La rue Saint-Bernard cache l'atelier délabré d'un géant bruxellois du symbolisme

La rue Saint-Bernard cache l'atelier délabré d'un géant bruxellois du symbolisme

Effacer jusqu'au souvenir de Khnopff

Des toiles de publicité masquent le dernier vestige de l'ancien atelier de Khnopff. Sans protection, la mémoire des lieux est menacée d'oubli.

Le coin de la rue Saint-Bernard et de la rue de la Source, à Saint-Gilles, est une misère de patrimoine. Une pompe à essence (aujourd'hui abandonnée) a fait imploser le rez-de-chaussée de l'hôtel de maître bourgeois construit en 1886, tandis qu'une mauvaise pluie d'été infiltre les étages. Le nouvel acquéreur de l'immeuble vient de dissimuler cette façade honteuse derrière un rideau de panneaux publicitaires.

Difficile d'imaginer qu'à cet endroit précis, le géant symboliste de la peinture du XIXe siècle, Fernand Khnopff, a donné quelques-uns de ses plus talentueux coups de pinceau... En passant devant le chancre de la rue Saint-Bernard, Joël Goffin, un admirateur de Khnopff, s'est ému du sort réservé à l'ancien atelier d'artiste. Il a écrit aux plus hautes autorités de la Région et de la Communauté française pour tenter de sauver ce qui subsiste du bâtiment.

- Durant l'été 1994, l'immeuble avait été mis en vente par la société immobilière Toby au prix de 9 millions, explique Joël Goffin. Les nouveaux propriétaires, probablement dans l'attente de sa destruction, l'utilisent comme panneau d'affichage ! Il s'agit pourtant du seul atelier de Khnopff encore debout. Il y a peint ses oeuvres les plus célèbres de 1888 à 1902. Ses cartes de visite et son courrier de l'époque, notamment celui adressé au Cercle de la Libre Esthétique, faisaient régulièrement allusion à son atelier de la rue Saint-Bernard.

SAUVER UN LIEU SYMBOLIQUE

C'est au premier étage de la rue Saint-Bernard que Fernand Khnopff a oeuvré. Joël Goffin rêve d'y voir aménager un «musée de l'esprit fin de siècle».

- Compte tenu de l'envergure internationale de Khnopff et du nombre d'années qu'il vécut à Saint-Gilles, ne pourrait-on envisager une procédure de classement exceptionnelle qui permettrait la création d'un musée consacré à Khnopff ou au symbolisme belge ? Le garage qui défigure le rez-de-chaussée semble aisément convertible en galerie d'exposition. À l'étage, dans l'intérieur bourgeois où travaillait le peintre, la luminosité d'angle est intacte. L'immeuble présente un intérêt culturel indéniable et s'intègre dans un ensemble architectural néo-renaissance qui a fière allure.

L'atelier de Fernand Khnopff se résumait à une pièce éclairée par une loggia. Alerté par Joël Goffin, le service des Monuments et Sites de la Région bruxelloise a visité les lieux à l'automne 1994.

- Fernand Khnopff a bien habité et travaillé à cette adresse. Mais excepté les façades, l'intérieur ne présente plus d'intérêt, a constaté l'administration. Même si les différents volumes restent intéressants, les pièces sont en mauvais état. Toutefois, il semble intéressant de les rattacher à l'ensemble de même style rue de la Source et rue Saint-Bernard, déjà repris sur la liste de sauvegarde.

Le secrétaire d'État Didier van Eyll avait par conséquent l'intention d'inscrire le 1 rue Saint-Bernard sur la liste de sauvegarde, mais le dossier n'a pas abouti.

- Il avait effectivement été décidé de proposer au gouvernement régional l'ouverture d'une enquête en vue du placement de l'atelier de Khnopff sur la liste de sauvegarde, explique le cabinet van Eyll. Le dossier était à l'étude mais il n'a pas pu passer au Conseil des ministres avant les élections. En attendant la formation du nouveau gouvernement, il est au point mort. Ce sera au prochain ministre de se pencher sur son sort.

Au cours de sa carrière, Fernand Khnopff a occupé trois ateliers différents. Ceux de la rue du Luxembourg et de l'avenue des Courses ont disparu depuis les années 50. Ce qui reste de celui de la rue Saint-Bernard ne vaut guère mieux. Les traces de l'artiste dans la ville s'estompent dans les coulées de béton. Europalia Autriche avait consacré une large rétrospective à Fernand Khnopff en 1987. Est-ce vraiment trop demander que de sauver l'ombre du dernier rayon de lumière de la loggia de son imaginaire ?

DANIEL COUVREUR