La froideur battue en Brecht Avec «Le cercle de craie caucasien », Benno Besson chauffe Brecht à point. A votre santé Des acteurs en travail permanent

La froideur battue en Brecht Avec «Le cercle de craie caucasien », Benno Besson chauffe Brecht à point. A votre santé LAURENT ANCION ORLÉANS

Depuis quelques décennies - depuis sa mort en fait, en 1956 -, Bertolt Brecht traîne une réputation d'auteur ennuyeux, didactique et fastidieux. Malgré l'éclosion, çà et là, de mises en scène revigorantes, le cliché a la dent dure et mord encore. Le côté ludique est très important chez Brecht , coupe (court) le metteur en scène Benno Besson. On oublie souvent qu'il nous a laissé une recommandation essentielle: ne jamais ennuyer les gens!

Benno Besson est bien placé pour le savoir: dès 1949, il était à Berlin, pour travailler avec Brecht au Berliner Ensemble. Fort de cet héritage, il n'a eu de cesse de chahuter le maître, pour coller au plus près de ses intentions. L'épique «Cercle de craie caucasien», découvert à Orléans avant Namur, Tournai et Nivelles, est de cet ordre: Benno Besson fait bouillir la pièce de Brecht, non pas pour la délaver mais pour lui faire retrouver toutes ses couleurs!

«C'est la pièce

de Brecht

que je préfère»,

avoue Benno Besson

C'est la deuxième fois que le metteur en scène suisse met «Le cercle de craie caucasien» sur le métier. Besson était aux côtés de Brecht quand le dramaturge allemand créa la pièce en 1954. Mais ce n'est qu'en 1978 qu'il s'attaquera lui-même à la pièce, la menant à Louvain-la-Neuve puis à Avignon avec une floppée d'acteurs belges. Aujourd'hui, comme on le lira ci-contre, la distribution compte deux de nos compatriotes (Delphine Bibet et Christian Hecq), tandis que le rôle central est toujours tenu par la Française Coline Serreau.

Plus de vingt ans ont passé depuis le premier «Cercle de craie». Coline Serreau a mûri, indique Besson quand on lui demande pourquoi il s'empare à nouveau de l'oeuvre. Il a souri: C'est la pièce de Brecht que je préfère. Elle est un peu exceptionnelle dans son oeuvre. Souvent, chez Brecht, les femmes mènent la lutte, au service d'une cause définie par les mecs. Dans «Sainte Jeanne des abattoirs» ou dans «La mère», les enjeux sont d'abord masculins. Ici, Groucha, la figure féminine centrale, est étrangement seule. Elle mène une bagarre absolument désespérée dans la société patriarcale où nous vivons.

On indiquera aussi que «Le cercle de craie caucasien» ne correspond en rien aux images traditionnellement liées à Brecht. En scène: une bonne cinquantaine de personnages masqués bourdonnent dans une ruche qui sent bon la commedia dell'arte. Pas de décors fixes: comme les 19 comédiens, les éléments et accessoires apparaissent et disparaissent sur un plateau qui s'emplit comme un rêve. On nage en pleine fable, dans un univers tendu d'étoffes fluides par un Ezio Toffolutti en grande forme. Dans son ensemble, cet univers évoque plus la BD et le dessin animé que la tragédie didactique. Plutôt surprenant.

Je n'ai jamais été un brechtien pur et dur, explique Benno Besson. D'ailleurs, quand Brecht est mort, je ne me sentais plus en phase avec le point de vue du Berliner Ensemble. Je suis parti. Aimer, c'est un peu trahir? -Brecht avait une admiration énorme pour les grands classiques comme Molière, Shakespeare, Aristophane et Sophocle, développe le metteur en scène. Mais il admirait aussi les gens qu'il attaquait, comme Goethe et Schiller, parce qu'il pensait que les erreurs des gens hors du commun étaient plus intéressantes que la vérité des gens moins doués. Puisque Brecht ne dit pas de bêtises, on doit se permettre de le secouer un peu!

Ce parti pris mène ici à un jeu qui court à la vitesse grand V et à une mise en scène férue de burlesque. Au centre d'une guerre civile qui donne aux personnages des allures post-apocalyptiques (cheveux épars, visages blancs et volontiers tordus), la servante Groucha va sauver l'enfant abandonné par la femme du gouverneur et lui offrir son sein - c'est la «terrible tentation de la bonté» qui fonde la dialectique de la fable.

Un jeu

à la vitesse grand V, une mise en scène férue de burlesque

Quand la mère naturelle osera réintégrer le pays, à qui reviendra l'enfant? Le juge Azdak, sorte de «Robinson des bois», tranchera, après quelques drolatiques procès qui forment le délice du spectacle.

On est très loin d'un Brecht grincheux, avec un Gilles Privat (le juge) épatant d'humanité sous le masque ou un Christian Hecq (le prince rebelle) monté sur ressorts. Mais il nous a aussi semblé que le revers des masques était d'éteindre une certaine expression - l'émotion qui sourd de la Groucha de Coline Serreau, par exemple, s'y retrouve un peu muselée. Si les sentiments ne sont pas toujours faciles à reconstituer, ce «Cercle de craie caucasien» n'en est pas moins passionnant à suivre, pour en sortir un peu plus malin sur le sort que l'homme réserve à l'homme.

Didactique? Brecht pensait que le théâtre avait plus de puissance que l'école ou l'académie , commentera encore Benno Besson. Le problème, c'est qu'on a fait de son écriture une académie et une école... Heureusement, nulle trace de musée, ces soirs-ci.

«Le cercle de craie caucasien», au Théâtre royal de Namur, du 17 au 21 octobre. Réserv. au 081-22.60.26. Ensuite à la Maison de la Culture de Tournai, du 23 au 25 octobre (069-25.30.80), et au Waux-Hall de Nivelles, le 27 octobre (067-88.22.77).

Des acteurs en travail permanent

A la taverne du Cado (le Centre national de création d'Orléans), deux visages familiers accrochent le regard. Souriants, les Belges Delphine Bibet et Christian Hecq se préparent à grimper sur la scène du «Cercle de craie caucasien». On les détourne brièvement, pour mieux comprendre leur présence aux côtés du metteur en scène suisse Benno Besson.

J'ai rencontré Benno Besson par un stage du Cifas à Bruxelles, en 1997 , glisse Delphine Bibet, qui se partage entre la France et la Belgique. Notre compatriote a d'abord travaillé avec Coline Serreau, compagne de Benno Besson, pour le spectacle «Le salon d'été», avant de rejoindre l'équipe du «Cercle de craie».

Pour ma part, c'est Coline Serreau qui m'a vu dans «La main passe» et qui a ensuite emmené Benno Besson voir le spectacle, explique Christian Hecq - qui, rappelons-le, a raflé le Molière de l'Espoir masculin pour ce Feydeau. Après son choix, Benno Besson nous a quand même fait passer une audition, pour voir si on n'était pas caractériel ou terriblement ennuyeux! Il voulait aussi voir comment ça fonctionnait et nous mettre sur un pied d'égalité.

Il faut donc des qualités particulières pour jouer Brecht? Pas avec Benno Besson!, s'écrie Christian. Quand j'ai lu le texte, je me suis dit que c'était très compliqué. Ici, Benno le rend appréciable par un enfant de dix ans. Il a l'art de simplifier les choses et de les rendre lisibles sans réduire. Cette simplification est aussi coûteuse. On n'est jamais «confortable» avec Besson , note Delphine. Il nous met toujours en danger, revient avec des traductions nouvelles, change le texte, a sans cesse de nouvelles idées. C'est crevant mais passionnant!

Plus tard, dans les loges du Cado, Coline Serreau nous le confirmera: On est tout le temps en train de faire des raccords, de faire des choix, parce que Benno gratte plus loin , explique l'artiste française. Je ne suis pas du tout dans le consensus absolu: quelquefois, je ne suis pas du tout d'accord avec les options! Je trouve que la langue est parfois trop collée au texte allemand, qu'elle s'éloigne de la langue parlée. Et puis il y a des trouvailles fulgurantes... C'est sûr que Benno est quelqu'un qui cherche tout le temps. Et ça n'a pas de prix!

L. A.