La question royale vue par Hubert Pierlot Série (1/5) L'autre vérité de la crise royale REPÈRES

L'autre vérité de la crise royale

LA QUESTION ROYALE VUE PAR HUBERT PIERLOT

Série (1/5)

CHRISTIAN LAPORTE

Hubert Pierlot avait comme devise « Pro Patria Semper ». Son engagement à l'égard de cette patrie fut total et sincère, mais elle fut bien ingrate à son égard à l'automne de sa vie. Alors qu'à l'instar de quelques autres vrais hommes d'État, il avait sauvé le pays et la monarchie pendant la Seconde Guerre mondiale, l'ancien Premier ministre fut ostracisé jusqu'à son dernier souffle par la Belgique officielle, qui lui reprochait d'avoir précipité la chute de Léopold III.

Certes, une fondation portant son nom fut créée en 1966 et s'efforce jusqu'à aujourd'hui de cultiver sa mémoire en mettant à l'honneur des travaux historiques de qualité.

Certes, encore, les mêmes amis et anciens collaborateurs gravitant autour du gouvernement de Londres ont été à la base de l'érection d'un monument commémoratif à la gloire de l'homme d'État luxembourgeois dans son village natal de Cugnon, inauguré très symboliquement cinquante ans après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en Belgique.

Mais voilà, si l'on y retrouve les noms d'éminentes personnalités politiques et de grands commis de l'État, il s'agissait toujours d'initiatives quasi privées. Jamais, en effet à ce jour, la Belgique n'a reconnu les apports de Pierlot non seulement pendant la guerre, en permettant aux Belges de rester dans le camp des démocrates, mais aussi déjà entre les deux conflits mondiaux lorsqu'il joua un rôle de pointe dans la vie politique d'abord comme conseiller puis comme ministre. Et s'il fut fait comte et ministre d'État, c'était sous la Régence...

Pire encore, la propre famille politique de Pierlot, à quelques rares exceptions près, accentua ce boycott. Un comble, car nombre d'hommes politiques sociaux-chrétiens n'avaient pas hésité à instrumentaliser Léopold III, par pur électoralisme, avant de l'abandonner à son sort lorsqu'il était, enfin, revenu d'exil, en juillet 1950. L'on peut comprendre que les proches de Pierlot en conçurent une amertume certaine. Et qu'ils hésitent toujours aujourd'hui à ouvrir ses archives.

Conséquence regrettable pour le devoir de mémoire : il n'existe pas à ce jour de biographie de Pierlot digne de ce nom. Ajoutons à cela le fait que, fidèle à sa conception de l'État, Hubert Pierlot se claquemura, peut-être plus que de raison, dans la discrétion qui avait été demandée à tous les acteurs directs de la Question royale.

Une seule fois, Pierlot renonça à ce devoir de réserve : en juillet 1947, il estima devoir répliquer aux attaques lancées à son égard par la Commission d'information qui devait faire, en principe, toute la clarté sur la période troublée de la guerre. « Devait », car elle aurait dû être composée de membres acceptés tant par le Roi que par le Premier ministre de l'époque, Achille Van Acker. Mais le gouvernement ne marqua pas son accord et Léopold III décida, dès lors, de précipiter les choses en instituant sa propre commission à laquelle il remit aussi son Livre blanc, un recueil de documents relatifs à la période 1936-1946 rassemblés par son secrétariat.

La commission Servais, ainsi appelée parce qu'elle fut présidée par le ministre d'État et procureur général honoraire Jean Servais, déposa un rapport dont les conclusions étaient relativement unanimistes (tous, disait-il, n'avaient voulu que le salut du pays), mais en lisant entre les lignes, il ne faisait pas de doute que les ministres qui avaient pris l'option de poursuivre la guerre depuis Londres étaient stigmatisés pour ne pas avoir suivi le chef de l'État.

Le rapport, qui comprenait pas moins de 194 annexes, fit bondir Hubert Pierlot, qui décida de faire connaître sa vision de l'événement en rédigeant une suite de douze articles, qui furent publiés du 5 au 19 juillet dans les colonnes du « Soir ».

La direction de notre Rédaction à l'époque accepta d'autant plus facilement la série de l'ancien Premier ministre que tout indépendant et neutre qu'il fût, le journal était parfaitement conscient qu'il ne fallait pas laisser pourrir la Question royale « car cela eût mis en péril et le pays et la monarchie ».

Cinquante-six ans après, le document de Pierlot a certes subi l'usure du temps. Il n'a pas été épargné non plus par les assauts des léopoldistes, ni par la commission qui a, évidemment, contesté ses dires. Il s'est sans doute vu démenti aussi sur certains détails par les historiens impartiaux, mais globalement, il reste un témoignage utile à l'Histoire.

Sans doute, parce que contrairement au « Pour l'Histoire » de Léopold III, il a été rédigé pratiquement dans le feu de l'action. Republier ces textes intégralement eût été laborieux car ils s'adressent forcément à un public de 1947, mais il nous a paru intéressant d'en reprendre la substantifique moelle à travers une série d'articles complétés par des regards politiques et scientifiques sur la personnalité d'Hubert Pierlot. Une manière aussi d'expliquer aux jeunes générations que la Question royale ne fut en aucune manière un débat pour ou contre la monarchie - même les socialistes défendirent pratiquement jusqu'au bout la continuité monarchique - mais un conflit entre deux conceptions des prérogatives constitutionnelles. Léopold III se considérait comme chef de l'armée à part entière dans la lignée de son père en 14-18, alors que ses ministres estimaient qu'ils devaient le couvrir en toutes circonstances. Enfin, Léopold III était un homme aussi obstiné et têtu que pouvait l'être son Premier ministre de guerre.

Chacun avait une vision très stricte du sens du devoir, tous deux étaient très méfiants de nature. Selon Herman Van Goethem et Jan Velaers, auteurs d'une étude magistrale sur le Roi (1) avant et pendant la guerre, hélas toujours non traduite en français, à ce jour, « la Question royale fut aussi un drame profondément humain »...

Brisant un long silence, Hubert Pierlot expliquait d'entrée de jeu qu'il ne pouvait admettre que la Commission explique que les ministres s'étaient trompés sur la portée des actes du Roi. « Le chef du gouvernement de l'époque a l'obligation morale de dire s'il acquiesce à cette version et à cette appréciation ».

L'objection tirée du secret auquel l'ancien ministre est tenu n'est plus de mise au moment où ce qui restait de ce secret vient d'être levé. Et Pierlot de se demander « s'il serait le seul à ne pouvoir ou à ne vouloir parler... » Une formule qui n'est pas sans rappeler le problème de conscience de... Baudouin Ier à propos de la loi sur l'avortement...

L'ancien Premier ministre répliqua dès lors à ce qui s'était mué en apologie, non sans remercier « Le Soir » toujours accueillant à toute parole libre.·

(1) « Leopold III, De Koning, het Land, de Oorlog », Lannoo, Tielt.

Demain: la politique d'indépendance

REPÈRES

Naissance. Hubert, Marie, Eugène Pierlot est né à Cugnon le 23 décembre 1883.

Etudes. Après l'école abbatiale de Maredsous et le collège Saint-Michel à Bruxelles, il décroche un doctorat en droit et une licence en sciences politiques à l'UCL.

Première guerre. Pierlot s'engage comme volontaire dans l'infanterie en 14-18. Il termine le conflit comme lieutenant au 30e régiment de ligne.

Avocat. Il s'inscrit au barreau de Bruxelles en 1908 et y restera jusqu'à sa mort.

Carrière politique. Chef de cabinet du Premier ministre Delacroix en 1919, il se lance dans la politique active en 1926. Pendant 20 ans, il siège au Sénat. Entre 1934 et 1945, il fut aussi successivement ministre de l'Intérieur, de l'Agriculture, des Affaires étrangères, de la Défense, et, last but not least, Premier ministre.

Conseil d'Etat. Pierlot siégea au Conseil d'Etat de 1947 à 1950.

Décès. L'ancien Premier ministre décède le 13 décembre 1963 à Uccle.

C. L.