La «première guerre mondiale africaine»

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Journaliste au service Monde Temps de lecture: 5 min

La «première guerre mondiale africaine» COLETTE BRAECKMAN

La République démocratique du Congo est le théâtre de la «première guerre mondiale africaine», du premier conflit mettant aux prises sur le continent noir les armées de six pays différents. Compte tenu de la disparition du président Kabila, quelles sont les motivations, les objectifs des uns et des autres?

1 Rwanda. Kigali, pour justifier la présence de son armée au Congo, a toujours avancé des arguments de sécurité, la nécessité de traquer les «génocidaires hutus» et autres «forces négatives». En réalité, d'autres impératifs guident son action: le désir d'exploiter les ressources de l'est du Congo, un rêve d'expansion territoriale et en tout cas l'ambition de mettre en place à Kinshasa une équipe amie, sinon soumise. C'est dans ce but que les Rwandais soutiennent le Rassemblement congolais pour la démocratie qu'ils voudraient, par les armes ou la négociation, amener au pouvoir à Kinshasa. Par ailleurs, ayant combattu pour Kabila, les Rwandais estiment avoir été trahis par leur ancien allié; ils lui en voulaient pour avoir déclenché une traque des Tutsis en août 1998, qui avait fait de nombreuses victimes à Kinshasa, à Lubumbashi et ailleurs. Aux yeux du président Kagame, aucun accord ne pouvait être considéré comme crédible aussi longtemps que Kabila était au pouvoir et Kigali n'avait pas apprécié la rencontre entre Kabila et l'ex-roi Kigeri. Joseph Kabila, en revanche, est bien connu à Kigali.

2 Ouganda. Comme Kagame, le président Museveni estime avoir été trahi par son allié Kabila, qu'il avait contribué à mettre au pouvoir. Kabila en effet s'est opposé à l'exploitation systématique des ressources du Nord-Est par l'armée ougandaise, il n'a pas voulu se soumettre aux conseils de gouvernance politique que lui prodiguait un Museveni se comportant volontiers comme le parrain de la région. Allié au Rwanda tant pour placer Kabila au pouvoir que pour tenter de le démettre, l'Ouganda s'est cependant démarqué de Kigali pour deux raisons essentielles: la première est la compétition pour l'exploitation des richesses de l'Est (illustrée par les trois guerres de Kisangani), la seconde est politique. En effet, alors que les Rwandais rêvent de gouverner par Congolais interposés, les Ougandais, dont les impératifs de sécurité sont moindres, souhaitent la mise en place d'un pouvoir congolais autonome et responsable, et, dans ce but, ils épaulent Jean-Pierre Bemba et forment son armée.

L'Angola est amené,

fût-ce contre son gré,

à être le parrain

de l'après-Kabila

3 Burundi. L'armée burundaise reconnaît qu'elle est présente en RDC, mais elle limite son action aux rives du lac Tanganyika, à la frontière du Sud-Kivu, pour des raisons sécuritaires: elle poursuit au-delà des frontières les rebelles hutus intégrés dans le dispositif militaire de Kabila. Ce dernier, qui était le «parrain» des Forces pour la défense de la démocratie, avait réussi à rapprocher du président Buyoya le plus radical des mouvements hutus, qui aurait pu se rallier à l'accord de cessez-le-feu. Une annonce était prévue au sommet francophone de Yaoundé, ce que Bujumbura dément aujourd'hui par prudence. En effet, un tel accord était très mal vu par les radicaux tutsis de la région et il a pu précipiter la fin de Kabila.

4 Zimbabwe. Le plus en vue des alliés de Kabila, qui entretient au Congo une force de 12.000 hommes, le Zimbabwe n'est cependant pas l'élément le plus déterminant. Affaibli par la contestation interne, par la crise économique due à la mauvaise gestion mais aussi au fait que les bailleurs internationaux pénalisent son pays à cause de l'engagement au Congo, le président Mugabe cherche à se retirer et a même demandé au président français Chirac de l'aider à trouver une issue. Cependant, venu en RDC pour préserver le régime Kabila mais plus encore l'intégrité territoriale du Congo et la souveraineté de Kinshasa, le Zimbabwe ne peut lâcher ainsi un pays dans lequel il a beaucoup investi; il s'est engagé à poursuivre son assistance.

5 Namibie. Engagée en RDC dans le cadre des accords de la SADC (Conférence pour le développement des pays d'Afrique australe), la Namibie entretient 2.500hommes au Congo. Son objectif est plus de marquer sa solidarité avec l'Angola et le Zimbabwe que de soutenir le régime Kabila lui-même; le fait que Kinshasa ait récusé, sinon humilié, le facilitateur Masire embarrasse la Namibie, qui tient en haute estime l'ancien président du Botswana. Les troupes namibiennes resteront en RDC jusqu'au moment du déploiement de la force de l'ONU.

6 Angola. Riche et doté d'une armée aguerrie, l'Angola s'est porté au secours de Kinshasa pour des raisons simples: appliquer les accords de solidarité prévus entre les pays de la SADC et, surtout, empêcher l'Unita de trouver en RDC une base arrière. A Kinshasa, les Angolais, qui ont annoncé que leurs troupes resteraient au Congo, souhaitent une équipe cohérente et fiable, et ils étaient de plus en plus excédés par l'imprévisibilité de Kabila. Ils lui avaient conseillé de mener une négociation politique sérieuse, dans le cadre des accords de Lusaka, et avaient désapprouvé la convocation unilatérale d'une rencontre avec l'opposition, prévue à Libreville, en dehors du cadre de Lusaka. Vigilants pour ce qui concerne leur sécurité et leurs frontières, les Angolais ne seraient pas prêts à tolérer une poussée des rebelles du RCD et des Rwandais sur Lubumbashi ou Mbuji Mayi, car ils estiment que cela pourrait remettre en selle l'opposition armée angolaise, dirigée par Jonas Savimbi. Ils soupçonnent en effet Kigali d'avoir servi de plaque tournante pour des livraisons d'armes et d'avoir collaboré militairement avec l'Unita.

Les protagonistes les plus durs sont Kigali et Luanda. Et, inversement, seul un accord entre ces deux capitales pourrait sceller une paix durable. L'Angola, qui assure actuellement la sécurité de Kinshasa et appuie les Katangais du régime, est amené, fût-ce contre son gré, à être le véritable parrain de l'après-Kabila.*

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