LA MORT A REJOINT FRED DE BRUYNE (63 ANS) QUI TENTAIT DE LUI ECHAPPER IL AVAIT DOMINE LE CYCLISME A LA FIN DES ANNEES 50

Décès à 63 ans d'un homme qui, assurant la transition entre Van Steenbergen et Van Looy, avait dominé le cyclisme à la fin des années 50

La mort a rejoint Fred De Bruyne qui tentait de lui échapper

Une des dernières fois que nous lui avons parlé, c'était aux portes de l'automne. En Belgique, le climat était presque hivernal. Mais à Seillans, dans le sud de la France, là où il était installé depuis cinq ans, la saison était d'une douceur extrême. Je pourrais même manger au jardin, avait-il dit comme pour bien insister sur le bonheur qui, en dépit de la maladie, était le sien. Celui-ci n'est cependant pas éternel et Fred De Bruyne, vaincu par le cancer n'y goûtera plus. Il n'a pu échapper au destin...

Le monde du cyclisme, lui, aurait pourtant volontiers permis à cet homme qui y avait été, parfois, mal aimé, de gagner le dernier duel qu'il s'était promis de livrer. Coureur de qualité, Fred De Bruyne était, en effet, un homme attachant, servi par un sens aigu de la modestie et de la convivialité. Successivement coureur, journaliste, directeur sportif et chargé de relations publiques, il a longtemps fait souffler un vent chaud dans un univers de plus en plus froid. Cela ne l'empêchait pas, au passage, de jeter également un regard lucide, mais non désabusé, sur l'évolution du sport qui, durant la deuxième moitié des années 50, fit sa notoriété.

Fred De Bruyne a, en réalité, été un homme de transition entre deux de ses compatriotes, Rik Van Steenbergen et Rik Van Looy. Au début de sa carrière, cependant, ce fils d'un cafetier gantois qui avait tâté du vélo aurait sans doute préféré être un brillant intermède, succédant à Louison Bobet pour ensuite céder le relais à Jacques Anquetil.

C'est que Fred De Bruyne rêvait de Tour de France lorsqu'en 1953, il devient professionnel après avoir été brillant tant dans les catégories d'âge que chez les indépendants. Très vite, cependant, il se rend compte que ses qualités de grimpeur sont insuffisantes pour revendiquer une victoire dans la Grande Boucle. Gino Bartali m'a fait prendre conscience de mes limites, aimait-il rappeler. L'Italien était en fin de carrière quand je fis mes premiers pas chez les pros. Pour me tester, j'avais envisagé de calquer ma façon de courir sur la sienne dès l'instant où nous prenions, bien entendu, le départ d'une même épreuve. Or, dès que la route montait, il me lâchait...

Comprenant donc très vite que son désir de maillot jaune se heurtait à ses limites en montagne, notre compatriote ne va pas abandonner toute ambition. Au contraire, il les reporte sur les courses d'un jour. Ainsi, après avoir appris son métier dans l'ombre de Louison Bobet et sous la houlette d'Antonin Magne, il se montre d'abord bon élève en remportant, en 1954, trois étapes du Tour avant de décrocher, l'année suivante, un premier accessit dans Paris-Tours et le Tour de Lombardie.

UN DÉPART POUR CAUSE

DE CONFLIT AVEC BOBET

Dès lors, personne ne fut vraiment surpris quand Fred De Bruyne domina le printemps 1956 en s'adjugeant Paris-Nice, Milan-San Remo et Liège-Bastogne-Liège avant de conquérir trois nouveaux succès partiels dans la Grande Boucle et de s'imposer au challenge Desgranges-Colombo, ancêtre du Super-Prestige. À 25 ans, le Gantois ne posait, toutefois, que les premiers jalons d'un règne appelé à durer pendant deux ans encore.

Quittant le groupe Mercier en conflit avec Louison Bobet qui supportait mal l'audace de son jeune coéquipier, De Bruyne rejoint, en 1957, les rangs de la puissante formation Carpano. Il triomphe alors au Tour des Flandres et à Paris-Roubaix. Dans l'Enfer du Nord, il se livre d'ailleurs à une authentique démonstration, pareille à celle qui lui avait permis, 12 mois auparavant, de gagner la «Primavera» après s'être échappé dans le Copa Berta. À l'automne, sa victoire dans Paris-Tours lui permet, en outre, de conquérir un deuxième challenge Desgranges-Colombo, avant de réaliser le triplé l'année suivante.

C'est que, tôt en forme, il remporte Paris-Nice, puis Liège-Bastogne-Liège, tout en étant deuxième de Paris-Tours et troisième de Gand-Wevelgem. Mais, en 1958, Rik Van Looy est apparu et celui-ci ne va pas tarder à lui barrer le chemin. Deuxième du «Het Volk» en 1959, De Bruyne remporte, certes, encore Liège-Bastogne-Liège. C'est, toutefois, le dernier grand sacre d'une carrière qui prendra fin en 1961 sans titre mondial.

L'AFFAIRE POLLENTIER

ET LE MÉPRIS DES COUREURS

Fred De Bruyne a, toutefois, très vite l'occasion de vivre des championnats du monde. Il se reconvertit, en effet, dans le journalisme sportif, devient commentateur pour la BRT et assiste ainsi aux multiples couronnements de Van Looy d'abord, d'Eddy Merckx ensuite. Mais, témoin privilégié des choses du cyclisme, il doit changer de maillot à la fin des années 70. Prié de quitter la télévision, il endosse l'habit de directeur sportif. Et il ne le fait pas dans les conditions les plus faciles qui soient. En 1978, en effet, il succède à Guillaume Driessens à la tête d'une équipe Flandria qui réunissait alors Freddy Martens, Marc Demeyer et Michel Pollentier. S'il y conquiert de bons résultats avec un circuit «Het Volk», un titre de champion de Belgique et un maillot vert au Tour, il doit affronter la polémique née d'une tentative de fraude du dernier nommé. Quelques minutes après être devenu le leader de la Grande Boucle, Pollentier, rappelez-vous, se fait surprendre au contrôle antidopage de l'Alpe-d'Huez avec, sous l'aisselle, une poire en caoutchouc remplie d'une urine qui n'est pas la sienne. Le Flandrien est mis hors course et Fred De Bruyne, sans doute étranger à l'affaire, abandonne beaucoup de sa sérénité en perdant un peu de son crédit.

Heureusement, il le restaure facilement en dirigeant, ensuite, le groupe DAF (de 1979 à 1981). Enfin, il réussit parfaitement sa sortie à la tête de l'équipe Aernould (de 1982 à 1983). Après avoir dirigé Roger De Vlaeminck et Hennie Kuiper, il y permet, en effet, à Eric Vanderaerden de signer ses débuts chez les professionnels et d'y endosser, au passage, le premier maillot jaune du Tour 1983...

Déçu, cependant, par l'attitude de ses coureurs, Fred De Bruyne ne souhaite plus exercer, par la suite, ses talents de directeur sportif. Il reste néanmoins dans le milieu en rejoignant alors Panasonic. En tant que chargé de relations publiques, il y fait merveille, s'imposant comme un interlocuteur privilégié des médias qui apprécient à la fois la qualité de ses propos et leur franchise.

Au printemps 1991, pourtant, Fred De Bryune fait défaut au cyclisme, pour la première fois depuis 40 ans. Malade, il vit alors entre Gand et Seillans, entre sa terre natale et celle qu'il avait adoptée, n'apparaissant plus dans le sillage d'un peloton où son absence a vite créé un vide, trop souvent perceptible. Et ce vide, sous doute, n'est pas prêt d'être comblé.

Br. D.

SON PALMARÈS

Né à Berlaere le 21 octobre 1930.

Professionnel de 1953 à 1961.

1954: trois étapes du Tour de France (Angers, Toulouse, Troyes), une étape du Circuit des Six Provinces, Ertvelde et Berlare.

1955: Circuit de Belgique centrale, Circuit des Ardennes flamandes, une étape des Provinces du Sud-Est et Zele.

1956: Paris-Nice, Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, trois étapes du Tour de France (Lille, Lorient, Bayonne), lauréat du Desgranges-Colombo, 2e de Paris-Roubaix, 5e de Bordeaux-Paris, 5e du Championnat du monde, 26e du Tour de France.

1957: Sassari-Cagliari, Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Paris-Tours, Desgranges-Colombo, 2e de Milan-San Remo, 4e de Paris-Bruxelles, 5e du Championnat du monde, Six-Jours de Gand.

1958: Paris-Nice, Liège-Bastogne-Liège, Week-End ardennais, Desgranges-Colombo, 2e de Paris-Tours, 3e de Gand-Wevelgem, 16e du Giro.

1959: Liège-Bastogne-Liège, 2e du circuit «Het Volk», 5e de Bordeaux-Paris, 30e du Tour de France, Six-Jours de Gand.

1961: Kuurne-Bruxelles-Kuurne (ex aequo avec Léon Van Daele).