LE GRAND EXODE DE 1940 JETA SUR LES ROUTES PRES DE LA MOITIE DE LA POPULATION BELGE (III)

LE GRAND EXODE DE 1940 JETA SUR LES ROUTES

PRÈS DE LA MOITIÉ DE LA POPULATION BELGE

Guerre 40-45 (III): le souvenir des atrocités de 1914 alimenta l'angoisse. Et le gouvernement prit lui aussi le chemin de la France.

UNE ENQUETE

de Michel Bailly

LE grand exode, qui fut également appelé l'évacuation, a jeté, en mai 40, sur les routes, selon les estimations les plus courantes, entre 1,5 million et 2 millions de Belges qui, dans leur fuite, parvinrent au sud de la Somme, en France. Mais, nous dit l'historien Jean Vanwelkenhuyzen, il est probable que près de la moitié de la population de notre pays quitta ses foyers encore que nombreux furent ceux et celles qui ne s'en éloignèrent pas de beaucoup.

D'abondants essais d'explication ont été entrepris pour rendre compte de cet immense mouvement de foules dont les flots se mêlèrent, souvent tragiquement, aux colonnes militaires, belges et alliées, qui montaient en ligne ou refluaient vers de nouvelles et précaires positions. Jean Vanwelkenhuyzen nous en a longuement parlé. Nous avons également consulté le livre, «Le Grand Exode», qu'il a publié, avec le concours de Jacques Dumont, pour les éditions Duculot.

Le souvenir des atrocités allemandes de 1914, entretenu par les récits des aînés, alimenta l'angoisse éveillée par la soudaine invasion du pays et par les coups portés, sur tout le territoire, par l'aviation ennemie et contre lesquels notre réplique paraissait dérisoire. La puissance et la brutalité de l'attaque désarçonnèrent aussi bien les autorités que les citoyens ordinaires. Et, dans un monde devenu extraordinairement incertain et dangereux, les rumeurs les plus folles eurent force de conseils, voire d'oracles.

Quelques monographies, où des évacués contaient leurs aventures d'exode, avaient paru, dans les années qui suivirent la fin de la guerre, sans que des recherches historiques globales aient été entreprises. Ce ne fut qu'en 1974 que la RTB lança un appel aux témoins après que M. Maurice Arnould, professeur d'histoire à l'ULB, se fut étonné devant Mme Dina Doms, chef du centre de production de la RTB, de l'absence d'un travail d'ensemble. Une série d'émissions radiophoniques commença de combler cette lacune. J. Vanwelkenhuyzen et J. Dumont approfondirent le sillon ainsi tracé.

Les deux auteurs avancent que l'ordre d'évacuer la réserve de recrutement (les hommes de 16 à 35 ans, non encore mobilisés et destinés à former de nouvelles divisions combattantes) donna le signal du départ en masse. Quelque 200.000 recrues se mirent en marche sur l'ordre du gouvernement. La plupart étaient âgées de 17 à 19 ans. Il n'est pas surprenant que nombre de parents aient décidé de les suivre dans leur lointain déplacement. La cohue fut aggravée par la décision, prise par de nombreux fonctionnaires, de quitter leur poste et, d'autre part, par l'espionnite qui fut encouragée par le gouvernement lui-même.

LA HANTISE

DES PARACHUTISTES

Fort sagement, Marcel-Henri Jaspar, ministre de la Santé publique, avait proclamé, le 14 février 1940, à la Chambre, que, en cas d'attaque brusquée, le devoir de chacun est de rester sur place. Des évaluations avaient été effectuées. Les experts conclurent que l'évacuation de 450.000 personnes prendrait au moins quatre jours. Dans l'occurrence d'une attaque foudroyante de l'ennemi, l'entreprise serait irréalisable.

Cependant, le gouvernement ne montra pas la maîtrise de soi qui en eût imposé à une population dont les événements rendaient l'effroi bien naturel. Au lieu de lui représenter les périls auxquels elle s'exposerait sur les chemins de l'exil, le général Denis, ministre de la Défense, adjura les civils d'être attentifs à la présence, à l'arrière du front, de parachutistes qui seraient autant d'espions et de saboteurs. Il précisait que les guetteurs de la Défense aérienne passive avaient signalé des atterrissages suspects à Vottem, Hercq-la-Ville, Perwez et Saint-Trond. Le 12 mai, Hubert Pierlot, Premier ministre, déclarait dans une allocution radiodiffusée: En divers endroits et, notamment, dans les environs de Bruxelles, l'ennemi a jeté des parachutistes. Ils sont recherchés et poursuivis activement. Quelques jours plus tard, le ministère devait reconnaître qu'aucun parachutiste n'avait été repéré. Sa crédibilité souffrit de ce qui fut tenu pour une rétractation, suite à des propos alarmistes, trop légèrement avancés.

- Le discrédit gouvernemental donna du poids aux récits les plus invraisemblables de fuyards qui bénéficièrent d'un crédit de vécu, commente Jean Vanwelkenhuyzen.

En Belgique, l'espionnite affectait les imaginations depuis plusieurs semaines déjà. Le triomphe de la Wehrmacht sur le Danemark et la Norvège, en avril, passait pour avoir été facilité par des actions subversives. Les espions parachutés auraient, par ailleurs, eu leur part dans l'écrasement de l'armée néerlandaise. Dans ses Mémoires, Marcel-Henri Jaspar raconte que le 13 mai, dans l'immeuble où venait de se tenir un conseil des ministres, il aperçut des employés qui parcouraient les couloirs au pas de course. Ils se jetaient ainsi à la poursuite de parachutistes, dont la présence sur les toits leur avait été signalée. Aucune trace de ces suspects ne fut découverte.

Parmi les fuyards, les rumeurs les plus extravagantes circulaient. Léon Jacobs, attaché au journal Le Vingtième Siècle, cheminait en direction de Renaix, dans un convoi de réfugiés. Des compagnons de route lui assurèrent que nos coureurs cyclistes avaient vendu aux Allemands les plans de notre défense nationale. Ils emportaient ceux-ci dans le guidon de leur vélo quand ils participaient à des compétitions à l'étranger, notamment sur le territoire du Reich.

A LA POURSUITE

DE LEURS OUAILLES

Le ministre de la Santé avait en charge le sort des réfugiés. Son cabinet ne comptait que six personnes. Sans doute était-il assisté par la Direction des secours et de l'assistance. Mais celle-ci ne rassemblait que douze fonctionnaires, y compris les dactylos. A Bruxelles, le Palais d'été, le Cirque royal, la salle de la Madeleine, le Palais d'Egmont avaient été réquisitionnés. Ils accueillirent 7.500 réfugiés. La Croix-Rouge s'évertuait à secourir les déshérités. A partir du 11 mai, l'OEuvre nationale de l'enfance, distribua du lait aux plus petits, dans les gares.

Beaucoup de fonctionnaires avaient fui. D'autres furent chargés d'une mission à laquelle les hasards du temps donnèrent un environnement fort aventureux. Le livre, Le Grand Exode, rapporte l'odyssée de l'institutrice Alphonsine Beauvois et de l'infirmière Any Van Herck, de Ce-rexhe-Heuseux, dans la province de Liège, qui reçurent commission de leur administration communale de se rendre à Beveren, près de Roulers, où elles auraient à s'occuper de réfugiés de la commune. Elles poursuivirent leurs fuyantes ouailles jusqu'en Bretagne, en passant par La Panne, Dunkerque, Lille et Paris. Ce long chemin faisant, elles furent prises pour des parachutistes par des militaires français!

A Bruxelles, des passants remarquaient que, dans des ministères, des archives étaient évacuées et que, à l'Ecole militaire, avenue de Cortenberg, des papiers étaient brûlés. Evidents mauvais signes!

Des industriels prévoyants avaient envisagé de transporter dans l'ouest du pays leur usine trop exposée, à faible distance de la frontière belgo-allemande. Dans cette perspective, l'administrateur des Constructions électriques de Belgique avait fait l'acquisition des bâtiments d'une fabrique délabrée, à Boussu, dans le Borinage. Des wagons lui avaient été promis. Cependant, dès le 10 mai, les communications téléphoniques avec Boussu s'étaient révélées impossibles.

D'autre part, le Premier ministre avait reconnu, au micro de la radio, que les troupes allemandes avaient franchi le canal Albert et approchaient de Waremme. Les malheurs militaires favorisèrent la débandade civile. Celle-ci, remarquent nos historiens, avait d'ailleurs commencé dès le 10 mai. En ce premier jour de la guerre, le général Wanty, chef d'état-major du 6e corps d'armée, avait son poste de commandement établi à Saint-Gilles. Pour éviter la pagaille, force lui fut de mettre en place un barrage qui filtrerait la fuite des automobilistes. Des évacués, qui furent repérés à l'ouest de la ligne de défense antichar KW (entre Anvers et Wavre) avant que celle-ci fût fermée, apportaient la preuve qu'ils s'étaient mis en route dès que leur était parvenue la nouvelle de l'invasion. Ainsi les effets d'une peur immédiate et irrépressible s'étaient ajoutés aux autres causes de fuite.

Le 12 mai, le ministre Jaspar annonçait que 40.000 réfugiés avaient déjà franchi la frontière française. Le lendemain, le gouvernement faisait savoir que la carte d'identité suffisait à ouvrir aux Belges les portes de la France.-

Le roi Léopold avait souhaité que le gouvernement ne quitte pas Bruxelles et soutienne, par sa présence, le moral de la population. Au fort de Breendonk, où siégeait le grand quartier général de l'armée, parvenaient de fréquents appels de détresse, lancés par des notabilités qui redoutaient d'être capturées par des parachutistes allemands. Tout travail sérieux, disaient-elles, était devenu impossible.

Les ministres belges allaient, à leur tour, bientôt errer sur le sol français, dans des conditions plus confortables que les réfugiés ordinaires mais énervés par le même désarroi.

Pour suivre: les Crab

sur les routes de France