Les bousilleurs d'idées reçues Le trois-pièces de René Magritte «Hop là, Hop là, Hop là!» René Magritte et l'évidence éternelle (1)

Les bousilleurs d'idées reçues

P ol Bury, sculpteur bien connu, tôt mêlé au surréalisme belge avant d'avoir le courage de fuir à Paris, Jacques Charlier, peintre facétieux, liégeois sans l'avoir voulu et spécialiste de l'art remis à sa place, Noël Godin, enfin, fouteur de m... diplômé, connu pour une très salutaire «Anthologie de la subversion carabinée», tels sont, parmi les Magrittiens, les meilleurs évocateurs de ce qui devrait résister au naufrage médiatique. Il y en a d'autres mais moins qu'on ne croit. Beaucoup d'appelés, finalement, dans cette discipline, mais peu d'élus!

Outre qu'ils trempent volontiers leur plume dans une encre rageuse et inconsolable, ils ont perpétué à leur manière quelque chose de l'esprit magrittien des débuts, poursuivant comme lui le diamant noir de l'impertinence. Ils ont donc commis à notre demande un portrait aigre-doux du peintre, de ses grandeurs et ses faiblesses. Rions un peu.

Le trois-pièces de René Magritte

J'ai rencontré Magritte, pour la première fois, en mai 40. Il avait 43 ans, j'en avais 18. C'était à Bruxelles à la rue Vandernoot, chez Raoul Ubac, à ce moment photographe et militant révolutionnaire, qui ne découvrit que plus tard le mysticisme et la peinture.

Le groupe surréaliste de Bruxelles mettait sur pied la revue «L'Invention collective», dont un numéro était déjà paru. J'y avais collaboré avec la reproduction d'un tableau très inspiré par Magritte, ce qui semblait lui avoir plu. Par contre, la participation de Delvaux paraissait ne pas le satisfaire, Delvaux, aux yeux des orthodoxes, ne pouvant pas être considéré comme surréaliste parce qu'il n'avait pas pris position sur des textes de base: c'était avant tout un «artiste peintre», professeur de peinture, plongé jusqu'au cou dans les beaux-arts, profession que Magritte traitait avec beaucoup de mépris.

Delvaux pratiquait une peinture élégante, aux charmes oniriques, qui pouvait séduire certains membres du groupe en majorité littéraires.

Un jour, devant Magritte et moi, quelqu'un parla de Picasso. Ce nom le fit réagir curieusement. Il plissa les yeux, recula légèrement la tête et, avec un sourire méprisant, plus perceptible dans la voix que sur les lèvres, il dit avec beaucoup de lenteur, un peu plus qu'il n'en mettait d'habitude: «Ah... oui... Pi... ca... sso... cet... ar... tiss... ste... peintre...» Les trois syllabes Pi-ca-sso étaient admirablement détachées, avec une légère insistance sur la «ca» et une nuance plus marquée encore sur le «sso». Le mot «peintre» tomba avec négligence, comme un court pet sur une toile cirée. A partir de ce jour, l'oeuvre de Picasso m'a semblé différente et un artiste peintre respirer un autre oxygène. Le temps a heureusement normalisé cette anomalie.

Était-ce parce qu'il voulait à tout prix se démarquer des artistes peintres et du monde des beaux-arts qu'il lui arrivait de se vêtir en petit-bourgeois bruxellois: costume trois-pièces accompagné de ses accessoires? Était-ce aussi pour ces mêmes raisons que les histoires de fin de repas des surréalistes de Bruxelles volaient au même niveau que les grivoiseries d'un dessert de grenadiers de kermesse?

Lors d'un banquet fêtant les cinquante ans d'E.L.T. Mesens, nous avions, avec André Balthazar, émis un tract: deux pipes croisées surmontaient une inscription «Ça est deux pipes». Le peintre, que nous aurions pu croire le plus désopilant de sa génération, découvrant ce qu'il crut être une irrévérence, se leva outragé, emporta chien et femme en signe de protestation et quitta la salle du banquet. Cet hommage qui, dans notre esprit ne se voulait que taquin avait provoqué l'indignation d'un petit-bourgeois imbu de son prestige et vêtu d'un costume trois-pièces.

Magritte c'est un bien, c'est un mal a été rattrapé par le tuyau de sa pipe. Il est devenu, malgré ses dénégations, un artiste peintre comme les autres, recopiant un tableau qu'il avait déjà fait et qu'un marchand voulait acquérir.

Mais que ceux qui veulent lui jeter la première pierre ne se privent pas du plaisir de contempler l'oeuvre d'un des artistes les plus fascinants de ce siècle.

POL BURY

«Hop là, Hop là, Hop là!»

On se doute que les belles «outrances libertaires» magrittesques évoquées ailleurs par Jacques Charlier passent de plus en plus volontiers à l'as dans les hommages qu'on lui prodigue à la queue lou lou. Pas question de rappeler, jambon à cornes! que notre grand peintre national, entre la décoration murale du Casino de Knokke-le-Zoute et une rétro au Museum of Modern Art de New York, s'avérait quelquefois être aussi un gloupinesque fouteur de merde. C'est ainsi que l'illustre frigousseur de la Culture des idées pouvait être à ses heures:

Un très malotru critique du spectacle artistique à la Raoul Vaneigem.

Sur Jean Dubuffet: Valeur fondée uniquement sur un snobisme imbécile. Il serait encore plus fort dans son genre en exposant des papiers usagés de WC groupés sous verre selon sa «fantaisie», cela ferait baver quelques esthètes (1950).

Un tord-boyautant blasphémateur à la Pierre Desproges:

Les bons catholiques sont des enculeurs. En effet, en absorbant le corps du Christ à la Sainte-Table, ils avalent en même temps la queue et l'anus du Seigneur (1946).

Un enjoué entarteur de baudruches culturelles:

Quant à Camus, il a l'air d'une belle ordure.

Un incomparable mystificateur à la Baffie-Lafesse.

Le 4 mai 1946, René Magritte et Marcel Mariën envoient aux fidèles du Séminaire des Arts une invitation canularesque, qui est prise tout à fait au sérieux, pour un cycle de conférences données par l'auteur de La sexualité royale et ses répercussions dans le bas peuple et de Propagande religieuse et coït parfait , le professeur Ijowescu de l'Académie des Hautes Etudes sexologiques de Sofia. Ces conférences, en outre, seront illustrées par des scènes explicatives pour lesquelles de jeunes intellectuels des deux sexes prêteront leur concours.

Un hallucinant mufle à la Monsieur Manatane.

Lettre à la speakerine à la radio belge Jeanne Modave (1950):

J'ai entendu que vous parliez d'une voix triste d'une somme à verser «à l'actif» d'une Société «mise sur pied» qui s'appelle poétiquement «le chemin du bonheur» (Quelle belle poésie!). Pour parler ainsi de la misère des enfants malchanceux avec votre «voix triste», il faut être une belle salope, à qui on chierait volontiers dans la gueule.

Ou un redoutable agitateur anti-clérical à la Jan Bucquoy:

Nous sommes persuadés que ce qui a été fait contre la religion est resté à peu près inopérant et que de nouveaux moyens d'action doivent être envisagés. (...) Pour ne pas perdre de temps, il faut viser à la tête, propager l'histoire scandaleuse des religions, rendre la vie impossible à de jeunes curés, contribuer au discrédit de tous les organismes et sectes du genre «Armée du Salut», Evangélistes, etc., en les ridiculisant par tous les moyens que l'imagination permet. Songez combien il serait grisant de pouvoir proposer à la meilleure partie de la jeunesse la perturbation bien préparée et systématique des saints offices, baptêmes, communions, funérailles, etc. L'on pourrait aussi substituer au calvaire que l'on rencontre sur les routes des images invitant à l'amour. (Brûlot de Paul Nougé, contresigné par Magritte, 1934).

Mais à la moindre occasion, il faudra aussi gredinement célébrer Paul Magritte qui, pour moi, à tous points de vue, était plus abominablement doué encore que son frangin René je prédis que la chanson inédite de Scutenaire L'Amour est doux que Popol a musiquée avec l'inspiration du Gains -bourg des meilleurs jours et qu'interprète avec génie la pétroleuse Fanchon Daemers dans un CD qui se mijote, aura le même destin que les Demoiselles de Rochefort y compris dans le domaine de l'insulte dévastatrice: Reçois vieille couverte de merde à putain avec ton mangeur de foutre à vérole la fausse sonnette à vache filante croupissante dans la saleté suppurante du croupion à pus de la jouissance des couilles à bouse de quête à rouleau (Lettre à un fâcheux, recueillie dans les stupéfiants Travaux poétiques, 1974).

NOËL GODIN

René Magritte et l'évidence éternelle (1)

Le Belge est complètement bête mais résistant comme les mollusques.

(Charles Baudelaire)

De commémorations en anniversaires, de réhabilitations en restaurations, notre siècle qui s'éteint n'enfinit pas de nettoyer l'histoire et d'en blanchir les événements.

L'actualité immédiate, en temps réel, a remplacé la mémoire chronologique. Les saints du paradis d'hier, font place aux béatifications médiatiques. Kennedy, Marylin, Elvis, Diana ont le même statut que mère Térésa. Les obsèques planétaires prennent l'allure de show et de fêtes collectives.

En art, la nécrophagie commémorative est plus qu'une habitude, elle est devenue nécessité touristique. Tout est prétexte au repentir. Rimbaud, Van Gogh, Picasso, Mondrian, Léger, Hergé, Kafka, Proust sont revisités au gré et au rythme des saisons, accompagnés d'une informatique boulimique. Catalogues, reproductions, CD-rom, T-shirt, cravates, téléfilms tout fait farine au bon moulin culturel.

Aujourd'hui, c'est au tour de Magritte d'être sanctifié et servi à toutes les sauces. L'événement est de taille, car le décor magrittien est de loin, le miroir le plus actif de notre pays surréel.

Ce pays aux contours mystérieux, indéchiffrables, que l'on s'acharne à vouloir démanteler sans pouvoir porter atteinte à son hybridité originelle, n'est-il pas aussi fascinant que le domaine d'Arnheim (2)? D'où la répulsion de Magritte d'être assimilé tant aux peintres wallons qu'aux artistes végétariens.

Son génie prémonitoire pressentait ce qui ne se passe nulle part ailleurs: les caches de Dutroux, les fouilles de Jumet, le découpeur de Mons, Pandy et sa fille, la mémoire d'Hermanus, les valises intelligentes.

Déguisé en inoffensif bourgeois, il a concocté dans son salon de la rue des Mimosas, une étonnante machine à penser, capable de produire des images du monde tel qu'il est. Depuis, plus un spot publicitaire, une affiche, un clip vidéo n'échappent à sa logique implacable en la pervertissant.

Les drapeaux de Jasper Johns, les transparences de Rauschenberg, les incrustations de Rosenquist, les aberrations de Tansey, les penderies de Jim Dine, les clonages de Warhol, les tautologies de Kosuth, les découpes de David Salle sont redevables quelque part à l'homme au chapeau boule.

La grand-messe médiatique à laquelle nous serons conviés sera célébrée par les thuriféraires de service. Attendons-nous à plusieurs dépôts de gerbes et à des discours pour conseils d'administration. Pourvu que les toilettes soient libres et bien entretenues...

Côté pratique, on sait que sur le radeau de la mémoire, il n'y a, hélas! pas de place pour tout le monde. Espérons qu'on s'attardera sur ceux qui ont allégé le défaitisme de l'artiste: Georgette et les loulous, Scutenaire, Hamoir, Mesens, Nougé, Colinet, Souris, Mariën et toute la bande de zozos surdoués qui ont égayé ses mornes dimanches après-midi de province. C'était souvent là que se jouait l'avenir des tableaux, bien loin de ceux qui les célèbrent aujourd'hui, parce qu'ils en respectent le prix.

Notre société victimaire et mélancolique a remplacé les liturgies religieuses par des concerts rock et de l'art sous forme de superstition grégaire. C'est donc par milliers que les pèlerins iront jeter un oeil narquois sur l'oeuvre tout en admirant l'habileté du métier. Une peinture maigre, lisse et retenue, proche du «chromo de bazar» (3) a permis au génie d'exprimer clairement ses idées, mais aussi de dissimuler son désespoir froid et ses outrances libertaires, ce dont évidemment tout le monde se fout.

Contrairement à Duchamp et Picasso, Magritte n'échafaudait pas sa gestalt sur une idée fixe. Il se veut prisonnier consentant du monde dans sa totalité, poil au pied. Par les fenêtres qu'il nous ouvre, nous découvrons malgré nous, la vaste étrangeté du mystère universel. La seule évidence qui trouble tous les humains, indistinctement.

Son immense talent mérite que ceux qui l'aiment le fêtent dignement. Aussi allons tous ensemble manger une moule frites chez Broodthaers. On y rencontrera Arno, Sttellla, Bucquoy, Semal, Calonne, Blavier, Rousseau, Plastic Bertrand, Belvaux et Mister Manatane. Ensuite, nous finirons la soirée chez Le Gloupier, rue de la Poste. Histoire de goûter sa délicieuse crème chantilly. Santé, René, roulez jeunesse!

JACQUES CHARLIER

Belge

1) Tableau de Magritte, 5 toiles distinctes 1930.

2) Tableaux de Magritte, 1938 et 1932.

3) Aux dires des anciens détracteurs.