L'HONNEUR PERDU D'UN "INTERNATIONALISTE"

L'honneur perdu d'un «internationaliste»

Les fautes qui sont reprochées à Arnaldo Ochoa Sanchez et à ses lieutenants en Angola jettent une ombre sur le destin de ces combattants internationalistes qui jusqu'à présent avaient été considérés comme les plus beaux fleurons de la révolution cubaine. Et les peines exemplaires qui leur sont infligées représentent une sorte de catharsis pour l'ensemble du contingent en Angola. Cependant, la troublante trajectoire d'Arnaldo Ochoa, compagnon de la Sierra Maestra, ami personnel de Fidel et de Raoul Castro, illustre aussi les vicissitudes du corps expéditionnaire cubain en Afrique.

C'est en 1975, lors de l'opération Carlotta, qu'Ochoa débarqua dans Luanda assiégée, et prit la tête de l'offensive qui devait repousser les troupes sud africaines loin vers le Sud du pays. Quel plus beau titre de gloire pouvait on ramener à La Havane qu'avoir fait reculer les «troupes racistes» qui menacaient la jeune révolution angolaise? L'été dernier encore, pour dénouer l'étau que l'Unita et ses alliés sud africains avaient serré autour de la ville de Cuito Canavale dans le sud angolais, c'est Ochoa qui fut rappelé pour diriger les opérations, alors que le contingent cubain, dans un dernier effort de guerre précédant la négociation, passait soudain à 50.OOO hommes.

Considéré comme un héros, Ochoa fut en quelque sorte le symbole de cette aventure angolaise, puis éthiopienne, qui élargit soudain le destin de Cuba et donna à cette petite île des Caraïbes un destin international, modifiant les rapports de force en Afrique. Mais au fil des années, Cuba, et Ochoa lui-même allaient subir le poids de l'engagement en Afrique, et l'usure du temps. Dans les premières années de leur présence en Angola, les Cubains, soldats, mais aussi médecins, travailleurs de la construction, techniciens, furent accueillis comme des sauveurs, en tous cas dans les rangs du MPLA au pouvoir. Ils parlaient le «portunol» un étrange et très compréhensible mélange de portugais et d'espagnol, et se mêlaient volontiers à la population locale, surtout à Luanda, tandis que Jimmy Carter lui-même les considérait comme un facteur de stabilité dans ce pays encore fragile.

Mais alors que la guerre s'éternisait, la présence cubaine devait se révéler plus encombrante: sur le plan diplomatique, durant les années Reagan, elle empècha l'établissement de relations normales avec les Etats Unis, obsédés par le «péril cubain» et permit de justifier l'aide américaine et sud africaine à l'Unita. Sur le plan intérieur aussi, l'image des combattants internationalistes se dégrada quelque peu et il y a déjà plusieurs années que les Cubains, qui contrôlaient la province de Moxico, dans l'Est du pays, non loin du Zaïre, avaient été accusés de se livrer au trafic d'ivoire et de diamants. Un trafic qui, soit dit en passant, est pratiqué sur une beaucoup plus large échelle par l'Unita qui alimente ainsi son trésor de guerre et est accusée par des organisations de défense de la nature d'avoir exterminé les troupeaux d'éléphants dans le sud du pays...Dans les villes, les Cubains, malgré la modicité de leur solde ou de leur salaire (leurs émoluments en devises étaient payés directement par Luanda à La Havane) ne se montraient pas insensibles à la société de consommation, et tentaient de ramener au pays des équipements stéréo et autres appareils électriques achetés au marché noir. Cette érosion de la rigueur révolutionnaire, préoccupait d'autant plus La Havane qu'elle s'accompagnait de l'usage de drogues, le «bangui» étant très facile à cultiver et à acheter en Angola...

Rentrés au pays, les combattants internationalistes n'y ramenaient pas seulement des téléviseurs ou des habitudes de vie plus relâchées: nombre d'entre eux étaient atteints de virus inconnus à Cuba jusqu'à présent, ou éradiqués comme le dengue, une fièvre tropicale, et à leur retour, les soldats devaient subir des examens médicaux minutieux. Mais surtout, depuis quelques années, le Sida se répandait parmi les contingents cubains, ses victimes s'ajoutant aux 10.000 morts et blessés de guerre.

Le dramatique destin du général Ochoa illustre les tentations et les errements qui frappent toutes les armées du monde lorsqu'elles se trouvent en terre étrangère, qu'il s'agisse des Américains au Vietnam ou des Soviétiques en Afghanistan. Mais il traduit peut être aussi le malaise politique que suscita dans l'île la longue présence en Angola et les modalités d'un retrait accompagné d'une négociation directe avec l'Afrique du Sud et suivi d'une amorce de réconciliation avec l'Unita. Longtemps considéré comme un héros de la lutte internationaliste, très populaire parmi ses troupes et dans l'opinion, au point d'avoir parfois été présenté comme un rival à Fidel Castro lui-même, le général Ochoa incarne également toutes les contradictions et les effets secondaires de l'engagement cubain en Afrique.

COLETTE BRAECKMAN