La Wiels ne moussera plus

La Wiels ne moussera plus

à Forest mais Artois

en préservera le goût

Blonde, neutre et légère, elle a fait le plaisir des Forestois pendant plus d'un siècle. Aujourd'hui, elle déménage à Louvain. La Wiels épouse Stella, star industrielle des bières belges. Ce mariage a mis Forest en émoi. Que va devenir la Wiels? Et les cuves symboliques de l'avenue Van Volxem? Artois pourrait les fondre ou raser les bâtiments...

Les rumeurs les plus folles circulent sur la place publique. Vendredi dernier, une action syndicale paralysait Wielemans. Stella Artois a réagi en promettant de conserver intact le patrimoine architectural de la brasserie. Les nouveaux propriétaires ajoutent que le goût de la Wiels ne changera pas. La recette sera scupuleusement respectée par les laboratoires louvanistes.

Très ému par ces événements, l'arrière-arrière-petit-fils de la fondatrice, Thierry Rotthier, explique pourquoi et comment la famille a dû se débarrasser de la brasserie ancestrale, l'année où la Wiels devait fêter ses 40 ans.

- Etait-il possible d'éviter la disparition de la brasserie Wielemans?

- Non. Wielemans avait manqué le marché des grandes surfaces en 1970. La famille aimait les briques. Claude et Eric Wielemans avaient préféré investir dans les cafés. Ils ont acheté plus de 400 débits de boissons. Un investissement de 500 millions, au moment où Stella, Piedboeuf et Maes s'installaient dans les supermarchés à grand renfort de publicité. A l'époque, les livraisons à domicile et les petits commerces constituaient 50 % de la clientèle des brasseries.

Dix ans plus tard, les grandes surfaces absorbaient 40 % du volume global des ventes du secteur brassicole. Les livraisons à domicile ne dépassaient plus 10 %. Nous n'avions plus les moyens financiers nécessaires pour lancer une campagne publicitaire agressive au niveau national. Notre image de marque était passée. Artois fusionnait avec Piedboeuf, Maes avec Kronenbourg, la pils se produisait désormais à l'échelle industrielle. Nous n'étions plus dans le coup. Dans les années 80, au moment où j'ai accédé à la direction générale, Wielemans fabriquait 450.000 hectolitres de pils pour 4 millions chez Artois et 2 chez Piedboeuf.

La logique 1992

- La fusion avec Artois en 1979, n'a-t-elle pas précipité l'arrêt de la production à Forest?

- Au contraire. Nos actionnaires étaient âgés. Ils se désintéressaient de la gestion et ne voulaient plus investir. Nos possibilités d'action étaient donc très réduites. Devant la stagnation du marché, nous cherchions un allié. Entre Kronenbourg et Artois, nous avons préféré un partenaire belge. Artois a donc pris une participation majoritaire de 50 % dans notre capital. Et je crois personnellement que cela a permis d'éviter la fermeture.

Dans un premier temps, Artois était très satisfait de nos résultats. Nous restions bien implantés dans le secteur Horeca. En 82, nous avons repris la clientèle des brasseries Léopold. Cela nous a donné un petit coup de fouet.

Mais en 86, Artois s'est rapproché de Piedboeuf pour préparer le grand marché européen de 1992. La politique du groupe a été revue pour aboutir à la création d'un nouvel ensemble: BelBru. Il fallait rationnaliser la production des différentes marques: Stella, Jupiler, Wiels, Saphir... L'avenir s'est assombri. J'ai démissionné en même temps que le reste de la direction. Artois a poussé sa participation dans Wielemans jusqu'à 100 %.

- Selon vous, la disparition de Wielemans était donc inéluctable?

- Oui, les producteurs de pils devaient se regrouper. Ce sont des bières au goût très banalisé. Cinq ou six marques suffisent à satisfaire la clientèle belge. Ce sera déjà formidable si la Wiels survit, indépendamment du fait qu'elle ne soit plus produite à Forest.

Nous aurions peut-être survécu en tant que brasserie indépendante, si nous nous étions spécialisés dans les bières artisanales. Mais la production de pils nous posait en concurrent direct des groupes Artois-Piedboeuf et Maes. Du coup, nous n'avons jamais pu imposer nos bières spéciales. La «Christmas Stout», la «Bark-Ale» et la «Navy's» ont été refusées dans les grandes surfaces, et dans les cafés liés aux géants de la pils. Notre division limonade «Meudon» a disparu pour les mêmes raisons en 1980.

Wielemans a en somme été victime de l'évolution de l'économie. Avant-guerre, il restait mille brasseries en Belgique. On en comptait encore 350 en 1960. Il en reste moins de 120 aujourd'hui.

Garder les cuves

Du côté syndical, on s'inquiète de l'avenir. Artois a promis de transformer la brasserie Wielemans en centre de distribution. Une cinquantaine de personnes seulement - celles employées à la production - devraient perdre leur emploi. Mais Piedboeuf construit actuellement un centre de distribution ultra-moderne à quelques centaines de mètres de la place Wielemans, au boulevard Industriel à Anderlecht. Dès lors, les rumeurs de démolition de la brasserie vont bon train.

Au groupe Artois, on dément formellement. Le centre de Piedboeuf est un projet distinct qui n'hypothèque nullement l'avenir de Wielemans. La production de la Wiels sera certes déplacée à Louvain. Mais comme la marque subsiste et s'intègre dans la nouvelle stratégie du groupe, il faut conserver l'âme de la Wiels. Les cuves et les bâtiments administratifs doivent continuer de témoigner de la personnalité de la bière forestoise.

Wielemans ne connaîtra donc pas le triste sort de la brasserie Léopold, effacée de la mémoire gustative et architecturale des Bruxellois.

DANIEL COUVREUR.

La reine des blondes quand Bruxelles bruxellait...

Bruxelles, ta bière fout le camp! Avec l'arrêt de la production de Wielemans à Forest, c'est un nouveau chapitre de l'histoire de la brasserie bruxelloise qui s'achève. Pour plus d'un ancien Bruxellois, sans dénouement heureux... qu'il ait eu ou non un membre de sa famille dans la place. Certes, on nous promet de ne pas faire subir aux locaux «historiques» de la dynastie Wielemans le si pénible sort qu'eurent à connaître la brasserie Van den Heuvel ou encore la brasserie Léopold, au quartier du même nom, pour ne citer que deux exemples parmi les plus récents...

Il n'empêche, c'est le coeur gros que les amateurs de bière de la capitale voient se terminer une belle aventure, plus que centenaire, pour cause de sacrifice sur l'autel de la puissante Rationalité économique... Et de faire le constat qu'il n'y a désormais plus que deux brasseries sur le territoire des dix-neuf communes, toutes deux spécialisées dans la production de la gueuze et de ses dérivés. Quand on pense qu'elles étaient encore des dizaines dans la seconde moitié du siècle dernier et au début de celui qui est le nôtre...

L'ère du lambic

C'est dans ce climat d'expansion brassicole que débuta l'histoire des Wielemans en 1862 à la rue de Terre-Neuve: dans la jeune Belgique de l'époque, on ne buvait pas encore de la pils comme de nos jours, l'heure était encore aux bières du terroir. Et à Bruxelles, cela ne devrait pas vous étonner, c'étaient la gueuze, le faro et la lambic qui avaient les préférences du public, n'en déplaise à Charles Baudelaire lui-même qui qualifia ces bières de «deux fois bues». Mme Lambert Wielemans, née Ceuppens, qui se sentit une vocation dans le secteur avait eu le nez (et le goût) plus fin que le génial poète en achetant une brasserie de gueuze-lambic mais aussi en décidant de s'occuper elle-même de l'approvisionnement régulier des cafés de la capitale. Son entreprise connut rapidement un essor certain. A son décès, ses trois fils Prosper, Edouard et André prirent le relais, non sans nourrir de nouveaux projets plus ambitieux encore. Ces derniers devaient se concrétiser dès 1881 par l'inauguration d'une toute nouvelle brasserie, une des plus modernes d'Europe à l'époque, sur le territoire de Forest. Comme le marché subit les premiers assauts de la bière à basse fermentation, venue de Tchécoslovaquie (de Pilsen...) en passant par l'Autriche et l'Allemagne, les frères brasseurs décidèrent de se familiariser avec ces nouvelles techniques en allant les découvrir sur place. Le résultat ne se fit pas attendre: dès 1886, des bières de types pils et «Münchener» quittaient les locaux forestois. A destination des gosiers bruxellois mais aussi de tous les buveurs du pays, car c'était une innovation révolutionnaire pour la Belgique. L'expansion fut exponentielle avec, notamment, la construction de l'hôtel Métropole. Soucieux de rester en avance sur leur temps, les Wielemans reprirent leur bâton de pèlerin et... le chemin des Amériques pour s'initier aux techniques «dernier cri» et aux machines les plus modernes. Quelques années plus tard, ils obtinrent une connexion directe de la brasserie sur le réseau du chemin de fer, ce qui complétait bien pour l'approvisionnement des clients de province, les cent cinquante voitures hippomobiles qui desservaient l'agglomération bruxelloise.

Du scotch comme

en Grande-Bretagne

Ce succès ne fut pas enrayé par la Première Guerre mondiale et l'arrêt forcé des activités puisque après le conflit, la brasserie forestoise reprit son rythme de croisière au point de s'imposer comme chef de file du monde brassicole belge. Rien ne pouvait arrêter les Wielemans: comme la mode était aux bières d'outre-Manche, ils décidèrent de lancer leur propre spécialité sous la forme d'un Scotch de qualité!

Après la Seconde Guerre mondiale, le redémarrage fut plus pénible car la brasserie, point stratégique s'il en fut, sis à côté» du pont de Luttre près de la gare du Midi, avait subi les bombardements américains en 1944. Mais il fallut aussi remettre en place le réseau des fournisseurs et reconstituer le matériel qui avait été disséminé. Ce n'est donc vraiment qu'en 1948 qu'a pu redémarrer la production avec le lancement de la Wiels Pils, sous l'impulsion de Léon et de Claude Wielemans. Une nouvelle ère de développement s'ouvrait sous la houlette des descendants puis des descendants des descendants! Comme les glorieux ancêtres, les nouveaux patrons veillèrent toujours à adapter leur entreprise aux techniques les plus récentes et les plus performantes, mais toujours avec la contrainte de l'espace disponible dans le quartier du bas de Forest: c'est ainsi que la brasserie vit se renouveler ses techniques de mécanisation, de stockage et de transport. Avec un certain bonheur: en 1964, on but environ un demi-million de Wiels mais ce chiffre doit être relativisé car chez Artois, par exemple, la production était déjà dix fois plus importante! Devant cette concurrence de plus en plus effrénée, Wielemans n'allait plus jamais réduire l'écart... et il fallut bientôt se résoudre à conclure des accords de collaboration, puis de reprise par le «géant» Artois. Quand on voit le présent, force est de constater que nostalgie et réalisme économique font décidément moins bon ménage que les brasseurs en fusion! Hélas...

CHRISTIAN LAPORTE.