La crise qui empoisonna la Belgique

Vingt-sept mai 1999, un communiqué laconique annonce que des traces de dioxine, un dangereux polluant cancérigène, ont été retrouvées dans des poulets et des œufs d’un élevage de Roulers. Le lendemain, les autorités recommandent le retrait de tous les poulets et de tous les œufs des magasins du Royaume. En quelques jours, de révélations en cafouillages, de déclarations officielles en psychose collective, le chaos s’installe : la quasi-totalité de la production animale et alimentaire belge se retrouve soupçonnée. L’Europe impose un embargo sur nos exportations. Partout dans le monde, les frontières se ferment devant les produits belges, plongeant tout le secteur dans le marasme. Les ministres de l’agriculture, Karel Pinxten (CVP) et de la Santé, Marcel Colla (SP), démissionnent. Aux élections de juin, l’électeur défenestre la coalition en place et met en selle le premier gouvernement de Guy Verhofstadt (VLD) où les Ecolos, chevaliers blancs du bien-vivre, font une entrée fracassante.

Au final, la facture est évaluée à un demi-milliard d’euros. A l’origine de la catastrophe : une fuite de PCB dans un mélangeur de graisses animales. On relèvera dans certains poulets des taux de dioxine 3.500 fois plus élevés que la norme. Il fut établi par la suite qu’environ 60 à 80 tonnes de graisse contaminées par 40 à 50 kilos de PCB et environ 1 gramme de dioxines furent produites et distribuées à divers producteurs de nourriture pour animaux. Pendant 182 jours, durée officielle de la crise, les téléspectateurs ont assisté, ébahis, à la destruction massive de poulets, d’œufs et d’autres produits fabriqués à base de matières premières suspectes. Car le système fonctionne de manière telle qu’à partir de quelques fabricants d’aliments pour animaux des centaines d’élevages sont touchés, affectant eux-mêmes des milliers de producteurs. Remonter ces filières est un casse-tête. C’est l’époque où des centaines d’employés de grande surface retirent des rayons poulets, œufs, haché, lait, beurre, saucisse, pâtés, saucissons de viande, boudins, voire pâtisserie et biscuits.

Dans des milliers d’exploitations sous scellés, les volailles grandissent, dépassent le poids autorisé et meurent d’un arrêt cardiaque ou finissent gazées, non parce qu’elles sont contaminées mais parce qu’elles sont trop grosses pour être prises en charge par les abattoirs. Ou parce que personne n’en veut…

A la recherche de nouvelles rassurantes, le public trouve souvent porte de bois quand ce ne sont pas des informations dépassées par une décision plus récente. Au grand dam de l’industrie alimentaire, le gouvernement publie des listes à chaque fois révisées de produits potentiellement suspects, alimentant la psychose au sein de la population.

La crise de la dioxine n’a pas eu qu’un impact économique désastreux. Elle a débouché sur une série de prises de conscience qui ont mené à un bouleversement complet de la chaîne alimentaire en Belgique. Car après les révélations de mai 1999, le consommateur découvre, pêle-mêle, que son poulet du dimanche est nourri avec des aliments contenant parfois de la graisse à frites usagée. Que les œufs du petit-déjeuner ne valent guère mieux. Et qu’alors que les farines animales sont interdites pour les vaches à cause des risques d’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), elles restent autorisées pour le porc et les volailles.

Il apprend que le recyclage des déchets comporte toujours des failles ; des huiles minérales (du PCB de transformateur électrique, des huiles de voitures…) pouvant se retrouver dans la production alimentaire. Il ouvre les yeux sur les dérives de l’agro-industrie. Les poulets de batteries gonflés artificiellement : un kilo de poids pris à chaque kilo et demi de nourriture ingurgité ; la production anarchique et non surveillée de l’alimentation animale, les techniques d’engraissement… Il devient conscient qu’avec l’ouverture des frontières européennes et l’industrialisation les autorités sont devenues quasiment incapables de retracer le parcours des divers ingrédients qui entrent dans la composition des alimentations animale et humaine. Il constate, en résumé, que l’argent a pris le pas sur les préoccupations pour la santé et l’environnement. Et comprend sans doute qu’à force de réclamer des aliments toujours moins chers on finit par en payer les pots cassés…

« Il n’y a pas eu d’impact pour la santé humaine », décode aujourd’hui Edwin De Pauw directeur d’un laboratoire de l’ULg. En revanche, de nombreuses leçons ont été tirées, débouchant sur la création, en 2002, de l’Agence fédérale pour la Sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca) qui a instauré un contrôle sourcilleux – critiqué par le milieu agricole – sur toutes les étapes de la production et de la distribution alimentaire. « En matière de traçabilité alimentaire, la Belgique montre désormais l’exemple », poursuit De Pauw.

Chez Test Achats, Robert Rémy est plus réservé. « Il y a eu une amélioration manifeste en matière de traçabilité. Et suite à la crise, le secteur agricole a pris conscience qu’il fallait balayer devant sa porte. Mais il ne faut pas verser dans un optimisme béat : en 2007, il y a quand même eu quarante rappels de produits alimentaires. Et nous estimons que les sanctions en cas d’infraction sont encore loin d’être dissuasives. Quant au consommateur, s’il s’intéresse un peu plus à l’étiquetage des produits, il n’a pas changé ses habitudes ».