LES ANNEES MARABOUT:UNE EXPOSITION POUR QUARANTE ANS D'HISTOIRE PIERRE JOUBERT,ILLUSTRATEUR DE MARABOUT JUNIOR CINEMA

«Les Années Marabout»: une exposition pour quarante ans d'histoire

ENTRE 1949-1989, deux dates qui marquent aussi la période couverte par l'exposition mise sur pied par l'association montoise «Séries B» à propos de Marabout, se développe «la plus formidable aventure éditoriale wallonne de l'après-guerre». Cette aventure, qui a connu des moments difficiles, n'a qu'un début et pas de fin, puisqu'elle se poursuit aujourd'hui. Mais quarante ans d'histoire, cela valait bien un regard en arrière avant de poursuivre vers l'avant.

«Séries B», qui s'attache à explorer l'univers parfois décrié des littératures populaires - roman policier, science-fiction, fantastique, etc. -, avait déjà consacré une exposition à Bob Morane. Ce héros fut un des fers de lance d'une entreprise aux nombreux succès. La fin de la quatrième décennie de Marabout offrait à «Séries B» l'occasion d'élargir son propos à toute l'histoire d'une entreprise qui ne renie pas son passé, puisqu'elle est intervenue financièrement dans la réalisation de cette nouvelle exposition.

Le sujet est vaste, et la vocation de l'association montoise porte naturellement celle-ci vers une partie seulement des productions de Marabout. Les visiteurs de l'exposition ouverte à la salle Saint-Georges, sur la Grand'Place de Mons, pourraient en ressortir avec l'impression que la maison d'édition belge a publié surtout de la littérature populaire, parce que la place réservée à celle-ci dans les panneaux est très importante, alors que le livre pratique, l'essentiel de la production depuis des années, n'y occupe qu'un espace réduit. Mais il suffira d'emporter le volume Les Années Marabout. 1949-1989, largement inspiré par un mémoire de Monique Dejaifve, Marabouquinez: les éditions Marabout de 1949 à 1982, et enrichi de nombreuses contributions, pour se faire ensuite une idée plus précise du passé extrêmement riche de cette maison d'édition.

Il eût été possible, en tout cas, de montrer bien d'autres choses. Par exemple, les illustrations que Pierre Joubert réalisait pour les couvertures de «Marabout Junior», puis «Pocket Marabout», ou les «romans-films» qui eurent beaucoup de succès dans les années cinquante et soixante. C'est fait: deux expositions annexes proposent ces sujets que nous évoquons par ailleurs.

Deux

boy-scouts

Tout a donc commencé en mars 1949, avec un premier titre de «Marabout Collection»: La vallée n'en voulait pas, de l'Anglaise Jane Abbott. En réalité, la naissance de Marabout se préparait depuis l'année précédente. Jean-Jacques Schellens, responsable des publications de la Fédération des Scouts catholiques de Belgique, et le Verviétois André Gérard, ancien scout catholique et imprimeur des revues de ce mouvement de jeunesse, ont profité de circonstances apparemment fâcheuses pour rebondir dans l'adversité et mettre sur pied un projet éditorial. André Gérard avait acheté une vieille rotative pour imprimer les livres de poche en langue française de l'éditeur anglais Nicholson Watson. Mais les frontières françaises s'étaient fermées à l'importation et Verviers n'offrait plus aucun intérêt pour l'éditeur anglais qui choisit de s'installer en France. La belle mécanique devait pourtant servir à quelque chose. Il y avait, en Allemagne, des livres de poche «Albatros». Il y aurait donc les «Marabout» en Belgique, qui permettraient de rentabiliser la rotative.

La rencontre des deux hommes fut providentielle.

L'un, André Gérard, était un imprimeur inventif. Il avait gardé l'idée du pocket-book avec lequel les Américains avaient débarqué, et avait suivi celle de la couverture plastifiée que Nicholson débarqué, et avait suivi celle de la couverture plastifiée que Nicholson Watson avait mis en chantier. Dans les publicités, il fut parfois question des couvertures «lavables» de Marabout: mains sales autorisées! Il découvrit qu'on pouvait couper le papier en trois au lieu de deux, pour en faire trois... «Marabout Flash». Mais il continua à faire passer l'imprimerie avant l'édition, celle-ci n'étant parfois qu'un prétexte à faire tourner les machines, et ce qui lui avait si bien réussi en 1949 causa sa perte vingt-cinq ans plus tard.

L'autre duettiste, Jean-Jacques Schellens, était - et est toujours - un homme d'une extraordinaire curiosité et d'une grande culture. Comme en outre il connaissait les concepts les plus neufs de l'édition, il apporta à Marabout un savoir-faire éditorial dont la tradition s'est, aujourd'hui encore, gardée dans une maison où ont été inventés des collections, des héros, et même des auteurs. Dans les premiers temps, les anciens scouts catholiques veillaient aussi à la moralité des foules. Le célèbre «Sagehomme» qui donnait la cote morale des livres permettait d'éliminer les lectures dangereuses.

Dans l'enthousiasme, à peine les premiers titres sortis - et vendus alors seulement en Belgique, jusqu'à la réouverture des frontières françaises en 1951 -, deux cents autres étaient annoncés... mais quelques titres seulement était précisés, car pour le reste, personne, pas même Schellens ou Gérard, ne savait encore de quoi serait constitué le catalogue. Mais la volonté de fournir à la masse des ouvrages de qualité (il est permis évidemment de discuter de celle-ci pour un grand nombre de titres) serait maintenue, comme en témoignerait le haut niveau de «Marabout Université» où beaucoup ont dû découvrir des notions de sciences, d'histoire ou de littérature en se constituant une culture sauvage et variée.

L'âge d'or

Il n'y avait alors pas d'autres collections de poche sur le marché francophone: Marabout pouvait tranquillement occuper le terrain, dans tous les domaines et en particulier dans le roman. De grands classiques de la littérature populaire - ou de la «grande» littérature - ont ainsi trouvé place dans les tourniquets-présentoirs (une autre innovation) de Marabout qui se sont étoffés, au fil des années, de titres signés Alexandre Dumas, Paul Féval, Jean Ray, Thomas Owen. Bob Morane, héros «positif» dessiné sur mesure pour la jeunesse et dont les aventures ont transformé le journaliste Charlie Dewisme en Henri Vernes, est devenu le rendez-vous bimestriel de 50.000, puis de 75.000 acheteurs, sans compter les traductions. Sylvie, l'hôtesse de l'air qui était son pendant féminin, et dont René Philippe - pseudonyme de René-Philippe Fouya - écrivait les aventures, eut moins de succès. On découvrit que Bob Morane plaisait aussi aux filles!

1960 fut une année bénie. Cette année-là parurent dans la collection «Marabout Service», qui était encore bien jeune et ne représentait qu'une infime partie de la production de la maison, Les Prodigieuses Victoires de la psychologie moderne, de Pierre Daco, et le Dictionnaire des citations, de Karl Petit. La dernière édition du «Quid» estime le tirage actuel de ces deux titres à respectivement 1.159.000 et 625.000 exemplaires!

Mais alors déjà, Marabout n'était plus seul à occuper le marché. Le Livre de poche avait été créé en 1953, J'ai lu en 1958, Presses Pocket l'année suivante. Trois collections orientées vers la littérature et dont le succès signifiait, à long terme, l'abandon de ce secteur par Marabout. Il y eut bien de nouvelles tentatives: «Marabout Géant Illustré» lancé par Claire Van Weyenbergh en 1962, la «Bibliothèque Marabout Jules Verne» en 1966, le fantastique et la science-fiction redynamisés par Jean-Baptiste Baronian dans les années septante, la brève présence d'Hubert Juin comme directeur de collection, plus tard le roman policier par Olivier Cohen. Mais ce n'étaient que des sursauts. Actuellement, Yann Delalande, directeur littéraire de Marabout, mesure la concurrence qui règne dans le domaine de la fiction et affirme: «Nous ne faisons pas de la littérature générale, nous réalisons du mass-market, c'est-à-dire des livres qui peuvent être très bien écrits mais qui sont destinés à la masse, avec tout ce que cela comporte comme efforts pour les mettre en place...»

Chute

et résurrection

Pour mettre des livres en place dans les librairies, il faut en maîtriser la diffusion et la distribution. Marabout, qui commence à connaître des difficultés, a appris ce métier-là aussi, et est devenu, dès 1974, le diffuseur de Seghers et de Laffont en Belgique. Jean-Jacques Schellens est parti en 1971, l'enthousiasme est retombé.

En 1975, la maison est rachetée par le Groupe Bruxelles Lambert qui, l'année suivante, cède la moitié de ses parts au groupe Hachette. En 1977, des pertes de 226 millions conduisent au concordat judiciaire, à l'abandon de l'imprimerie et à la création des Nouvelles Editions Marabout. Les années septante ont été noires.

Les années quatre-vingt, en revanche, permettront de construire de nouvelles assises sur lesquelles Marabout repose aujourd'hui. En 1983, Hachette est devenu le seul actionnaire de Marabout et, en 1984, le passé verviétois a été abandonné au profit d'un nouveau centre de distribution du livre à Alleur. Il y a cinq ans a été lancée une collection de micro-informatique qui, depuis, n'a cessé de croître et d'embellir. «Marabout Flash» a réapparu, dans un nouveau format allongé, le tourisme a retrouvé une place dans la maison...

La difficulté consistait, même dans des domaines pratiques, à trouver des sujets assez «porteurs» pour justifier les tirages importants nécessaires à des collections de poche pour conserver un prix de vente assez bas. Quand Guy Schoeller constatait, dans les années septante, l'inflation de titres de la collection «Marabout Service», il avait raison de dire: «Les titres qui ont le plus de succès sont des ouvrages généraux mais, plus on va, plus les sujets se rétrécissent, puisque l'on est passé d'un livre de cuisine générale à celui des salades.» Cependant, que faire d'autre quand la plupart des ouvrages généraux ont déjà été écrits? Trouver, bien sûr, de nouveaux sujets. La micro-informatique est un si bel exemple que Presses-Pocket vient d'imiter Marabout. La concurrence est de retour.

Elle ne fait pas peur à Marabout. Jean-Paul Michaud, son directeur général, affirme même: «L'âge d'or de Marabout est devant nous.» On ne demande, bien entendu, qu'à le croire.

PIERRE MAURY.

«Les Années Marabout. 1949-1989». A la salle Saint-Georges, Grand'Place de Mons, jusqu'au 25 février, tous les jours de 10 à 18 h. L'exposition sera ensuite montrée à la Foire du livre de Bruxelles (Centre Rogier, du 10 au 18 mars) et à Liège, au Théâtre de la Place (en mai).

Renseignements complémentaires: «Séries B», tél. 065/34.83.92.

Pierre Joubert,

illustrateur

de Marabout Junior

MARABOUT, nous le rappelons par ailleurs, est né à l'initiative de deux hommes qui avaient notamment en commun des rapports avec la Fédération des scouts catholiques de Belgique. Quand Jean-Jacques Schellens et André Gérard décidèrent, en 1953, de lancer une collection à destination des jeunes, «Marabout Junior», le nom de Pierre Joubert s'imposa donc naturellement pour créer les couvertures. Cet illustrateur de talent travaillait en effet d'abondance pour les publications scoutes françaises, et on connaît d'ailleurs bien ses garçons ambigus de la série «Signe de piste».

Les «Marabout Junior» paraissent au rythme d'une publication périodique: un titre tous les quinze jours. Ils arrivent, eux aussi, en terrain encore presque vierge et gagnent très vite un large public grâce aux documentaires et aux récits d'exploration qu'ils publient. En juillet 1953, Hillary vainc l'Everest. Jean-Jacques Schellens demande en toute hâte à un journaliste, Charlie Dewisme, d'en faire le récit. Le volume paraît en septembre, il est le dixième de la collection et il est déjà signé Henri Vernes. A partir du seizième numéro, Henri Vernes signera toutes les aventures de Bob Morane, personnage auquel Pierre Joubert donna donc son premier visage.

Cette collection fut à l'origine d'un «Club International des Chercheurs Marabout» qui compta près de 35.000 membres en 1969 et pour lequel travaillait toute une équipe de la maison d'édition.

Au total, c'est environ 450 couvertures que Pierre Joubert a dessinées pour Marabout jusqu'en 1977: presque tous les «Marabout Junior» (environ 350 titres) et les «Pocket Marabout» qui suivirent (une centaine de titres). On lui donnait les sujets et il imaginait l'illustration, qui n'avait parfois qu'un minimum de rapports avec le contenu du livre. Peu importe, l'essentiel était que la couverture soit bonne. Et, presque toujours, elle l'était - au moins avant l'impression qui gommait souvent tout le relief. On imagine la formidable exposition qu'il serait possible de monter avec les originaux de ces illustrations...

Encore faudrait-il que les originaux soient disponibles. Marabout a souvent déménagé, des caisses ont été égarées, jetées, volées peut-être, et la plupart des oeuvres que Joubert avait confiées à la maison d'édition ont disparu. Il en a gardé... douze!

A les voir aujourd'hui, leur fraîcheur surprend presque. On croirait que Pierre Joubert vient d'y mettre la dernière main pour une nouvelle collection destinée aux jeunes que lancerait un éditeur belge... Mais c'est aujourd'hui, hélas! de l'histoire ancienne et il faut bien se contenter de la nostalgie. Pour nourrir celle-ci, Pierre Joubert a accepté de montrer à Mons ces originaux encore en sa possession, et quelques autres, propriété de collectionneurs, s'y sont ajoutés - c'est donc que les illustrations de Pierre Joubert n'ont pas été perdues pour tout le monde. Passons...

P.My.

«Pierre Joubert et Marabout Junior», à la librairie L'Oiseau Lire (rue de la Clef, 38, 7000 Mons), jusqu'au 25 février, du lundi au samedi de 10 à 18 h.

Cinéma et littérature forment

un ménage parfois curieux

PUISQUE la ville de Mons vibre actuellement au rythme des films d'amour, et que Marabout a utilisé les liens entre littérature et cinéma pour promouvoir certains de ses ouvrages, il était logique de penser à utiliser ce rapport dans un espace lié au Festival du film d'amour. La salle du Bellian, qui voit chaque soir les cinéphiles devenir les interlocuteurs des acteurs, actrices et réalisateurs (ou -trices aussi) de passage, sera donc habillée de livres publiés par Marabout dans les années cinquante et soixante.

On vit même, à cette époque, un montage publicitaire sur lequel Alfred Hitchcock lui-même faisait la promotion de Psychose - non pas le film, mais bien le roman de Robert Bloch qui avait été à la base du scénario.

Il va de soi que les couvertures des romans exploitaient abondamment le succès des films. «Alfred Hitchcock a tiré de ce roman son film le plus étourdissant, interprété par Anthony Perkins, Vera Miles, John Gavin et Janet Leigh (Paramount)», précisait celle de Psychose.

Bien entendu, il y eut beaucoup de films médiocres tirés de bons livres, de bons films tirés de livres médiocres, et même de films affligeants adaptés de livres sans intérêt. Et cette série de «romans-films», comme on les appelait chez Marabout sans en faire une collection particulière, mais en plaçant le nom de celle où ils paraissaient, «Marabout Collection», dans un bout de pellicule, est pour le moins inégale.

Des raretés y ont malgré tout été publiées. Par exemple, John Fante, presque trente ans avant sa redécouverte en France! Ou le roman oublié de Humphrey Cobb, dont le titre est en revanche bien connu grâce au film de Stanley Kubrick: Les Sentiers de la gloire. Le film avait été interdit en France, le livre publié chez Marabout - et qui resta autorisé - attira évidemment l'attention.

Le bon goût n'est pas la caractéristique principale d'illustrations de couvertures où sont surtout exploitées les références aux films. Ainsi, Les Hauteurs battues des vents ne pouvaient pas s'appeler, pour des raisons de propriété de titre, Les Hauts de Hurlevent, mais faisaient davantage appel aux noms de Merle Oberon, Laurence Olivier et David Niven, les acteurs du film, qu'à celui de l'auteur, Emily Brontë...

Il parut même parfois utile d'adapter le titre du roman en fonction de ce que le cinéma en avait fait. Aventure africaine avait inspiré le film qui lança Humphrey Bogart: La Reine africaine. Paru dans un premier temps avec son titre original, le livre fut ensuite débaptisé et remis en vente sous le titre du film!

On peut penser ce qu'on veut du niveau global de cette série, elle est en tout cas une des (nombreuses) manifestations du flair manifesté par ceux qui faisaient Marabout à cette époque. Jean-Jacques Schellens aime à raconter que Marabout était alors le seul éditeur francophone abonné au Motion Picture Herald. Il suffisait de connaître les productions en cours pour que le livre soit prêt en même temps que le film. L'idée paraît simple, encore fallait-il l'avoir!

P.My.

«Les Romans-Films Marabout». salle du Bellian, rue d'Havré, 7000 Mons, jusqu'au 17 février, le soir.