Le féminisme

Le féminisme

ne reste-t-il plus

qu'un pur objet d'étude?

IL est loin, apparemment, le temps où les féministes, à date régulière, descendaient dans la rue. Non que le mouvement soit dissous, mais sa dimension érudite a pris le pas sur sa dimension militante. Ce dont témoigne, ces 17, 18 et 19 février, la tenue à l'U.L.B. d'un colloque européen intitulé «Concept et réalité des études féministes», où seront abordées différentes questions touchant la spécificité et la scientificité des women's studies, comme disent les Anglais, et leur admission au sein des universités (1). Pour nous parler de l'évolution du féminisme durant ces années quatre-vingts, années de tous les dangers pour l'engagement politique, nous avons fait appel à Véronique Degraef, membre du comité de rédaction des Cahiers du Grif, qui, fondés par Françoise Collin, célèbrent leur quinzième anniversaire, par l'organisation de ce colloque. L'occasion pour nous de prendre la température du mouvement, dan sa dimension intellectuelle mais aussi humaine, sociale, au travers d'un entretien avec Marie Denis, «mère», en Belgique, d'un certain féminisme à visage humain(e)...

Véronique Degraef souligne d'emblée la rupture qui s'opère dans le mouvement féministe à travers la réflexion sur la nécessité de faire participer les hommes à un combat qui ne concerne pas seulement les femmes:

- Plusieurs arguments plaident aujourd'hui en faveur de la mixité. On fait valoir qu'au sein des luttes sociales, il ne faut pas reproduire les rapports de domination: ne pas créer des groupes dont le sexe ferait la supériorité. Bien sûr, on peut rétorquer qu'il y a des sujets difficilement abordables dans des lieux mixtes - l'avortement, par exemple -, et qu'il faut créer, face à un pouvoir masculin, une socialité féminine, une «sororité» qui évite aux femmes d'être toujours représentées par des hommes. Mais on reconnaîtra que les solidarités féminines n'ont pas toujours été solides. Après les luttes, les querelles idéologiques, nous sommes entrés dans la phase réflexive du féminisme: on doit davantage penser, théoriser les liens que les femmes créent entre elles.

Un juste

équilibre

Cependant, la théorie ne devrait pas faire oublier l'action:

- Il y a un juste équilibre à préserver. Les années 80 ont signifié un repli des individus sur eux-mêmes, une exaltation unilatérale du privé et une évacuation du public, réduit aux apparences, source de stratégies publicitaires. On a cru pouvoir économiser l'affrontement en mettant l'accent sur l'amour et non pas sur la raison. Mais on doit revenir au politique, sans que cela implique, comme dans les années contestataires, un asservissement particratique de l'individu. Le mouvement féministe a payé très cher un militantisme qui voulait ignorer le besoin des femmes d'affirmer leur identité, leur singularité. Les jeunes femmes d'aujourd'hui ne contestent pas le féminisme en tant que mot, en tant qu'idée: elles le contestent en tant que groupe où elles craignent de se perdre.

Véronique Degraef conçoit les Cahiers du Grif comme un lieu de mémoire:

- L'un des problèmes les plus graves du féminisme, c'est qu'il oublie sa propre histoire. Passé le moment de révolte, il perd la mémoire. Cinquante ans plus tard, il ressurgira et repartira à zéro, faute d'avoir une connaissance de ses antécédents. J'en veux pour preuve le premier numéro de la revue Partisans chez Maspero en 1970, qui s'intitulait «Libération des femmes, année zéro». C'est très récemment qu'on se penche sur les textes des féministes du XIXe siècle. Voilà un autre effet de la domination: ne pas se reconnaître une filiation, ne pas s'inscrire dans une histoire.

Un champ

de savoir

Le «néo-féminisme» se confond de plus en plus avec les études féministes:

- Il s'impose comme un courant d'idées et comme un nouveau champ du savoir, tout en se voulant en même temps un adjuvant de l'action. Une revue comme Les Cahiers du Grif reflète ce changement d'optique. L'accent y est mis sur la créativité littéraire, philosophique des femmes, élément clé de la problématique féministe. Car il ne faut pas se contenter de dénoncer: il faut prendre la parole, reconnaître le pouvoir constituant du langage, développer une culture féministe.

Parlant d'études féministes, ne va-t-on pas cependant vers la création d'un ghetto intellectuel?

- Ce qu'il faut éviter avant tout, c'est que le féminisme ne débouche sur une science féministe, de la même façon que l'histoire du mouvement ouvrier a secrété une science prolétarienne en U.R.S.S. Mais on ne doit pas s'empêcher de contester le neutralisme affiché par certains chercheurs qui refusent d'admettre que la différence des sexes peut intervenir dans la production du savoir, interférer dans la démarche scientifique. Françoise Collin s'est efforcée de montrer que le fait d'être femme et juive n'était pas négligeable dans l'explication de la pensée de Hannah Arendt. Une historienne de la vie privée comme Michelle Perrot a pu renouveler l'histoire de la famille en prenant en compte des problématiques nouvelles, celle des figures et des rôles, par exemple, au XIXŠ siècle (2). Elle s'est employée à donner un statut à l'histoire des femmes. Celle-ci ne doit pas être un domaine réservé aux seules femmes. Au demeurant, il y a des hommes féministes et des femmes anti-féministes. Quand je lis sous la plume d'une historienne célèbre l'expression «La femme au Moyen Age», quand j'entends qu'on crée un ministère des Droits de la femme, je me dis que certains esprits ont peu évolué et s'obstinent à croire à je ne sais quel éternel Féminin!

Recueilli par

MICHEL GRODENT.

(1) Le colloque a lieu à l'Institut de Sociologie (Salle Dupréel), U.L.B., 44, avenue Jeanne, 1050 Bruxelles. Renseignements: Les Cahiers du Grif, 29, rue Blanche, 1050 Bruxelles, tél.: 02/538.84.87.

(2) Voir ses contributions au tome IV de l'Histoire de la vie privée, De la Révolution à la grande guerre, Seuil, 1987.

Marie parmi les femmes

C'ÉTAIT pour moi la délivrance. On se parlait, on se racontait et on en rigolait... Une anarchie grave et joyeuse. Libératrice, soixante-huitarde, totale. Aujourd'hui, il y a une espèce d'état de soumission que les femmes ont quitté. Non, le féminisme n'est pas essoufflé. Il est ressourcé. Ce qui est vrai, c'est que nous avons rencontré plus de résistance qu'on ne le croyait chez les hommes. En fait, nous nous sommes méprises sur la différence des genres, ce qui fait la spécificité des uns et des autres...

Errances au pays de Marie. Marie Denis qui, dit-elle, n'a ni le look, ni la documentation, ni la vie réelle de la féministe. Vraiment? J'y suis arrivée si tard, dans la grande vague des néos, dans la foulée de 68. Elle qui aurait pu être des militances d'entre deux guerres. Marie à l'enfance plutôt malheureuse, entre deux grands-mères et la pension, malmenée et qui trouvait naturellement les adultes affreux. Qui, heureuse tout de même, passait ses vacances dans le pays dormant et brouillardeux de Gand. Et qui dès lors écrivait, déjà. Et puis, après l'assistante sociale, voilà la petite dame à l'aspect si tranquillle, vie cosy, femme de magistrat, mère de six enfants. Télescopage? Non. En perpétuelle tentative d'accordailles entre sa vie privée et ce désir, rageur, si narcissique, dit-elle, d'écrire. Je cède, je me retourne et je dis non, il y a tant de gens dans la peine et le besoin, en panne. Des romans pourtant, elle en construit, forts et fragiles comme elle, autant de tentatives passionnantes de marier le rêve et le réel, l'idéal et la lucidité. Ecrits «d'avant les femmes» si l'on ose dire: Des jours trop longs (l'histoire d'une mère partagée entre la douceur d'attendre un nouvel enfant et l'angoisse de la maternité) ou Célébrations des grands-mères, écrits «d'après»: L'odeur du père (Prix Rossel 1972).

Simone

et le petit livre

Sans oublier ces billets dans la Relève (où travaille aussi une certaine Françoise Collin), chroniques ciselées de la vie quotidienne qui débouchent tout naturellement sur une réflexion de plus en plus approfondie sur la condition des femmes, et sur cette question lancinante: comment les hommes ne peuvent pas percevoir notre place. Nous sommes en 1972, année folle du premier 11 novembre féministe à la belge. Marie Denis, façon Mao comme tout le monde à pareille époque, initie et lance avec d'autres (FLF bruxellois, Dolle minas gantoises, A travail égal-salaire égal de Herstal) Le petit livre rouge des femmes. A dire vrai, une charge libertaire à petites touches, à petits faits, écrite en style oral, de quoi donner le tournis au Grand Timonier. Tonique et médiatique à souhait. 11 novembre carrément surréaliste, happening débridé, débordant où se pressent et se parlent 8.000 femmes, dont un énorme contingent venu par autocars de Flandre. Et, comme il se doit, menue et âgée, le gourou du Deuxième sexe, Simone de Beauvoir à qui il faut littéralement ouvrir le passage. Bref, le grand départ grave et ludique mais ensemble enfin, voilà l'essentiel. Souvenir aussi qui n'est pas un simple clin d'oeil: de cette époque-là, date l'expression lancée par le Ligueur: manger à la Marie Denis. Comprenez des tartines, sur le pouce ici comme à la maison. Nous n'avions plus le temps de faire à manger, ce sacro-saint devoir de la femme. Cela aussi, c'était une rupture, un symbole.

Regardez

ce pays hypocrite

Plus le temps non plus pour l'écriture si ce n'est que pour quelques notes, quelques touches saisies dans le tohu-bohu qui donneront naissance, en 1980 (au mois de novembre comme il se doit) à Dis Marie, c'était comment rue du Méridien 79? sur le vécu de la Maison des femmes, relation d'une époque militante entrecoupé d'états d'âme. Ce livre-miroir n'a évidemment pas été très bien digéré par les féministes qui s'y reconnaissaient, sans complaisance.

Quinze ans et un colloque (pour faire arriver les questions de féminisme dans les sciences) plus loin, Marie Denis ne parle pas, comme tant d'autres, d'essoufflement, de replis, de glissades en arrière. Nous avons atteint un palier, une maturité mais le combat est toujours aussi ardent. Regardez-moi ce pays hypocrite où subsistent ces quatre fameux piliers, Flamands-francophones, cléricaux-anticléricaux. Dans cette situation, on ne fait que des compromis ou des mensonges. Comme ce CVP qui impose sa dictature en matière d'avortement. A les entendre, il faudra bientôt remonter les tours, ces portes à tourniquet qui permettaient de déposer les bébés aux portes des couvents ou des hospices... Rien moins. La colère noire et le retour à la question primordiale, comme elle dit encore, celle du genre. Sur la manière masculine et féminine d'habiter le monde. Au départ de notre féminisme, nous étions dures, dénonciatrices pour les hommes. Nous nous disions: ils vont voir et comprendre. Aujourd'hui, je me dis les hommes n'ont ni le temps ni la mentalité de réfléchir à leur genre: qu'est-ce que c'est que d'être un homme, pas seulement un dominateur. Je suis sûre que l'on peut se rencontrer sur deux spécificités. Rencontrer un autre «autre», à la fois complice et irréductible. Ce que Marie Denis appelle le couple-croisé. Moi, je me suis mariée avec des idées comme ça. Pas vous?

LUC DELFOSSE.

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