Le palefrenier qui tournait en rond Marcel Tissot, dernier de sa dynastie, fait valser les chevaux de bois. A petit trot

Le palefrenier qui tournait en rond Marcel Tissot, dernier de sa dynastie, fait valser les chevaux de bois. A petit trot. par Anne-Cécile Huwart

Les yeux fixes et ronds, la crinière dorée en éternel mouvement, les chevaux de bois de Marcel Tissot emmènent depuis 125 ans les enfants dans la même course folle. Au rythme du grincement des rouages et des airs mécaniques, ils franchissent d'interminables obstacles, le long de leur piquet torsadé. Peut-être rêvent-ils de Mary Poppins ou d'un héros de Broadway, venant telle une fée donner vie à leur carcasse de bois.

Le troisième week-end de septembre, à quelques jours du début de la grande foire de Liège, les Fêtes de Wallonie battaient leur plein dans le coeur de Namur. Un événement que Marcel, Namurois de souche, ne manquerait pour tout l'or du monde. Planté devant son manège, les mains dans la poche de son tablier bleu, il observe les mômes sur leur fier destrier. Autrefois, c'étaient de vrais chevaux qui les faisaient tourner, lâche Marcel, en lissant sa moustache touffue. Aujourd'hui, le rouage fonctionne à l'eau et au sel; plus vous mettez de sel dans le mécanisme, plus ça va vite.

A l'origine, c'est-à-dire dès la fin du XVe siècle, en France, les chevaux étaient également de chair et d'os. Les «carrousels» consistaient alors en un tournoi où s'affrontaient de nobles cavaliers: lancés au grand galop, ils devaient percer de leur arme des anneaux suspendus à un mât. Un sport qui, plus tard, inspira des spectacles de chorégraphie équestres (comme «Le Grand Carrousel», qui envahit les anciennes casernes Prince Albert de Bruxelles cette année). Sans oublier la tradition de la «floche», elle aussi héritée des tournois et toujours en cours sur certains manèges modernes!

Mais si le carrousel, dans sa forme la plus rudimentaire, remonte à plus de cinq siècles, il faut attendre 1680 pour voir apparaître les premiers vrais galopants. A cette époque, pour permettre aux princes de s'entraîner aux tournois, on imagina de pendre des chevaux de bois, sans pattes, à des bras rattachés à un mât. Ce jeu conquit rapidement les femmes et les enfants des familles princières, pour gagner ensuite les aires de pique-nique ou les foires.

L'interminable voyage vers nulle part

Chez les Tissot, comme chez la plupart des forains, le manège se transmet de génération en génération. Le premier Tissot à la tête de ce carrousel a été mon grand-père, conte encore Marcel. Il a ensuite été repris par mon père, qui a remplacé le plancher et installé ce mécanisme à eau. Assis derrière les canassons, Henri, un ami de la famille, ravitaille l'équipée en carburant. Mon père a également tenu des balançoires. Son frère un tir aux pipes . Un autre une baraque à frites. Toute la famille était dans le coup. On pouvait organiser des kermesses entières, rien qu'entre Tissot!

Assis sur une chaise, un père surveille sa gamine filant à toute allure dans un carrosse doré. Le plus dur dans ce métier , commente encore le forain, c'est de tenir physiquement. Dès qu'on arrive quelque part, il faut au moins deux jours pour tout monter. Il faut ensuite astiquer les chevaux et les décorations. Ça prend des heures et des heures. Toujours les mêmes gestes. Depuis cinquante ans.

Et aujourd'hui, si les canassons de bois, souffrant déjà de désaffection depuis la seconde guerre mondiale, se sont quelque peu essoufflés face aux pieuvres, tapis volants et autres montagnes russes, ils continuent pourtant d'animer bien des rassemblements de foules. L'association internationale des parcs d'attractions vient même de sacrer l'an 2000 «année internationale du carrousel», et organise pour l'occasion une panoplie de manifestations de par le monde. Mais si, chez les Tissot, plus de trois générations se sont succédé aux rênes des chevaux de bois, Marcel, sans enfants, devra quant à lui léguer l'attelage à une autre lignée. C'est donc sous une nouvelle bannière que ses chevaux poursuivront leur voyage vers nulle part.