Le poète qui s'effaça le soir de Noël L'hôte de la maison des Auteurs

Le poète qui s'effaça le soir de Noël

OEuvres complètes, exposition, essai, récital: non, Georges Rodenbach, mort il y a cent ans, n'a pas été oublié!

A la fin de 1897, Georges Rodenbach avait élu domicile dans un petit hôtel particulier situé boulevard Berthier, à Paris, où il vivait depuis dix ans. Il avait aménagé cette demeure avec le goût qui le caractérisait. Il aimait le sycomore qui en abritait le jardin. Il y avait rassemblé les oeuvres d'art tant ancien que moderne qu'il possédait, l'avait meublé en partie avec le mobilier Empire qu'il avait hérité de son père. Il avait installé son studio dans l'atelier de l'étage, d'où il avait vue sur la ville, et où il s'était entouré de tableaux qui lui tenaient particulièrement à coeur, dus à Maurice Denis et à Claude Monet notamment.

Il ne jouirait pas longtemps de ce bonheur: l'année suivante, il venait d'avoir 43 ans, il succombait à une typhlite, une complication de troubles intestinaux dont il se plaignait depuis quelques temps, et que les médecins auraient pu pallier s'ils avaient décidé de l'opérer. L'écrivain venait de perdre bon nombre de ses meilleurs amis, Edmond de Goncourt, Alphonse Daudet, Puvis de Chavannes et, en septembre de l'année qui lui serait fatale, Stéphane Mallarmé qui lui était si proche. Tous nos amis s'en vont, vraiment la mort s'approche de nous, avait-il dit à sa femme.

LE MAÎTRE FRATERNEL

L'annonce de sa mort, qui survint le soir de Noël, il y a exactement cent ans de cela, fut répercutée dans le monde entier. C'est qu'il était, depuis la parution de «Bruges-la-Morte», en 1892, devenu une célébrité internationale. Des centaines de télégrammes vinrent de partout, parmi lesquels celui de Maurice Maeterlinck exprime un sentiment général: Je pleure avec tous ceux qui l'aimaient, le poète admirable et le maître fraternel . Verhaeren, qui avait été le compagnon de jeunesse et d'étude de Rodenbach (ils étaient nés la même année et avaient pas mal bourlingué ensemble), écrivit à M me Rodenbach: Quant au cher Georges, nous lui parlons, comme s'il était là. Il est désormais en nous, au plus profond de nous et nous ne le quitterons plus .

On peut se demander si Rodenbach ne s'est pas effacé depuis des mémoires. Dans la cohorte de la Jeune Belgique, il n'est pas aussi reconnu de nos jours que ne le sont Verhaeren, ni surtout Maeterlinck. Et cette relative occultation - due aussi au succès énorme de «Bruges-la-Morte», qui substitue souvent ce titre dont la ville elle-même a quelquefois des difficultés à se dépêtrer, au nom de son auteur - est largement injustifiée. Cet écrivain né à Tournai (ce que l'on oublie parfois, même si ses parents ont quitté la ville quand il n'avait que deux ans), devenu gantois et élève de Sainte-Barbe par la suite, et qui, de tous les auteurs belges de cette génération, s'immergea le plus dans le monde littéraire parisien, reste amplement à découvrir.

VASTE MASSIF POÉTIQUE

D'abord comme prosateur: outre le livre qui le rendit célèbre, il est l'auteur d'autres récits et romans, notamment le magnifique «Carillonneur» que ses admirateurs tiennent pour son chef-d'oeuvre. Mais le poète Rodenbach, dont on pourra bientôt prendre la pleine mesure lorsque ses oeuvres complètes seront enfin disponibles, est l'auteur d'une vaste massif qui, des essais quelquefois naïfs du début, parce que trop marqués par François Coppée qui était son idole de jeunesse, évolue avec une belle maîtrise jusqu'à ces grands textes que sont «La jeunesse blanche», «Le règne du silence» et «Les vies encloses».

On trouve dans ces recueils quelques-uns des plus beaux vers de notre littérature, qui d'ailleurs transcendent ce groupement par pays ou par provinces qui rétrécit le jugement esthétique, comme l'écrivit Verhaeren peu de temps après sa mort, en proclamant comment il fallait le situer: Dans l'universelle littérature française, Georges Rodenbach se classe parmi les poètes du rêve. Et, ce rêve-là, il suffit d'ouvrir l'une de ses oeuvres pour le voir se redéployer.

JACQUES DE DECKER

L'hôte de la maison des Auteurs

On a pu déplorer, au cours de cette année qui se termine, que les manifestations autour de Rodenbach n'aient guère été notoires. La date de sa mort doit y être pour quelque chose. Comme il est décédé le jour de Noël 1898, les hommages empiètent largement sur l'année qui suit, et c'est dès janvier que les événements vont se précipiter. Joël Goffin, l'auteur d'un remarquable guide littéraire de Bruxelles, est la cheville ouvrière d'une exposition qui se tiendra dès le 11 janvier à la maison du Livre à Saint-Gilles, sur le thème «Rodenbach, l'amant de Bruges». Elle réunira, jusqu'au 30 janvier, des documents d'archives biographiques, des vues anciennes et contemporaines de Bruges, des éditions bibliophiliques et des manuscrits. Des objets rares y seront visibles, parmi lesquels le coffret qui a inspiré au poète son célèbre poème.

Dans le cadre de ces journées, plusieurs rencontres sont prévues, notamment le jour de l'inauguration, le 11, à 18 h 30, une présentation par Jean-Pierre Bertrand de son livre «Le monde de Georges Rodenbach», actuellement sous presse chez Labor. On ne sait si l'on pourra déjà disposer, d'ici à la fin de janvier, de l'édition très attendue, et établie par Christian Delcourt, de l'oeuvre romanesque et poétique complet de l'auteur, annoncée au Cri depuis quelque temps. Elle promet d'être riche en révélations, puisqu'elle comprend les recueils de jeunesse, que le poète n'avait pas retenus dans son ensemble poétique de son vivant, ainsi qu'un texte totalement méconnu, son «Livre de Jésus», dont l'éditeur, à force de recherches philologiques, a pu établir le texte intégral.

Autres événements qui s'inscriront également dans le cadre de l'exposition de Saint-Gilles: un récital de Marie-Claire Beyer accompagnée à la harpe gothique par Hilda van Eyck, «Sous l'eau des songes», le 19 janvier, à 20heures, ainsi que la projection, le 26janvier, à 20 heures, du reportage audiovisuel de Kris Matt et Didier Arcq «Georges Rodenbach et Fernand Khnopff ou la passion de Bruges».

J.D.D.

La maison du Livre se situe au 24-28, rue de Rome, à Saint-Gilles.