LE MELO COMIQUE DE VAN CAUWELAERT

LES VRAIS amuseurs, dit-on, sont des tristes. A quoi il faut rétorquer illico qu'ils ont au moins le mérite d'y mettre la manière. Leur humour tient de l'héroïsme, au moins du stoïcisme, puisque le paysage donné n'est jamais qu'une vallée de larmes et que tout tient dans le regard. L'image de la vallée de larmes est dans les Ecritures. Ce qui donne à penser que les amuseurs sont aussi des métaphysiciens, et qu'ils plaisantent sur fond de fins dernières. Qui ne lit pas la Bible en se tenant les côtes - et pas seulement celle d'Adam - n'a aucun don pour le déchiffrement des textes sacrés.

Didier van Cauwelaert a ceci de particulier d'être l'arrière-petit-neveu du plus «vlaamsvoelend» des bourgmestres d'Anvers, maître à penser du catholicisme flamingant et impérialiste, et d'être considéré, à vingt-huit ans et des poussières, comme le plus pur produit de l'esprit français. Ce qui tendrait à prouver que l'on se refait sans cesse, et que la généalogie est une foutaise. Voire...

Ce jeune homme dont chaque livre contient sa dose de gaz hilarant et de poil à gratter, qui peaufine ses phrases comme un Marcel Aymé qui ne se serait pas permis la moindre distraction, qui adore, paraît-il, les vieilles automobiles parce qu'à l'époque des artisans savaient encore régler un moteur au diapason, a remporté haut la main, il n'y a guère, un challenge visant à désigner le jeune écrivain français le plus prometteur. Et à juste titre: il est le plus perfectionniste. Le bâclage, le brouillon justifié par l'état d'âme n'est pas son fort.

Son petit dernier est un joyau, qu'on se le dise! L'Orange amère, c'est «Les deux orphelines» mises en musique par Erik Satie, qui n'avait pas l'habitude, lui non plus, des couacs, mais qui avait lui aussi l'élégance de ne pas jouer au con solennel. Partant d'une donnée de mélo, et d'une héroïne fille de garde-barrière qui ne sait de quel père elle est la bâtarde, il prend le contrepied du ton de circonstance, et accumule les gags, se permettant même, et ce n'est qu'un exemple, de faire mourir un jeune homme juste après une première étreinte sous les sapins alpestres, et de nous faire rire de la mésaventure.

Il n'empêche qu'en ourdissant ces situations-limites que Buster Keaton n'aurait pas rayées de ses scripts, Didier van Cauwelaert nous décrit assez fidèlement la condition humaine, même si sa rhétorique à lui se refuse aux grandes orgues. Son curé de village qui entra aux vocations tardives après avoir dirigé l'orchestre de la Garde Républicaine est à accrocher dans la galerie de portraits des ecclésiastiques saisis par la littérature, tout près du Père Brown de ce cher Chesterton dont il a pris de la graine. Comme quoi, on remonte toujours dans son arbre généalogique, même en faisant le singe.

JACQUES DE DECKER.

Didier van Cauwelaert, L'Orange amère. Seuil, 238 p., 578 F.