LA GLORIEUSE EPOPEE DES CAFES LITTERAIRES SUR LES TRACES DES BISTROTS DE CHEZ NOUS LA PROMENADE PRECISE DE JOEL GOFFIN

La glorieuse épopée des cafés littéraires

Procope, Chat noir, Coupole, Flore, Florian, Pastroudis, Martinho, Café Bauer : tous les écrivains se sont mis au divin «cahouah».

Comme le répètent à l'envi les spécialistes, les cafés cons-tituent autant de foyers de sociabilité. On y va rituellement pour observer son prochain, échanger des idées définitives, s'informer d'un juteux scandale ou simplement taper le carton. Dans ces microcosmes bruyants et colorés, tout le monde finit par se retrouver un jour, y compris la gent lettrée. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, les cafés peuvent se métamorphoser en cénacles où l'on discute le dernier livre à la mode, où l'on fait et défait les réputations esthétiques, où l'on ne consent pas à trinquer avec n'importe qui. Si l'établissement tolère les lectures publiques, accueille des spectacles ou comporte une piste de danse, il vire au cabaret ou à la boîte auréolée d'une gloire plus ou moins crapuleuse.

Dans l'histoire du monde, les cafés littéraires occupent une place primordiale. Que de révolutions y ont été rêvées ou préparées ? Gérard-Georges Lemaire a depuis longtemps jeté son dévolu sur ces espaces de convivialité qu'il n'hésite pas à assimiler à des laboratoires où sont mises à l'épreuve les doctrines et les spéculations les plus hardies et les plus visionnaires. Le livre qu'il leur consacre vient après plusieurs autres sur la question. Nul ne s'en plaindra, même si l'enquêteur n'est pas toujours des plus soigneux. Qu'il se transporte en Egypte, en France, en Allemagne, au Portugal ou en Argentine, Gérard-Georges Lemaire gagne souvent son pari de nous faire partager l'esprit d'un lieu.

UN PRIEUR ? UN DERVICHE ?

Qu'elle soit spirituelle, libertaire ou lascive, ou les trois à la fois, la trouble nature du café doit ses particularités au subtil breuvage dont il tire son nom. Le qahwa ou cahouah a des origines nébuleuses. Quel en est l'inventeur ? Un prieur ? un derviche ? En Islam, la légende supplée au défaut de certitudes. La bâtardise du fruit lui vaut d'abord une célébrité ambiguë : il est tantôt exalté, tantôt dénigré. Certains pensent que sa consommation prédispose à braver les interdits sociaux. Au XVIe siècle, on va jusqu'à promulguer une «fatwa» contre lui et les tavernes où il est servi. De savants médecins dénoncent sa nocivité. Puis tout se tasse, c'est le cas de le dire. Le cahouah finit par avoir pleinement droit de cité en Orient. Il ne lui reste plus qu'à conquérir l'Occident.

Là non plus, cela ne va pas sans mal. Des réticences, des résistances se font jour, elles s'appuient sur les jugements de la Faculté. C'est que le cahouah apporte avec lui la liberté dont il est la matérialisation. Adopter cette potion réputée divine revient à transférer chez soi les comportements risqués qu'elle suscite dans les lieux où elle est voluptueusement ingérée. Au-delà des différences évidentes, prévient Gérard-Georges Lemaire, en Orient comme en Occident, les cafés ont vite fait office d'image inversée des cours royales et princières et des ins-tances ecclésiastiques.

De l'inversion à la subversion, il n'y a qu'un pas. N'en déplaise à Mme de Sévigné, la cour de Louis XIV fait fête au cahouah. Le ton est donné. On peut penser que 1789 s'explique en partie par le triomphe de la délectable boisson introduite en France un bon siècle auparavant. C'est un certain Francisco Procopio dei Coltelli, expert en distillations, qui a eu l'idée de servir le nectar brun dans un écrin digne de lui. Et le café de Procope a été élevé au rang de quartier général de la Comédie. A son Persan, observateur des moeurs parisiennes, Montesquieu fait dire : Si j'étais le souverain de ce pays, je fermerais les cafés car ceux qui fréquentent ces endroits s'y échauffent fâcheusement la cervelle.

PRÉCIS ET SUGGESTIF

On s'en doute, l'histoire des cafés littéraires regorge d'anecdotes diverses, douces ou poivrées, toujours aimables. S'aidant de descriptions puisées chez les écrivains et chez les journalistes, Gérard-Georges Lemaire multiplie les visites guidées.

Les témoignages sont souvent suggestifs. Qu'ils se nomment Musset ou Mahfouz, les auteurs cités font oeuvre de peintres réalistes, attentifs au moindre détail significatif.

En leur compagnie, le lecteur a le plaisir de croiser des célébrités d'époque, de se mettre par l'imagination dans la peau d'un dandy, d'un bohème ou d'un existentialiste. Voulez-vous cet été faire le plein d'atmosphères ? Vous lirez, cela rime, «Les Cafés littéraires».

MICHEL GRODENT

Gérard-Georges Lemaire, «Les Cafés littéraires. Vies, morts et miracles», éd. de la Différence, 544 p., 1.637 F.

Sur les traces

des bistrots de chez nous

Feuilletant «Les Cafés littéraires», tout bon Belge qui se respecte ira droit aux pages consacrées à sa fière et noble capitale. Nous ne sommes pas suffisamment «caféionomane» pour en dire avec précision les défauts et les qualités. Il est cependant l'une ou l'autre erreur de détail qui risque de hérisser nos compatriotes. Lorsque Gérard-Georges Lemaire parle de la capitale du royaume né du traité de Vienne en 1815, on ne peut s'empêcher de tiquer et de se poser la question fatidique : l'ensemble est-il à l'avenant ? Ce genre de bavure rappelle un peu le fameux « C'est à Ghand, joyau des Ardennes belges...» des «Bijoux de la Castafiore» !

L'auteur pointe d'emblée la singularité de Bruxelles en matière de cafés. Il la voit comme une sorte d'île qui s'est forgé ses traditions, ses coutumes, ses manies et sa culture en dehors des grands courants européens. Selon lui, le plus ancien cabaret de Bruxelles est sans doute L'Ours, près des Récollets. D'autres établissements ont droit à des présentations plus ou moins fouillées, fondées sur la lecture de Louis Quiévreux et de Fernand Servais. Sise autrefois rue de la Montagne, l'auberge du Miroir a abrité Charles Baudelaire, ennemi juré du faro. Il est également question des Milles colonnes, des Trois suisses, un café remarquable pour sa décoration baroque, du Duc Jean, tenu par un baes surnommé «le philosophe ».

Décrit comme l'antre par excellence de la faune journalistique, le café du Compas, rue du Fossé-aux-Loups, fera naître bien des regrets du temps passé. La patronne s'appelait Fifine. Elle maternait à ce point les remplisseurs de gazettes qu'elle tenait à leur disposition une armoire bourrée de papier, de plumes, de buvards, d'encriers et de pots de colle. On dit qu'elle avait ses petits favoris. Henri Nizet, l'éditorialiste de «La Dernière Heure» - le Monsieur Sinet, de «Par fil spécial» d'André Baillon -, n'avait pas comme Georges Garnir le bonheur d'être un chouchou de Fifine.

Plus proche de nous et encore en activité (rue des Alexiens, avec «s» !), La Fleur en papier doré - et non La Feuille en papier doré, autre erreur préjudiciable au livre - fut effectivement un haut lieu du surréalisme belge. La mini-section belge se termine par un portrait chaleureux de La Mort subite (il serait plus juste d'écrire «A la mort subite» et de situer le café rue Montagne-aux-Herbes-Potagères). Gérard-Georges Lemaire le tient pour le lieu le plus émouvant de la Bruxelles élevée à son corps défendant au rang de centre nerveux de l'Europe. A son corps défendant... et souffrant !

M.G.

La promenade

précise

de Joël Goffin

On ne peut à la fois se vouloir panoramique, comme semble avoir été le souci de Gérard-Georges Lemaire, et être pertinent sur chaque ville que l'on évoque. A Bruxelles, maintes adresses ont échappé à sa vigilance, qui se trouvent en revanche mentionnées par Joël Goffin dans son récent «Sur les pas des écrivains à Bruxelles».

C'est ainsi qu'il rappelle le faible de Georges Eekhoud pour les bières anglaises servies à la taverne «Greenwich», au 7 de la rue des Chartreux, qu'il souligne le rôle de la Taverne royale, à l'endroit qu'occupe aujourd'hui, galeries Saint Hubert, le magasin «A la tentation», mais sans préciser que c'était l'un des quartiers généraux des écrivains de la Jeune Belgique, à la fin du siècle dernier. Il a aussi le mérite de nous informer que l'Estrille du Vieux Bruxelles, au 7 de la rue de Rollebeek, a eu pour habitués Edmond Picard, Norge et Odilon-Jean Périer, et de signaler qu'au bas de la place Royale, se trouvait une taverne du Prince of Wales qui eut pour clients aussi bien Dickens ou William Thackeray que Baudelaire ou Alexandre Dumas.

Et, surtout, il a l'attentive mémoire de nous faire souvenir qu'au Petit Rouge de la place Saint-Jean, le bistrot préféré de Magritte, on conserva longtemps, suspendue au porte-manteau, la pelisse du poète et critique Marcel Lecomte, l'auteur du «Carnet et les Instants», pilier de l'établissement, qui était parti déjeuner à deux pas, et qu'un infarctus malencontreux empêcha à tout jamais de venir la récupérer...

J.D.D.

Joël Goffin, «Sur les pas des écrivains à Bruxelles», éditions de l'Octogone, 120 p., 395 F.