LA MORT DE MALIK OUSSEKINE : PAS DE PRISON POUR LES POLICIERS

La mort de Malik Oussékine:

pas de prison pour les policiers

Paris, 28 janvier.

«Mais alors, pas de prison pour eux?...» La plus jeune des soeurs de Malik Oussékine secoue la tête. Elle ne peut pas imaginer que les deux policiers violents - l'un en aveux, l'autre traité de menteur tout au long des six jours d'audiences - sortent libres de ce procès. Cinq ans avec sursis au brigadier Schmitt, deux ans assortis du même sursis à l'agent Garcia. Ce verdict de la cour d'assises de Paris sera écouté, samedi fort avant dans la nuit, dans le plus lourd silence.

L'avocat général avait requis cinq ans d'emprisonnement, dont trois ferme, à l'encontre de Jean Schmitt, et deux avec sursis pour Christophe Garcia... Il est vrai que tous deux ont été jugés coupables de coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Et qu'ainsi, comme le notera, résigné, un frère de Malik, la morale est sauve.

Mais comme cette condamnation «de principe» paraît dérisoire en regard de ce qui s'est passé! Les deux «voltigeurs» ont bénéficié de circonstances atténuantes. De fait, il y en avait: formation nulle, bricolage que ce corps de «voltigeurs» à moto armés de longs bâtons et chargés de casser les «casseurs» qui surgissent dans les queues de manifs, ordres imprécis, responsabilités diffuses, hiérarchie évanescente.

Et puis, surtout, il y a eu ces dépositions de neuf (neuf!) experts-médecins venus détailler à l'audience la fragilité physique du jeune homme.

«Que faisait-il là?»

Coups de matraques, coups de pied (oui, même cet acte bestial contre un homme à terre) ne pouvaient - ont-ils affirmé paisiblement - provoquer la mort d'un individu «normal». Malik souffrait d'insuffisance rénale et cardiaque. Malade rétif, il se soignait mal, observait peu son régime, manquait parfois les séances de dialyse. Le coupable de sa mort, c'est lui!

C'est un malade imprudent qui s'est heurté à deux fonctionnaires de police un peu nerveux, le 6 décembre 1986 dans le hall du numéro 20 de la rue Monsieur-le-Prince. En dépit de Me Kiejman, le talentueux avocat de la partie civile, en dépit de la rigueur de l'avocat général, Mme Commaret, rien n'y fera. Et rien ne pourra empêcher Me Garaud, l'avocat du brigadier Schmitt, de s'écrier, parlant de Malik Oussékine: Que faisait-il là, dans cet état-là?

L'impression faite par les médecins sera telle que nul ne pourra renverser la proposition, demandant ce que les deux policiers matraqueurs faisaient là, à l'intérieur d'un immeuble, y réduisant de cette façon-là, à un petit tas de chair sans vie, un passant fuyant leur violence. La question même qu'avait posée, en conclusion d'un livre-enquête remarquable, une jeune femme de l'âge de Malik, écrivant: Nul ne se demande s'il était bien nécessaire au respect de l'ordre et de la démocratie, de lâcher dans Paris des hommes dont la mission est de tabasser arbitrairement leur prochain... (1).

Le «peloton voltigeur moto-porté» a effectué une cinquantaine de sorties dans Paris, depuis quinze ans. Bien qu'on ne l'utilise plus, il n'a pas été dissous. Il peut donc toujours servir. Il peut encore causer ce que la défense de MM. Schmitt et Garcia a appelé un accident, avec toutefois cette espérance d'improbabilité fondée sur la solidité du crâne et de la constitution du quidam qui en ferait d'aventure la percutante expérience.

«Le destin»

On ne répare pas un grand malheur en commettant une injustice!, a également dit Me Garaud qui a ajouté, toujours à l'intention des jurés (huit femmes, un homme), que condamner les deux policiers ne rendrait pas la vie à un homme sans doute simplement mort de peur. Et de plaider le doute, un doute tous azimuts: le seul témoin du drame, Paul Bayzelon, incapable d'identifier les policiers dissimulés sous leurs casques et leurs visières; l'arme du brigadier apportée (peut-être) dans le hall tragique par le témoin ou par la victime elle-même; l'absence de preuves de la présence de Schmitt; l'agent Garcia qui y était, mais qui n'a donné «que» quelques coups de matraque.

La mort de Malik, à qui la faute, finalement? Un des médecins l'avait déjà dit: à un malencontreux coup de pouce du destin, opinion que la défense fut trop heureuse de reprendre à son compte.

JACQUES CORDY.

(1) La Mort indigne de Malik Oussékine, Nathalie Prévost, éd. Barrault.