Léopold II père de Saint-Jean-Cap-Ferrat

CHARLINE VANHOENACKER, envoyée spéciale

SAINT-JEAN-CAP-FERRAT

Un parfum de Belgique flotte encore dans l'air du cap. Le calme et le chic de Saint-Jean-Cap-Ferrat ont toujours attiré les grands de ce monde en quête de plénitude. Dont les Belges. Et un Belge en particulier : le roi Léopold II. Ils en ont entendu parler, les Saint-Jeannois, de ce monarque venu en voisin, et qui a longtemps régné sur le cap. Qui l'a même façonné, transformant la roche en de somptueuses villas.

Depuis la corniche, la découpe du littoral éblouit à mesure que la voiture avale les kilomètres depuis Nice. La rade de Villefranche-sur-Mer, Beaulieu, et le bouquet final : le Cap. Une langue de pins parasols et d'arbres en fleurs qui s'aventure dans la mer. Et des maisons jalousement abritées derrière des remparts de pierre, desquels débordent les haies. Impeccablement taillées. Parmi ces demeures, la plus célèbre frustre la curiosité des habitants depuis des décennies : « La villa des Cèdres ». La demeure de Léopold II, dont on n'aperçoit qu'un bout de toit. La large grille arbore une plaque : « Villa des Cèdres. Anciennement propriété de Léopold II ». Le roi y avait planté ces arbres.

Après avoir fréquenté le cap avec son yacht, l'« Alberta », le roi avait acheté cette propriété au maire de Villefranche. Aujourd'hui, elle appartient à la famille Marnier Lapostolle, des liqueurs « Grand Marnier », explique la mémoire de Saint-Jean, son premier adjoint, Marc Faraut. Et c'est l'actuel maire de Villefranche qui entretient toujours une des automobiles du roi.

Puis, Léopold fit construire sur les hauteurs de Beaulieu « La Léopolda », au style italien, recouverte de stucs. Aujourd'hui, l'occupante des lieux est la veuve du richissime banquier libanais Edmond Safra, mort dans l'incendie criminel de ses 1.000 m² de Monaco, en 1999.

Accrochée dans le bureau de l'adjoint au maire, une carte du cap datant de 1909. La moitié des terres est hachurée. La légende indique : « Propriété de l'État belge ». Le roi a préféré la côte balayée par le mistral, car il craignait le vent d'est, explique Marc Faraut. Pourtant, ici, le vent d'est n'a jamais tué personne ! De sa troisième villa sur le cap, la Saint-Second, il a tracé un chemin qui lui permettait d'aller rejoindre sa maîtresse, la baronne de Vaughan, de 50 ans sa cadette. En se promenant aujourd'hui sur « Le chemin du Roy », qui longe la côte, le passant est attiré par une petite chapelle qui a traversé le temps, intacte. La chapelle Saint-François-de-Salle, dans laquelle fut baptisé le premier fils adultérin de Léopold. On y croise aussi un monument au roi, offert en 1911 par « Quelques amis de la Côte d'Azur ».

À Saint-Jean, il acheta tout ce qui était à vendre. Un franc du mètre carré. À tel point qu'un jour, dit Marc Faraut, le roi décida d'ériger des barrières sur ses terres. Il était donc devenu impossible de circuler pour aller à la pêche. Les habitants ont alors barré le pont Saint-Jean, qui relie le cap au continent, avec un calicot marqué : « Saint-Jean ne sera pas une colonie belge ».

Léopold fit bâtir trois autres villas pour que ses officiers du Congo bénéficient du climat salutaire : « La Banana », « La Boma » et « La Matadi », rebaptisée aujourd'hui « La villa Beauchamps ». Puis il en offrit une à son confesseur, Mgr Charmetant. Baptisée « La Mauresque », elle fut vendue à l'écrivain Somerset Maugham.

Un autre lieu marque la présence belge à Saint-Jean : le carré des Belges, au cimetière. Derrière la grille grinçante, un alignement de 90 tombes, impeccablement entretenues, qui dominent la mer sur la pointe Sainte-Hospice. Le cap du Cap. Léopold avait aménagé la villa des Cèdres en hôpital durant la guerre de 14 pour soigner les soldats gazés à l'ypérite. De très nombreux soldats sont passés par là, et beaucoup y sont morts. La plupart ont été rapatriés, mais d'autres ont été enterrés à Saint-Jean, explique le comte François Lippens, consul honoraire de Belgique à Nice. Chaque 1er novembre, avec Marc Faraut et avec les anciens combattants, ils viennent déposer une gerbe en leur souvenir, après une cérémonie religieuse dans la chapelle.

Aujourd'hui, les trois caps - d'Antibes, Ferrat et Martin - sont devenus les terrains les plus chers du sud de la France. Beaucoup de Belges sont donc partis. Il doit rester une vingtaine de propriétaires, dont la famille Boël.