LE MINISTRE DE LA JUSTICE FAIT ROUVRIR LE DOSSIER DU SUICIDE DE LATINUS

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Le ministre de la Justice

fait rouvrir le dossier

du «suicide» de Latinus

Selon nos informations, le ministre de la Justice Melchior Wathelet vient d'ordonner la réouverture du «dossier Latinus» clôturé par un non-lieu des plus discutables prononcé fin 1986 à Nivelles. Depuis la pendaison du chef du groupe néo-nazi West-land New Post le soir du 24 avril 1984 dans sa cave de Court-Saint-Etienne, trop de personnes, des juges d'instruction, des substituts, des experts, des enquêteurs, estimaient que ce décès était à ce point suspect qu'ils excluaient quasi l'hypothèse du suicide pourtant martelée par le parquet de Nivelles et par le parquet général de Bruxelles.

La chambre du conseil de Nivelles l'avait clôturé par un «non-lieu» expéditif, rendu en l'absence du juge d'instruction Jean-Michel Schlicker, à la fin 1986. Officiellement, Paul Latinus s'était suicidé. Pendu à un fil de téléphone qui ne supportait pas son poids, mais qu'importe! Pendaison érotique, soutenait encore le parquet contre l'avis de l'expert M. Chailly. La décision de Melchior Wathelet change la vérité judiciaire: la mort de Latinus redevient suspecte. Un juge d'instruction va reprendre ce dossier explosif dans lequel tout récemment le juge Hennart, de Nivelles, a aussi constaté qu'il manquait deux procès-verbaux.

Cette information explique peut-être pourquoi, mercredi après midi à la commission parlementaire d'enquête sur le banditisme et le terrorisme, le président Bourgeois avait décidé de reporter à une séance ultérieure les réponses du procureur général Van Honsté sur le dossier Latinus, se bornant à n'aborder que des questions générales sur le manque d'effectifs, de moyens et de coordination de nos polices et de notre magistrature.

Ingénieur en recherches appliquées pour les industries nucléaires, chargé secrètement en 1978 de restructurer pour le durcir le «Front de la Jeunesse» de Dossogne et Gilson, il fut cadre spécial temporaire au bureau régional de l'Onem à Bruxelles avant de passer à l'Emploi et au Travail.

RENÉ HAQUIN.

Suite en onzième page.

Le ministre de la Justice

fait rouvrir le dossier

du «suicide» de Latinus

Voir début en première page.

Ensuite, il entre chez Cecile Goor, à la Région bruxelloise, Latinus s'infiltre aussi en taupe de l'extrême droite dans des organismes progressistes et est dénoncé, à la mi-janvier 1981, par l'hebdomadaire Pour, sous le titre «L'irrésistible ascension d'un fasciste».

Latinus disparaît alors de Belgique: il se réfugiera dans la belle-famille d'un diplomate belge, en Argentine, et réapparaîtra à Bruxelles à la mi-mars 1981. A l'époque, il est informateur pour la Sûreté de l'Etat depuis près de trois ans et a passé le premier examen pour devenir agent à la Sûreté.

En secret - on ne le découvrira qu'en septembre 1983, après les arrestations de ses lieutenants Barbier et Libert -, Paul Latinus avait surtout structuré un groupe néo-nazi clandestin, le West-land New Post et y avait regroupé des déçus du Front, des militaires, quelques gendarmes. C'est Paul Latinus qui, toujours en septembre 1983, dénonça son lieutenant Marcel Barbier, ainsi qu'un autre du WNP, Eric Lammers, comme étant les auteurs du double assassinat de la rue de la Pastorale à Anderlecht, en février 1982. Barbier avoua puis se rétracta, affirmant que ses aveux avaient été faits sur ordre de Latinus. Il fut condamné à perpétuité. Lammers, qui nia toujours, fut acquitté. Il a été condamné pour d'autres faits et est encore sous le coup d'inculpations pour crimes.

Des révélations

De septembre 1983 à avril 1984, Latinus nous fit aussi des révélations qui mirent gravement en cause la Sûreté de l'Etat, plus précisément le commissaire Smets et l'administrateur général Albert Raes. Il pensait aussi que certains extrémistes du WNP pouvaient être impliqués dans les tueries du Brabant. Ce sont notamment ces questions lancinantes qui reviennent aujourd'hui encore à la commission d'enquête.

Le 24 avril 1983, après avoir annoncé par téléphone à quelques-uns de ses fidèles qu'il avait des informations nouvelles et très importantes, après l'avoir dit au commissaire de la PJ de Bruxelles Georges Marnette qui le convoqua pour le lendemain, après être passé chez sa mère prendre cinq mille francs, s'être disputé en buvant quelques bières dans un bistrot avec son amie Mireille et être rentré chez lui en laissant la monnaie au taximan, Latinus fut retrouvé pendu dans la cave.

Rentrée après lui, Mireille, son amie, dit aux gendarmes qu'elle l'avait trouvé pendu au fil (arraché) du téléphone, mais elle avait auparavant alerté une voisine lui disant qu'il pendait, qu'il bougeait encore et qu'elle ne l'avait pas dépendu.

Dossiers disparus

On n'a pas retrouvé les «dossiers explosifs» que Latinus disait détenir et dont il soupçonnait ouvertement son amie d'avoir voulu les transmettre à la Sûreté. Notamment les dossiers «Pinon» et «Distrigaz». On n'a retrouvé que deux feuillets de notes sur les «bons» et les «mauvais» agents de la Sûreté, chez sa mère. Pas de lettre d'adieu.

Suicide? Le parquet de Nivelles annonça quatre jours plus tard que le dossier était classé «suicide». Le juge l'infirma et désigna des experts dont les conclusions infirmaient la thèse du suicide: le fil du téléphone cassait à 42 kilos. Latinus pesait davantage.

Au cours des mois qui précédèrent le procès du double assassinat de la rue de la Pastorale, le parquet général insista à Nivelles pour faire clôturer cette instruction sur le thème du suicide «érotique», faute de mieux et malgré l'avis contraire de l'expert Chailly, et faire joindre le dossier Latinus à celui du double assassinat jugé en 1987 aux assises du Brabant.

Suicide organisé?

A l'audience, on entendit les juges Schlicker et Lyna, des avocats et même l'avocat général émettre plus que des doutes, quasi la conviction que Latinus avait été pendu. Par qui? Un «suicide» organisé par l'un ou l'autre des «compagnons» qu'il avait trahis? Par d'autres qu'il s'était acharné à dénoncer, comme il le fit pour certains agents de la Sûreté? Par d'anciens commanditaires? Latinus nous avait dit avoir obéi aux ordres d'agents de la Defence Intelligence Agency, la sûreté militaire américaine. Il avait travaillé puis s'était brouillé avec un faux journaliste syrien, Faez al Ajjaz. Ou s'était-il simplement suicidé?

Presque plus personne ne croit à son suicide, pas même les magistrats de la chambre du conseil de Nivelles qui ont prononcé le non-lieu de 1986, arraché par surprise, ont-ils dit à la commission d'enquête. Mme Lyna, le juge Schlicker, ont aussi la conviction que Latinus ne s'est pas suicidé. L'administrateur général de la Sûreté s'est lui toujours aligné sur la vérité officielle, celle du suicide, pour qualifier la mort de cet ancien informateur.

La pendaison de Paul Latinus est un des nombreux dossiers qui divisèrent et continuent de déchirer les hommes de la justice. Ce qui s'est dit ces dernières semaines à la commission parlementaire d'enquête, la découverte récente de pièces manquantes (deux procès-verbaux de gendarmes de la BSR de Wavre) ont sans doute motivé la décision du ministre de la Justice Wathelet.

La commission

et la «stratégie

du somnifère»

Mercredi après-midi, la suite de l'audition du procureur général émérite de Bruxelles Victor Van Honsté n'a guère apporté d'élément neuf. Le président CVP André Bourgeois a manifesté un autoritarisme particulier, coupant la parole et imposant notamment aux députés francophones (qui devaient quitter tôt la commission pour prendre part à un débat et à des votes au conseil régional) un ordre du jour qui vidait pratiquement l'audition de sa substance. La dernière fois, Victor Van Honsté avait prononcé un plaidoyer en faveur du procureur du Roi de Nivelles Jean Deprêtre et avait annoncé qu'il démontrerait la fausseté de certaines accusations (manipulations de dossiers) lancées contre Jean Deprêtre par le juge d'instruction Cruysmans. Le procureur général avait aussi promis de s'expliquer sur le «dossier Latinus», «un sujet séparé», dit-il.

Les députés Mottard, Laurent et Eerdekens ont dû quitter la séance tandis qu'on parlait de manque de moyens, d'effectifs et de coordination dans les forces de police. Ils ont manifesté leur mauvaise humeur en ne revenant pas en commission après les votes. Le député PSC Laurent a qualifié l'attitude du président Bourgeois de «stratégie du somnifère», ajoutant: «M. Van Honsté est venu pour s'expliquer sur le dossier Latinus.» Le procureur général a promis qu'il répondrait ultérieurement en présence des députés francophones.

Pour le reste, M. Van Honsté a en long et en large relu ce qu'il prédisait dès 1972 quand il soulignait la pauvreté des effectifs et des moyens de la Justice et des polices face à la montée de la criminalité. Il constate aujourd'hui que les moyens n'ont jamais été donnés en temps utile par le pouvoir politique. Emettant à nouveau certaines critiques à l'égard de la gendarmerie, il est d'avis que, pour les tâches judiciaires, c'est plutôt à la PJ à prendre la direction des opérations, la gendarmerie jouant les renforts.

Interrogé sur la question de savoir pourquoi, en 1983, les dossiers des tueries du Brabant étaient restés à Nivelles aux mains d'un juge d'instruction pas même déchargé des gardes ordinaires, le procureur général a haussé les épaules, estimant que la situation était proportionnellement «aussi misérable à Bruxelles qu'à Nivelles» et qu'un rassemblement des dossiers à Bruxelles n'aurait pas changé grand-chose. La situation se transforma en 1985, après les dernières tueries dans les Delhaize, et l'on créa une cellule de coordination, qui, M. Van Honsté l'admet, n'a pas toujours bien fonctionné, principalement à cause de problèmes de personnes. Mais le procureur général émérite n'attribue pas l'échec des enquêtes sur les tueries au manque de coopération entre les polices.

M. Bourgeois, vite satisfait aujourd'hui, a noté qu'il y avait quand même quelques résultats, puisque les tueries avaient cessé en 1985...

Prochaine séance cet après-midi, avec la réaudition du juge Schlicker. L'ex-colonel de gendarmerie Vernaillen n'a pas été réentendu hier comme prévu, le dossier de son attentat ayant été demandé mais n'étant pas encore communiqué à la commission.

R. Hq.

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