrées, rouillées, rongées par l'humidité. Et pour couronner le tout : un gigantesque building jamais achevé, en forme de robot déprimé, qui surplombe la ville de son regard de mort-vivant. Notre programme était établi minute par minute, sans un instant de liberté ou d'intimité. Nous devions quitter l'hôtel à neuf heures pour n'y revenir qu'après minuit. Les guides et la police, en uniforme ou en civil, ne nous lâchaient pas d'une semelle. Impossible d'entrer en contact avec les habitants, impossible de découvrir ce qui se trame derrière les façades glauques. Lorsque nous tentions d'adresser la parole aux passants, ils s'enfuyaient à toutes jambes ou faisaient semblant de ne pas nous voir. Nous avons bien cru ne jamais venir à bout de ces vieux réflexes inculqués sous l'ancien régime. Heureusement, lors d'une rencontre dans la bibliothèque pour enfants, les visages se sont ouverts et nous avons été définitivement rassurés. En privé, les habitants de Kaliningrad ont le coeur sur la main et le sourire contagieux. Comme les fraises du jardin qu'ils nous ont offertes, ils livrent entièrement leur saveur, sans compter.

Mais la question demeure entière : comment font-ils pour trouver l'énergie de vivre dans un univers pareil, célébrant à l'infini les héros de la guerre et les morts?

Quand nous avons quitté la ville, au son de la fanfare et des chants traditionnels, nous étions inquiets. Quels paysages nous attendaient pour la suite du voyage ? Nous ne pouvions plus avoir de certitude. L'Europe n'est pas un continent prévisible. C'est pour nous une découverte capitale.

Nous n'avons pas été déçus. Vilnius est une ville splendide, paisible, aux façades colorées, où il fait bon se promener la nuit. Notre séjour a été rythmé par les concerts de jazz et les rencontres avec des lecteurs passionnés. Quant à Riga, même sous la pluie et le froid, c'est une ville d'abondance et de culture. A nouveau, des fraises délicieuses, des habitants souriants et des rues accueillantes. Et un feu d'artifice, tiré d'un pont haubané, a illuminé le ciel enfin sombre. Demain, nous partons pour Tallinn. La nuit devrait ne plus durer que quelques minutes. Tant mieux : nous avons largement de quoi remplir nos journées.

Nicolas Ancion

Riga, le 29 juin 2000

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