Le fabuleux destin du Malmédien Freddy Herbrand « Pour rien au monde, je ne raterais le carnaval »

L'ancien décathlonien de Malmédy peut se targuer d'avoir éveillé les Qataris au sport de haut niveau. Il est aujourd'hui un messie aux yeux de l'Emir.

Le fabuleux destin du Malmédien Freddy HerbrandREPORTAGE

STÉPHANE THIRION, à Doha

Quand il vous en serre cinq, mieux vaut présenter les deux mains pour être certain d'en conserver une valide pour la journée. Colosse au grand coeur, Freddy Herbrand émerge facilement d'une mêlée, en particulier au Qatar où sa stature ne passe pas inaperçue. Un Etat où il ne trône pas comme l'Emir Khalifa mais presque. Car, depuis 25 ans, ce Malmédien pure souche qui n'a d'ailleurs pas perdu l'once d'un accent savoureux règne sur le microcosme du sport olympique qatari. Un chantre particulier dans un monde qu'il ne pensait jamais découvrir.

Dans les années 70, Freddy Herbrand se multipliait aux dix coins des stades en pratiquant au plus haut niveau le décathlon, la plus exigeante des disciplines olympiques. Sixième des Jeux de Munich, il ne roulait pourtant pas sur l'or. Pour s'offrir des budgets susceptibles de l'aider dans son sport, il organisait des soirées à Malmédy, son fief.

J'invitais mes amis, comme Joël Robert et Serge Reding pour récolter des fonds. Joël faisait un show sur sa moto et Serge portait les haltères. Pour l'anecdote, lors d'une soirée, il souleva un poids qui lui aurait garanti une médaille d'argent aux Jeux de Munich. Mais, entre-temps, Serge avait opté pour la méthode russe, soit de se muscler par courant électrique. Physiquement, il était prêt, mais, mentalement, il avait oublié l'agressivité indispensable dans sa discipline. Il n'a jamais pu soulever son haltère. Quant à moi, toujours par jeu, j'avais pulvérisé le record de Belgique de saut en hauteur en 2,15 m.

C'est en 1972, lors d'un stage d'entraînement en compagnie de Roger Lespagnard en Californie que Freddy Herbrand entend parler d'entraîneurs officiant au Koweït, en Arabie Saoudite. Comme cette reconversion le démangeait déjà, il s'intéressa de plus près à la chose.

Quand j'ai raccroché, j'ai appelé Raoul Mollet en lui disant que je cherchais un poste dans un pays de la péninsule arabe. Il m'a répondu que le destin était décidément fabuleux car il revenait du Qatar où les responsables cherchaient d'urgence un entraîneur. Je me rappelle lui avoir dit : « Je ne veux pas de l'Afrique mais là où il y a du pétrole. » Herbrand ne savait pas où se situait le Qatar. Et lorsque Mollet acheva de rire, il lui dit : « Comme je te connais, tu reviendras en Mercedes, avec des souliers en crocodile et le cigare au bec ». Tout s'est vérifié, sauf le cigare, sourit-il.

Pourtant, quand il débarqua dans ce petit Etat, le sport se limitait exclusivement au football. Doha était encore un village où tout le monde se connaissait. L'économie n'était pas encore florissante. Des files de bateaux patientaient dans le port pour décharger leurs marchandises car le pays n'avait pas toujours les moyens de payer, le pétrole traversant une crise. Chargé d'entraîner ceux qui souhaitaient faire carrière dans l'athlétisme, le Malmédien découvrit forcément un autre monde après avoir pris un congé sans solde à l'école primaire de Malmédy où il était prof de gym.

Quand je suis arrivé, j'ai d'abord découvert la piste du stade Khalifa. Elle était dure comme la pierre. Puis j'ai cherché les gars. Pour me faire plaisir, on avait aligné quelques types qui ne valaient rien. Or, j'avais deux mois pour préparer mon premier défi : le championnat de cross du Golfe, au Koweït. Alors, je suis allé à l'armée où le colonel m'a présenté sept gars pour s'entraîner sur le fond et la hauteur. Ils n'ont pas compris ce qui leur arrivait quand je leur imposais deux entraînements par jour. La première fois, je les avais déposés sur le bord de la grand route et je leur avais imposé de revenir en courant. Ils avaient fait du stop ! Fâché, je les ai emmenés dans le désert le jour suivant. Là, ils ont été obligés de rentrer au pas de course.

C'est ainsi que, deux mois plus tard, l'équipe du Qatar se présenta à Koweit pour les championnats. J'en avais un bon, Mufla, qui s'est présenté au départ avec des spikes dont les clous semblaient kilométriques. Heureusement, j'avais un interprète. On a enlevé les clous, mais ses chaussures en plastique faisaient un tel bruit sur l'asphalte que les Irakiens, favoris de la course, accéléraient chaque fois qu'ils entendaient Mufla. A force d'accélérer, ils étaient épuisés et abandonnaient l'un après l'autre. Mufla resta jusqu'au bout dans le sillage d'un Irakien puis il se trompa de route à l'approche de la ligne ! Il finit malgré tout 2e, mais, surtout, les autres parvinrent à se classer parmi les dix premiers si bien que le Qatar remporta le challenge par équipes. Quand nous sommes rentrés avec notre coupe, une Mercedes et 600.000 F de l'époque attendaient les athlètes. Moi, je n'ai rien reçu Je voulais partir, dégoûté et c'est un kiné qui m'a demandé d'être patient.

Le bougre avait raison car l'extraordinaire destin de Freddy Herbrand dans le désert ne faisait que commencer.·

« Pour rien au monde, je ne raterais le carnaval »

Nettement moins bien rémunéré que les entraîneurs de foot, Freddy Herbrand fit valoir ses droits, immédiatement acceptés par l'Emir Khalifa et ses adjoints au sport. Et, depuis 25 ans, donc, le Malmédien a imposé ses vues, gravi les échelons pour devenir conseiller technique du président du Comité olympique local et directeur technique de la fédération d'athlétisme.

Je me suis installé ici pendant les mois d'hiver. En été, j'emmenais mes hommes en stage à... Spa car il faisait trop chaud au Qatar. Je fonctionne encore comme cela. Les résultats ont ensuite suivi. Dès les premiers championnats du Golfe, nous avons obtenu la médaille d'or sur 10.000 et 5.000 mètres, l'argent sur 1.500 et le bronze en hauteur. L'émulation s'est installée et, en 1988, aux championnats d'Asie à Singapour, nous avons terminé deuxièmes au tableau des médailles derrière la Chine sans les femmes puisque le Qatar n'autorise pas la compétition chez les femmes. J'espère que cet aspect des choses va changer. D'ailleurs, depuis peu, mon épouse est responsable de la fédération des gymnastes. Les filles ne s'entraînent plus en cachette, comme avant. Si le Qatar accepte d'évoluer dans le bon sens, nous pourrons, d'ici peu, ouvrir les portes de l'athlétisme aux femmes. Or, je peux vous assurer qu'il y a quelques sprinteuses de premier plan. C'est vrai aussi dans la jeune génération des hommes. Cette « interdiction » faite aux femmes ne dépend pas que de la religion car, en Iran, où les règles sont aussi strictes qu'ici, les femmes ont accès au sport d'élite. C'est plus une question de mentalité.

Pour l'heure, Freddy Herbrand est débordé car le Qatar a obtenu, depuis plus d'un an déjà, l'organisation des Jeux asiatiques de 2006. Il faut mettre les bouchées doubles.

Freddy Herbrand n'oublie pas la Belgique, au contraire, puisqu'il y retourne souvent. Pour rien au monde, je ne raterais le carnaval de Malmédy. Mais j'avoue m'être habitué à la chaleur. Mes enfants sont heureux même s'ils refusent de pratiquer le sport de haut niveau. Or, ils sont doués. Ma fille Aicha (23 ans) est très douée en gym, mais elle a étudié le business international aux Etats-Unis. On ne peut pas tout faire. Quant à mon fils, Jehan (20 ans), c'est un phénomène : il saute 5 mètres à la perche pour s'amuser. J'ai tenté de le convaincre de transformer ce loisir en compétition, mais il ne veut pas. Mes enfants résument en fait la perception des jeunes aujourd'hui par rapport au sport. Dans ma jeunesse, obtenir une qualification pour les Jeux constituait un aboutissement. De nos jours, j'ai l'impression qu'ils s'en moquent et cela me révolte. Avec l'expérience, j'ai aussi appris qu'il ne fallait surtout pas pousser ses enfants à pratiquer du sport en dessous de 12 ans, voire de 14. Car cela les dégoûte et puis leur morphologie change à la puberté. Quelqu'un qui est doué peut franchement commencer l'athlétisme à 16 ans. Je ne suis heureusement pas le seul à le penser : Kim Gevaert a débuté à cet âge...·