L'HISTOIRE D'UN HOMME DISCRET LINO VENTURA, PAR ODETTE, SA FEMME

CINÉMA

L'HISTOIRE

D'UN HOMME DISCRET

Lino Ventura, par Odette, sa femme

Comment dire la richesse d'une vie passée aux côtés d'un homme qui, du jeune aide-comptable sportif du premier jour, est devenu une des stars du cinéma français? Odette Ventura, la femme de la star la plus populaire et la plus pudique du cinéma français, le dit avec des mots simples et tendres en deux cent cinquante pages dans un livre, «Lino», consacré à son mari, l'homme de coeur et de rigueur, le père et l'acteur.

Cela pourrait commencer par Il était une fois cinquante ans de bonheur... Au fil des pages, d'où naissent souvent l'émotion et le respect pour l'homme et l'acteur, Odette Ventura raconte Lino, celui qu'elle connut à seize ans, mince, réservé et discret, et qui allait s'entraîner à la lutte gréco-romaine dans un gymnase. Elle évoque sa première rencontre avec Gabin et son premier cachet, son amitié pour Jacques Brel, son admiration pour les grands Américains, son horreur pour les scènes érotiques et les journalistes, son dévouement pour l'association Perce-neige, sa passion pour la cuisine, son amour des traditions et de la famille. Elle offre les souvenirs d'amitié de José Giovanni («Le Rapace», «Dernier domicile connu»). Elle livre quelques recettes secrètes de Lino qui admirait la cuisine traditionnelle française, les grands vins et portait à la cuisine italienne un amour inconditionnel. Cuisiner était pour lui un acte d'amitié et la convivialité une promesse de bonheur. Odette Ventura écrit: Une vie, c'est à la fois très long et très court. Ces cinquante ans que j'ai passé auprès de mon mari, je les ressens comme hors du temps (...). J'ai tout vécu, bien sûr, mais je n'ai jamais eu vraiment peur. Nous étions ensemble.

Personne n'a oublié Angelo de «Touche pas au Grisbi», le commissaire Cheriet d'«Ascenseur pour l'échafaud», Laurent des «Grandes gueules» ou le général dalla Chiesa de «Cent jours à Palerme»... En épinglant quelques-unes des aventures parmi plus de septante films, Odette Ventura, la complice de chaque instant, «Mounet» comme aimait l'appeler son mari, lève avec beaucoup de pudeur le masque de tous les rôles et de tous les déguisements de Lino Ventura pour partager, avec ceux qui l'ont aimé et respecté, le vrai visage de la star.

Lino Ventura, qui vouait une véritable passion à la lutte gréco-romaine au point d'en faire son métier, n'a pas choisi d'être acteur. C'est le cinéma qui l'a choisi par une longue suite de hasards, d'hésitations, de réflexions et de doutes. Tout commença avec «Touche pas au Grisbi», de Jacques Becker. Le soir du premier tournage, Jean Gabin dira à sa femme: Il y a un type dans le film, c'est quelque chose! Celui-là, ça m'étonnerait qu'on n'en reparle pas. C'est de nouveau grâce à Becker que Lino, confiné dans des rôles de tueurs, aura son deuxième départ. Avec «Montparnasse 19», il aura enfin le sentiment d'être un vrai acteur et non plus un éternel préposé aux rôles de «durs».

Pour Lino Ventura, père de quatre enfants, le cinéma n'est pas tout. Loin de là. Lorsqu'il lance son appel en décembre 1965 sur les antennes de l'ORTF et dit dans un aveu douloureux: J'ai une enfant pas comme les autres..., l'idée de l'association Perce-neige, un des pivots de la vie de Ventura, se concrétise grâce à la ténacité et au courage d'un homme, d'une famille et de l'écho extraordinaire qu'ils reçoivent auprès des Français. Onze ans plus tard, cette association destinée à aider les handicapés et leur famille sera reconnue d'utilité publique.

Lino, l'italien né à Parme en 1919, refusait les honneurs. Le 12 octobre 1987, sa femme reçoit, pour lui, la Légion d'honneur des mains de Jacques Chirac. Dix jours plus tard, Lino Ventura meurt d'une crise cardiaque. Sa mémoire est vivante. Il l'a dit lui-même: On nous oubliera, on oubliera mes films, on oubliera nos noms. Mais Perce-neige, telle que nous l'avons faite, nous survivra longtemps. Et c'est une bonne pensée.

FABIENNE BRADFER

«Lino», par Odette Ventura, Laffont, 254 pp.