L'immigration n'ira pas au musée Société - Lancé en 2001, l'espace de mémoire devait théoriquement voir le jour sur le site de Tour et Taxis, à Bruxelles L'immigration n'entrera pas au musée COMMENTAIRE Lamentable rendez-vous manqué

L'immigration n'ira pas au musée

HUGUES DORZÉE

L'ambitieux projet de musée national de l'immigration est enterré. Lancé par l'exécutif bruxellois, en 2001, pris en main par les Communautés et le fédéral, dès 2002, il devait se concrétiser par la création d'un vaste espace pédagogique et interactif, dans l'ancien bâtiment des douanes, sur le site de Tour et Taxis, à Bruxelles.

Modèle revendiqué, pour retracer le parcours des immigrés en Belgique depuis 1930 : le musée new-yorkais d'Ellis Island, visité, en juillet 2002, par une large délégation ministérielle belge (Rudy Demotte, alors ministre francophone de la Culture, Alain Hutchinson, ex-ministre bruxellois de l'Action sociale, Robert Delathouwer, à l'époque secrétaire d'Etat à Bruxelles).

Deux ans plus tard, l'absence de volonté politique et de moyens a noyé le projet.·

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Société - Lancé en 2001, l'espace de mémoire devait théoriquement voir le jour sur le site de Tour et Taxis, à Bruxelles

L'immigration n'entrera pas au musée

* Le projet de musée fédéral est enterré. En cause : l'absence de volonté politique et le manque de moyens. Un gâchis politique et scientifique.

HUGUES DORZÉE

Le musée belge de l'immigration n'ouvrira pas ses portes de sitôt. Le projet initié en octobre 2001 est désormais dans les limbes. Ce musée devait théoriquement trouver sa place sur le site Tour et Taxis, à Bruxelles, dans un ancien bâtiment de la douane appartenant à la société de droit public Sobima.

Faute de volonté politique et de moyens budgétaires, cet outil scientifique censé retracer le parcours des immigrés en Belgique depuis 1830 n'aura pas franchi le stade de l'effet d'annonce politique. Rappel des faits...

En octobre 2001, le gouvernement bruxellois, par la voix de son ministre-président, François-Xavier de Donnea (MR), lance l'idée d'un musée de l'immigration afin, précise-t-il, de sensibiliser le plus grand nombre à l'histoire interculturelle de la Région.

Le secrétaire d'Etat à l'Action sociale, Alain Hutchinson (PS), s'empare du dossier. Ce projet figure, en 2002, dans les priorités du Plan régional de développement (PRD). Des contacts sont pris avec la Commission communautaire flamande de Bruxelles et avec le ministre francophone de la Culture, Rudy Demotte (PS).

L'idée d'un lieu permanent consacré à toutes les formes d'immigration (réfugiés, travailleurs, étudiants...) suscite très vite un grand intérêt dans les milieux associatifs, culturels, universitaires... Jusqu'ici, la Belgique ne dispose d'aucun lieu de ce type contrairement à d'autres pays (les Etats-Unis, la France, l'Allemagne...). Seuls coexistent quelques espaces spécifiques consacrés à différentes communautés immigrées : le Musée juif à Malines, la Cantine des Italiens dans le Hainaut, l'Espace mémorial immigration marocaine (Emim) créé uniquement pour le 40e anniversaire des accords belgo-marocains...

En mai 2002, le Groupe de recherche pour une stratégie économique alternative (Gresea) est chargé, par le secrétaire d'Etat Hutchinson de réaliser une mission « de préparation » (60.400 euros). En sort un bref rapport (18 pages) abordant le nom du futur lieu - Musée national de l'immigration, Centre national de l'histoire et de la mémoire de l'immigration ? -, les espaces internes, les publics-cibles, les collections...

Ce musée, lit-on dans le rapport, devra être pédagogique, interactif, scientifiquement irréprochable, doté d'un centre de documentation... Il fera une large place à l'histoire et à la mémoire, présentera les différentes formes d'immigration, intégrera la société civile, etc.

En parallèle à cette première étude du Gresea, un comité d'accompagnement composé d'experts (spécialistes de l'immigration, sociologues...) voit le jour sur fond de minicontroverse : le Groupe d'étude de l'histoire de l'immigration (ULB), incontournable sur le sujet, n'a pas été associé au projet...

Quelques réunions se tiennent à Bruxelles. Politiques et scientifiques s'accordent sur un point : la consultation doit être la plus large possible (ONG, syndicats, associations, migrants...). Le concept général reste vague, mais l'enthousiasme est général.

Du 29 juin au 3 juillet, une délégation ministérielle (Hutchinson, Demotte, Delathouwer) se rend, en compagnie de représentants de la presse, à Ellis Island, au Musée de l'immigration de New York, une référence mondiale. Objectif : s'inspirer du savoir-faire américain.

Au retour, tous les niveaux de pouvoir (fédéral, régional et communautaire) semblent enfin se mettre d'accord sur un lieu : Tour et Taxis, rue Picard, à Bruxelles.

La société de droit public Sobima est prête à céder pour un prix plancher (500.000 à 650.000 euros) l'ancien bâtiment des douanes (tout un symbole pour y parler d'immigration...). Reste à « bricoler » un montage institutionnel et, surtout, financier.

La Ville de Bruxelles se propose alors d'acheter le bâtiment pour rendre l'opération plus commode. Son rôle s'arrêterait là. Elle pourrait le louer à une ASBL à créer réunissant le Fédéral, les Régions et les Communautés. Qui va ensuite subsidier d'ambitieux aménagements ? Qui assurera la gestion et l'entretien ? Aucun montage financier digne de ce nom n'est élaboré. Chacun se renvoie la balle face à l'immensité du dossier. Le prérapport du Gresea ne débouche sur aucun projet muséographique. Le comité d'accompagnement n'est jamais réactivé.

Les mois passent, les gouvernements changent, la volonté politique s'effrite, le bâtiment des douanes de Tour et Taxis n'est jamais investi. Le musée de l'immigration n'est plus qu'une mauvaise histoire belge.·

COMMENTAIRE

Lamentable rendez-vous manqué

HUGUES DORZÉEL'immigration belge n'entrera pas au musée. Tous niveaux de pouvoirs confondus - Fédéral, Régional et Communautaire -, il s'agit d'un lamentable rendez-vous manqué. Sur le plan politique, mais également pédagogique et symbolique. De ce projet mort-né, on retiendra une volée d'effets d'annonce, quelques nobles intentions, et une idée, certes ambitieuse, mais dépourvue de moyens, donc de crédibilité. Un raté déplorable à bien des égards.

La Belgique est, en soi, une « mémoire retissée », comme le rappelle souvent l'historienne Anne Morelli. Un territoire assemblé, métissé, bigarré, vieux de presque 175 ans qui s'est enrichi au fil de son histoire de « 1.001 immigrations ». Sur le plan strictement scientifique, ce pays « melting-pot » eût été une source inépuisable pour un musée digne de ce nom.

En outre, les migrants, quels qu'ils soient - travailleurs de l'ombre, réfugiés, étudiants, chercheurs ou cadres -, ont enrichi (et continuent à le faire) pleinement la société belge sur le plan culturel, artistique, social, culinaire... Ce musée était une belle manière de mettre en valeur un précieux patrimoine sans lequel la Belgique du XXIe siècle ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui.

Qui dit musée dit aussi lieu de commémoration. L'immigration est un processus évolutif. Qui ne surgit jamais de nulle part. Voici 40 ans, notamment, la Belgique a signé des conventions bilatérales (avec le Maroc, la Turquie...) pour enrôler des travailleurs étrangers, gagner la bataille du charbon, assurer l'avenir social de ses concitoyens... Cette immigration a le goût de la sueur, de la souffrance...

Qui dit musée dit vérité historique. Cet indispensable devoir de mémoire national n'aura pas lieu...

Enfin, alors que l'extrême droite gagne dangereusement du terrain en Flandre, mais aussi à Bruxelles et en Wallonie, ce musée était un outil potentiel de rapprochement, d'éducation et de lutte contre toutes les formes d'exclusion et de racisme. Un outil pour briser les préjugés, détruire les amalgames...

Car une visite dans un lieu public à la fois rigoureux sur le plan scientifique et interactif, informatif et ludique, vaut parfois mieux qu'un long discours. L'histoire politique belge en a voulu autrement. Le rendez-vous est bel et bien manqué. Jusqu'à nouvel ordre, l'immigration belge n'entrera pas au musée...