La chute des tops Le modèle belge sans foi ni loi Le feu à la paille Belle nez en moins Les risques du métier

La chute des tops En vendant leur âme au papier glacé, les mannequins se sont-elles ouvert les portes de l'enfer? par Julie Huon et Michel Verlinden

E lite a transformé ma fille en une belle jeune femme. Comme dans les contes de fée. Resplendissante dans les défilés, portant de beaux vêtements. Le rêve a duré cinq mois. Après, je n'ai ramassé qu'une épave. Devant la caméra, une mère. Celle du jeune top Rebecca Howard qui, à 17 ans, dépressive, carbure déjà au Prozac.

Derrière l'objectif, un journaliste de la BBC, Donald MacIntyre, débusqueur de scandales. Pendant plusieurs mois, il filme les coulisses de la mode, à Milan, Londres, Paris, Moscou, traquant les faux pas des PDG d'Elite, la plus grande et la plus célèbre des agences de mannequins. La diffusion de son reportage en novembre dernier provoque la suspension de quatre dirigeants de la boîte - dont le Français Gérald Marie, PDG d'Elite-Europe, surnommé dans le milieu «le chevalier à la longue queue» - et les excuses du Big Boss américain, John Casablancas, aux parents des modèles.

Qu'y a-t-il au juste dans cette vidéo? De quoi accuser l'agence - mais surtout le monde de la mode - de trafic de drogue, de harcèlement sexuel et de proxénétisme. Morceaux choisis.

A Milan, on croise Lorenzo, RP (pour «Relations Publiques»). Rémunéré par sa boîte de nuit en fonction du nombre de modèles qu'il y ramène chaque soir. Là, tout est gratuit pour ces gamines qui ont entre 14 et 16 ans: boissons, nourriture, drogue. Filmé à son insu, Lorenzo lâche: Je me sens comme un mec qui va avec une petite fille. Comment ça s'appelle déjà? Un pédophile, c'est ça.

Plus tard, à Nice, la finale du concours Elite Model Look. Gérald Marie se confie au journaliste de la BBC. Sur les 64 gamines, tu prends les 15 plus belles, pour des photos. Le soir, les invités s'en vont et tu te retrouves seul avec les 15 filles...

Le président d'Elite-Europe se défend bec et ongles dans «Paris Match»: J'ai l'image du maquereau de service alors qu'à aucun moment on ne me voit dealer de la drogue ou me livrer à la traite des Blanches. En télé, chez Ardisson qui lui offre un droit de réplique, il montre les dents: Je ne suis pas suspendu de mes fonctions puisque je suis un des actionnaires principaux. Son patron, John Casablancas vient à son secours: Tout ce qu'on voit dans ce reportage, c'est une bande de vieux playboys qui disent n'importe quoi.

Tous les ingrédients d'un cocktail explosif

D'autant que MacIntyre, s'il démontre que l'univers des gravures de mode s'avère moins rutilant qu'il n'y paraît, pèche par amalgames, mixages maladroits et dangereux. Le quotidien anglais «Daily Mail» est sans pitié:L'émission de Donald MacIntyre est une parodie pathétique de ce qu'est un vrai reportage d'investigation, sa star principale semblant plus soucieuse de nous dire combien il est fatigué, effrayé, que de nous révéler ce que nous avions déjà deviné.

Comment, en effet, ne pas s'attendre à un cocktail explosif quand on ajoute quelques kilos de chair fraîche à tous les ingrédients (drogue, sexe, dollars...) qui ont fait du showbiz l'un des milieux les plus malsains qui soient? Mélange le fric, la célébrité, des gamines, des images sexys et des trucs qui doivent être vendus, comment veux-tu obtenir autre chose? Iouri, 24 ans, jeune styliste belge, est un habitué des coulisses des défilés. La voracité des agences, la fragilité des mannequins, vulnérables, narcissiques, schizophrènes à force d'être regardées, il connaît. Si tu es quelqu'un d'équilibré, que tu es allé à l'école, que tu as des parents qui t'aiment, tu échappes à ça. Mais la plupart de ces filles, aujourd'hui, viennent du fin fond de la Russie. Elles participent aux concours, dans leur bled, pour échapper à la misère. Si un jour elles disent non, on les renvoie d'où elles viennent. En Biélorussie ou ailleurs. Elles n'ont pas le choix.

Oubliées les grandes Suédoises et les Américaines bodybuildées. Aujourd'hui, les publicitaires salivent devant les beautés slaves. Devant des Tatiana Chemeleva, Estonienne de 12 ans, défilant à demi-nue, les fesses masquées par le voile de ses longs cheveux blonds. Et si celles-là débarquent en masse dans les agences, le coeur au ventre, des millions d'autres rêvent de s'offrir corps et âme sur l'autel de la mode. Aujourd'hui, toutes les filles entre 14 et 18 ans veulent être mannequins! aboie Iouri. Elles lisent «Jeune et Jolie», «20 ans», «Cosmo» où dix fois par jour, on leur annonce le retour des rondes, des petites, des

moches... Il serait temps de les faire rêver d'autre chose. Devenir mathématiciennes par exemple!

La fille devant soie

Les agences de mannequins sont les premiers témoins du changement qui s'est opéré en dix ans; on frappe de plus en plus à leur porte, pour des carrières de plus en plus courtes. La vague de starification qui a emporté les modèles pour en faire des tops a commencé avec l'arrivée de Claudia Schiffer, fin des années 80. Un raz-de-marée. Les filles se sont mises à voler la vedette au vêtement. Dans les défilés, les gens applaudissent-ils la robe ou la fille? s'interroge Inès de la Fressange, ancienne égérie de Chanel.

Aujourd'hui, dans la presse féminine, traduite dans des dizaines de pays, on raconte à des ados fascinées ce que Laetitia Casta prend au petit déjeuner, qui est l'amant caché de Naomi Campbell, où Linda Evangelista aime sortir le soir. Le tout magnifié par le talent des photographes qui ont contribué au mythe: Peter Lindbergh, Richard Avedon, Paolo Reversi...

Pour les défilés de la Cambre, reprend le jeune styliste bruxellois, j'ai fait des castings sauvages dans le tram, dans le bus, dans la rue. Quand on leur demande de défiler, y en a pas une qui refuse! Et elles ne sont même pas payées. Tant de choix, tant de filles sur le marché, certaines prêtes à tout, qu'elles en sont devenues de la marchandise. On prend, on jette: voici l'avènement des tops-Kleenex. Loin derrière, les conquêtes des féministes, «la femme est un être humain»...

D'ailleurs, la femme de chair et d'os, celle qui charme, celle qui sourit, celle qui se prend parfois une gamelle sur un podium de Saint-Laurent, est déjà périmée. Date limite dépassée. Dans les rayons, bien en vue, on a installé Webbie Tookay, le premier top virtuel signé Elite. Mensurations idéales, elle fait tout ce qu'on lui demande, travaille 24h sur 24 (télé, ciné, pubs), ne vieillit pas, ne prend pas de poids, ne fait pas de caprices et surtout, n'a pas d'exigences de salaire.

Le Web à lui tout seul est devenu une grande halle aux jeunes filles où, sur certains sites, comme celui de l'agence People International, il suffit d'entrer les critères du produit recherché - âge, mensurations, couleur des yeux et des cheveux - pour qu'apparaisse un visage, sélectionné parmi les 1.500 mannequins disponibles. Ensuite, on passe commande. Comme pour une pizza.

Le modèle belge sans foi ni loi

Du rififi, on en trouve aussi dans nos pénates. Mais les scandales made in Belgium sont d'un autre ordre. Déjà, en ce qui concerne les dérapages des mannequins, le tableau est moins sombre ici que dans les villes «à risques», cités de défilés comme Paris, Londres, Milan et New York. L'absence d'un réel «star system» épargne le milieu de la mode belge. Peut-être trop, comme en jugent certains modèles, maintenus contre leur gré à un niveau national (lire page ci-contre).

Combien d'agences sont présentes sur le marché belge? Difficile à dire: il y en a plus de 25 rien qu'en région bruxelloise! Pas toutes «honnêtes» hélas... Même imprécision en ce qui concerne le nombre de personnes travaillant comme modèles, divisés en plusieurs catégories: les mannequins (grands, jeunes, beaux - les plus rares! - défilent pour les collections de prêt-à-porter), les modèles photos (les mêmes en plus petits), les people (de tous âges, ils possèdent une «gueule»; utilisés dans la pub) et les figurants (constituent la masse, la foule; pubs, télé, cinéma). Dans les fichiers d'agences, on peut dénicher des people qui ont à peine 6 mois. Les mannequins commencent vers 13-14 ans.

La Belgique n'a créé aucune loi encadrant le monde de l'apparence. La France connaissait le même flou juridique jusqu'à ce qu'en 1990, la «loi mannequin» se soit fixé comme objectif de moraliser la profession. Si chez nous, il n'y a toujours pas d'accès au métier, nos voisins ne peuvent exercer l'activité d'agents de mannequins que s'ils sont titulaires d'une licence délivrée par le ministère du Travail, après avis d'une commission composée de membres de la profession. Ceux-ci s'assurent de la moralité, du professionnalisme et de l'absence d'antécédents judiciaires des agences candidates.

La France est aussi le seul pays au monde où les mannequins n'ont pas un statut de travailleur indépendant, mais de salarié. Des règles administratives protègent d'ailleurs les modèles et s'assurent du paiement de leurs prestations.

Chez nous, le grand vide juridique a poussé certaines agences à se regrouper, comme l'Abam, Association Belge des Agences de Mannequins, créée en 1995. Tollé dans le milieu de la mode: sous ce nom, six agences... bruxelloises (1) revendiquent un droit d'exclusivité auprès deleurs modèles, jusque-là représentés par différents bureaux. C'est une atteinte à la libre concurrence , hennit Marc Weidemann, à la têtede la petite agence Composites, lancée il y a trois ans, et qui, boudée par l'Abam, vient de l'attaquer en justice. Les mots de «cartel», d'«entrave à la liberté de choix» sont lâchés. Du côté des mannequins, même son de cloche. On s'estime lésé.

En face, arguant que les clients y perdent leur latin quand un même personnage est présenté par plusieurs agences et surtout à des prix différents , celles qui se qualifient d'agences sérieuses veulent mettre en garde leurs protégés contre un bradage de prix qui s'installe petit à petit.

En attendant, dans la tempête, ballottés d'une boîte à l'autre, des ados languissent près du téléphone que leur booker les appelle pour une séance photo.

(1) Les agences Dominique, New, Steff, Starmania, Ministar et Gee Models.

Le feu à la paille

«La brindille», c'est le nom qu'on lui a donné. Ses jambes, une paire de cannes à peine plus fines qu'un fétu de paille, n'ont pas supporté longtemps ses frasques et son train de vie débridé. En novembre 1998, Kate Moss «pète les plombs». Calvin Klein, le couturier-mentor américain, la répudie après qu'elle se soit confiée au magazine british «The Face»: Avant les défilés, il y avait toujours du champagne, même le matin, et je ne pouvais plus travailler sans boire. La presse à scandale saisit la coupe au bond et révèle les innombrables faux pas de la gamine. Avec Joh nny Depp, son rufian de boyfriend, elle passe ses nerfs de star sur le mobilier de leur chambre d'hôtel. Tous prédisent la chute imminente de l'alouette, engluée dans les débris du miroir de la mode. Puis, cure de désintox. Cinq semaines dans une clinique anglaise. Un retour en fanfare, à Milan. Et l'ex-égérie junkie reprend la barre. Toutes les dérives ont une fin. Pourvu qu'on accoste à temps.

Belle nez en moins

J 'habitais Coxyde, ce patelin de la Côte. Mon père, lui, vivait à Bruxelles. Un soir, mon frère m'a emmenée danser au Mirano. J'avais 15 ans. Quelqu'un de l'agence Dominique s'est approché et m'a demandé si j'avais envie de faire des photos. Dans ces cas-là, on répond oui, évidemment. C'est toujours sympa qu'on vous dise ça. Caroline Debruynea vraiment un très joli minois. Sur les photos, on a l'impression de reconnaître cette petite tête blonde. Pourtant, sa carrière n'a pas duré longtemps. Cinq, six ans, et beaucoup, beaucoup d'efforts.

Je suis allée à l'agence avec mon père. On n'a rien signé cette fois-là. Mon nez gênait sur les photos. J'avais un problème de cartilage qui me complexait très fort et j'avais déjà pensé à la chirurgie esthétique. Deux ans plus tard, première opération. Juste une petite retouche. Et là, elle se lance pour de bon dans le métier. Elle signe chez Steff. On est allé à Paris, à Milan; on était une dizaine de garçons et de filles dans un minibus et on faisait la tournée des grosses agences. On me répétait tout le temps «Elle est très belle, mais son nez, ça ne va pas». Je me suis fait opérer une seconde fois. Bien sûr, c'est moi qui payais tout.

A 18 ans, elle passe chez New. Impatiente, elle quitte une agence pour une autre, croyant chaque fois que sa carrière va enfin démarrer, qu'elle va partir à l'étranger. En attendant, elle pose pour des photos dans «Le Vif», «Knack», pour GB, La Redoute... En Belgique, il n'y a vraiment pas moyen de gagner sa vie. Etre mannequin, ça coûte cher. C'est toi qui paies ton «composite», cette espèce de carte de visite de l'agence avec ta photo. C'est déduit de ce que tu gagnes. Tu es plutôt exploitée en fait.

Mais le pire pour Caroline (devenue Kelly pour le boulot), c'est la concurrence entre les filles. Je n'étais déjà pas très sûre de moi. Alors, imaginez, face aux autres, super à l'aise, qui sortaient leur book pour un oui ou pour un non et qui se faisaient des coups bas dès qu'elles pouvaient... C'est cette compétitivité qui a tout cassé!

Quand sa nouvelle agence, Karin, l'envoie un mois à Madrid pour des castings, elle a le choix: dormir à l'agence même, là-bas, à deux ou trois dans une pièce, ou loger chez le patron. Dans sa maison, il y avait des chambres pour les modèles... Moi, j'ai préféré rester à l'agence. Je suis convaincue qu'il s'est passé des choses là-bas. Il y avait notamment un drôle de type qui insistait toujours pour qu'on aille dîner avec lui. Je me souviens aussi d'une fille de l'Est, elle avait jamais un balle. Elle demandait toujours des cigarettes, de l'argent à prêter. Qu'est-ce qu'elle est devenue?

Aujourd'hui, Caroline a 27 ans, 1,78 m et toujours 57 kilos, même après un bébé. Importatrice d'une marque de chaussures à semelles compensées, elle n'a pas de regrets. Si tu es au top, ça doit être chouette. Moi, j'en ai eu marre des galères et d'aller de casting en casting. Peut-être le souvenir le plus amer, tiens, les castings. Tu es dans une salle. Tu fais la file. Dix filles devant et dix derrière. Elles te regardent. Tout le monde te dévisage. Affreux.

Les risques du métier

A 26 ans, Claudia Schiffer se retrouvait à la tête d'une fortune estimée à plus d'un milliard de FB. Incarnant dans toute sa blondeur vénusiennele succès de cette nouvelle multinationale du fantasme. Avant d'atteindre le top des tops, le chemin des défilés ne manque cependant pas de pièges. De quoi berner les jeunes brebis crédules et appétissantes... En quatre étapes, les risques du métier et la réalité toute nue.

1. Le mirage. Aussi clinquant que le monde du sport, l'univers de la mode attire les candidat(e)s comme un miroir aux alouettes. Les mêmes dérives en terme de dopage, le même trafic d'êtres humains. Tout est permis pour de l'argent: le chiffre d'affaires mondial de l'industrie de la beauté approche les 2.400 milliards de FB. En 1996, les magazines «Fortune» et «Forbes» révèlent les revenus annuels des pionnières du star system: 504 millions de FB pour la Schiffer, suivie par Cindy Crawford (324 millions), Linda Evangelista (108 millions), Naomi Campbell (90 millions) et Kate Moss (72 millions). Aujourd'hui, un jeune mannequin féminin peut gagner de 1.500 à... 70.000 FB par jour pour une production (pubs). Pour un défilé, s'il est payé, il reçoit entre 1.500 et 10.000 FB.

2. Les loups. Garçons ou filles, personne n'est à l'abri du harcèlement sexuel sur la planète mannequins. Certaines agences sont plus protectrices que d'autres. Il y en a pour avancer que, quand une femme est le patron, la mentalité de la boîte est différente. Comme Eileen Ford qui, au lendemain de la guerre, à New York, crée son agence et chaperonne ses filles façon mère-poule. Quand John Casablancas (Elite) débarque dans les années 80, il distrait les gamines, les emmène en boîte de nuit... Il introduit l'hétérosexualité dans une profession alors dominée par les femmes et les homosexuels. Additionnez les conquêtes de Don Juan et de Casanova et vous avez l'équivalent d'une année de la vie de John, lâchait Jacques de Fontiel, l'agent du photographe de tops, Patrick Demarchelier (1).

3. Le poison. Les tops, en matière d'alcool et de drogue, rivalisent d'endurance avec les rock stars.Caroline, jeune brunette qui s'est confiée au reporter de la BBC - la seule dont on n'ait pas «pixellisé» les yeux -, vient de se faire jeter de l'agence Marylin, qui la fournissait en coke. Des noms résonnent dans les oubliettes de la mode: Patricia Davis, accro à l'héroïne dès ses premiers défilés (14 ans) est morte d'une overdose. Paula Brenken et Emmanuelle Dano, toxicomanes et alcooliques, sont décédées, l'une en tombant d'une fenêtre, l'autre dans de mystérieuses circonstances, après un viol collectif...

4. La faim. Kate Moss la première, suivie de la famélique Jodie Kidd (1,88 m, 57 kilos), ont lancé en 1998, la vague des «waifs» («enfant abandonnée», par extension «épave»). La même année, Sarah Thomas laisse tomber les défilés, écoeurée. Les gens vous demandent tout le temps d'être plus mince! Je suis dégoûtée et je ne peux rien faire pour aider ces filles à se sortir de leurs problèmes de drogue et d'anorexie. C'est un gigantesque marché au bétail. Où parfois, perdues, les jeunes brebis se font croquer toutes crues.

(1) Cité dans «Le Nouvel Observateur» du 31 juillet 1997.