Le secret de Van Eyck «Bruges au XV e siècle, c'est Wall Street!» Les foyers de la Renaissance

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Le secret de Van Eyck

Le peintre Van Eyck est au coeur d'une énigme policière à rebondissements dans «L'enfant de Bruges». Un roman idéal pour l'été.

Ciel plombé, eaux dormantes, navires et galères, ruelles étroites et petits ponts: nous sommes à Bruges, en 1441, à quelques semaines de la disparition de l'un des plus grands noms de l'école flamande, le peintre de «L'Agneau mystique». Revenu dans la Venise du Nord depuis une dizaine d'années, Van Eyck s'est marié, a deux enfants et un fils adoptif, Jan. Nourrisson abandonné autrefois devant sa porte, il est à présent son élève le plus assidu. L'enfant de Bruges, qui donne son titre au roman de Gilbert Sinoué, est cet apprenti modeste, enfant en mal d'affection...

Après plusieurs missions à l'étranger pour le compte de son protecteur Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui règne alors sur les Flandres, le peintre a poursuivi sa carrière. Apprécié des notables, honoré par ses confrères Van der Weyden et Campin, jalousé par Petrus Christus, Van Eyck vit pourtant dans le souvenir d'un génie: son frère Hubert, mort en 1426, l'année même où tous deux entreprirent le retable qui fait l'orgueil de Saint-Bavon à Gand.

Le premier tableau à l'huile qui apparaît en Italie, quarante ans après Van Eyck, est attribué à Antonello de Messine. Comment a-t-il appris la technique? Pourquoi si tard, alors que les échanges étaient si nombreux? Je me suis engouffré dans cette faille-là, explique Gilbert Sinoué, amoureux de Bruges et des brumes du Nord. On s'est longtemps interrogé sur ce secret, l'art magique des Van Eyck. La (re)découverte de la technique de la peinture à l'huile par Van Eyck a donné profondeur et luminosité à une multitude de chefs-d'oeuvre, dont la postérité s'est emparée: «La Vierge au chancelier Rolin», «L'homme au turban rouge», «Les époux Arnolfini»... Dans le fin fond de son atelier, il enseigne à son fils adoptif les rudiments de cet art, convoité aussi bien par les peintres flamands qu'italiens.

Partage-t-il les secrets du maître? Pourrait-il donner la clef d'une mission capitale, effectuée par Van Eyck, ambassadeur mais aussi espion au service du duc de Bourgogne? Toujours est-il que l'enfant de Bruges devient la proie de spadassins étrangers, alors qu'il rêve de quitter son port du Nord pour les lagunes blondes et vertes de la Cité des Doges. Sur cette énigme déjà bien romanesque, Gilbert Sinoué a greffé un second complot, plus inquiétant encore mais dont on réservera la surprise au lecteur. Dans «L'enfant de Bruges», les destins individuels n'ont guère de prise sur les bouleversements du monde, imposés par des oligarchies omnipotentes qui jugent incompatibles la foi et la connaissance.

Sinoué n'a pas voulu écrire un roman philosophique ou savant, mais un récit bien ficelé sur une époque qui a peur du changement. Et il y a réussi. On dévore ce «thriller Renaissance», mené tambour battant à coups de dialogues et de péripéties. Personnages historiques et seconds rôles, en chair et en os, s'affrontent dans une ville du Nord, Bruges, et une métropole du Sud, Florence. Je fais du roman dans l'histoire, et pas du roman historique, nuance Sinoué. Je respecte les vies et les événements. Mais il y a des blancs dans la vie des personnages historiques, et le romancier peut se permettre de les combler. Avec prudence, mais aussi avec gourmandise. Et son «Enfant» comblera bien des appétits.

ALAIN DELAUNOIS

Gilbert Sinoué, «L'enfant de Bruges», Gallimard, 426 pp., 880 F, 21,28€ .

«Bruges au XVe siècle, c'est Wall Street!»

*Bruges, Van Eyck, la Renaissance... qu'est-ce qui a déclenché votre envie d'écrire ce roman?

*Avant tout la richesse du siècle de Van Eyck, fertile en découvertes et en innovations de toute sorte. A l'aube de la Renaissance, c'est une période charnière qui fait surgir un nouveau monde. Les pionniers intellectuels font cause commune avec la technique: l'imprimerie apparait grâce à Gutenberg et Laurens Coster, la philosophie et les débats théologiques sont d'une incroyable densité parce qu'on remet en question des dogmes immuables, la cartographie devient indispensable aux marins qui partent sur des mers inconnues, la médecine n'est plus dans les mains des seuls charlatans. En peinture, c'est pareil.

*A l'essor intellectuel et technique répond également l'essor des villes.

*On évoque aujourd'hui beaucoup la mondialisation de l'économie, mais c'est déjà une puissance économique internationale redoutable, celle des commerçants et des banquiers, qui règne sur les villes au XV e siècle. Bruges, face à Gand ou Venise, ne fait pas le poids avec ses quarante mille habitants. Mais elle n'était pas moins puissante et riche que ses rivales d'alors, qui sont Florence, Londres ou Cologne. La vie quotidienne à Bruges, c'était Wall Street! Dans la halle aux draps, à la Bourse, dans le port, à Damme ou Sluys, on trouvait des prêteurs et marchands venus de Hambourg, de Stockholm, de Dantzig, de Gênes ou de Lisbonne. Ils s'étaient regroupés en confréries solides, comme la Hanse de Bruges, ou la Hanse teutonique: pas question de tenter de voler l'un de ses membres, sinon on risquait l'isolement et le refus de toute transaction commerciale.

*Vous faites de Van Eyck un homme silencieux et secret, peut-être parce qu'il n'était pas qu'un peintre...

*Van Eyck était un peintre secret, il cachait ses oeuvres autant pour les laisser sécher que pour ne pas livrer sa technique! Mais il fut aussi diplomate, notamment au Portugal, et plus qu'un écuyer de Philippe le Bon, son espion. On a retrouvé des reçus signés de lui, telle somme d'argent pour voyage en lieu secret, pour services rendus au duc, par exemple. Je le montre comme un personnage conscient de la difficulté de vivre dans un pays occupé, mais pas dupe du jeu des princes et des pouvoirs.

A. Ds

Les foyers de la Renaissance

Pour comprendre les bouleversements artistiques, mais aussi la véritable révolution dans l'histoire de la pensée que connaissent les contemporains de «L'enfant de Bruges», on lira avec intérêt «L'Art de la Renaissance», un essai bref, à la fois guide illustré et dictionnaire de poche, que signe Gérard Legrand. De la fin du XIV e siècle - naissance de Van Eyck - à la fin du XV e - premières décorations de la Chapelle Sixtine -, l'Europe est contrainte d'abandonner les vieilles valeurs médiévales.

Progrès techniques (moulins à papier, imprimerie, mappemonde,...) remous religieux (Grand Schisme d'Occident, morts violentes de Jan Huss et Savonarole, avancée des Turcs...), expansion politico-économique (expéditions portugaises vers les Indes, découverte de l'Amérique, les Medicis banquiers et princes) vont de pair avec une révolution esthétique.

La mise au point par les peintres flamands de la peinture à l'huile, déjà connue antérieurement mais peu pratiquée, va révolutionner la manière de peindre dans le bassin méditerranéen. Les arts sont décloisonnés, les peintres, architectes ou sculpteurs sont également des savants ou des ingénieurs. Alberti écrit son «Traité de la peinture», Fra Angelico, Piero Della Francesca, Mantegna, Botticelli, Vinci au sud, les Van Eyck, Van Der Weyden, Campin, Bosch, Dürer au nord seront les premiers interprètes de ce renouveau exceptionnel.

Passant en revue deux siècles d'histoire et de création artistique, l'ouvrage de Gérard Legrand se concentre sur des villes telles que Florence, Rome et Venise, mais aussi sur d'autres foyers de la Renaissance en Europe, comme Fontainebleau.

A. Ds

Gérard Legrand, «L'Art de la Renaissance», Larousse, 144 pp., 680 F, 16,86 € . Dans la même collection, «L'Art au Moyen-Age», «L'Art romantique» et «L'Art moderne».

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