Les citoyens de plus de 160 municipalités catalanes sont appelés aux urnes ce week-end pour une consultation sur l’indépendance. Ce référendum non officiel divise la société.

reportage

El Masnou (banlieue de Barcelone)

de notre envoyé spécial

Il n’y a pas foule à la mi-journée dans le bar Ocata d’El Masnou, petite ville côtière de 23.000 habitants au nord-est de Barcelone. Les quelques habitués suivent d’un œil distrait le journal en catalan de TV3, la chaîne publique régionale. La consultation populaire de ce dimanche n’apparaît pas dans les titres, elle ne passionne pas non plus les clients : « Pfff, on verra bien ce qui se passe dimanche », soupire l’un d’eux, qui préfère s’attarder sur le derby catalan FC Barcelone-Espanyol de Barcelone qui se joue la veille du référendum. El Masnou fait pourtant partie des 161 villes et villages de Catalogne (sur 946) dans lesquels les citoyens devront répondre à cette question : « Etes-vous favorable à ce que la nation catalane soit un Etat souverain, indépendant, démocratique et social, intégré à l’UE ? »

A l’origine de cette consultation, la municipalité d’Arenys de Munt. Il y a trois mois, cette petite localité située à une quarantaine de kilomètres au nord de Barcelone décide d’organiser un référendum sur l’autodétermination de la Catalogne. D’abord interdit par un juge de Barcelone car jugé anticonstitutionnel, il a finalement lieu dans un local privé. L’immense majorité des votants se prononce en faveur du « oui » qui recueille plus de 96 % des suffrages contre 2,28 % pour le « non », avec un taux de participation qui dépasse les 41 %. Cette expérience fait des émules et aboutit aux consultations populaires de ce dimanche.

Ce sont des associations citoyennes qui mettent en place ces consultations. A El Masnou, Juan Ramón Vilalta en fait partie : « Ces consultations naissent d’un sentiment populaire. Nous voulons changer les choses, et le premier pas pour cela, c’est ce référendum. » Juan Ramón regrette de ne pas avoir reçu d’aides de la part de la mairie : « Il n’y a pas eu d’appui logistique, pas de complicité. On ne peut pas dire qu’ils nous aient facilité les choses. » Le maire d’El Masnou appartient au Parti socialiste catalan. Sa formation ne soutient pas cette consultation, mais Eduard Gisbert i Amat assure qu’il n’a pas cherché à l’empêcher : « La seule chose que nous n’avons pas autorisée, c’est l’usage des bâtiments publics, car c’est interdit par la loi. Je ne suis pas en faveur de la consultation, mais je ne suis pas dans la logique de l’affaiblir. »

Les associations locales ont quand même bénéficié de l’appui de formations indépendantistes catalanes, au premier rang desquelles Ezquerra Republicana de Catalunya (ERC), le seul parti indépendantiste représenté au Parlement de Catalogne. Les membres d’ERC font campagne depuis plusieurs semaines en faveur du « oui ». Ils ont mis à disposition des associations leur matériel et ont organisé des débats sur l’indépendance. Député régional d’Ezquerra Republicana, Pere Aragones justifie le soutien à cette initiative : « Nous sommes un parti indépendantiste, alors s’il y a une initiative citoyenne qui va au-delà des formations politiques et susceptible d’attirer beaucoup plus de gens, nous ne pouvons que l’appuyer ! »

Face à l’enthousiasme des uns, l’exaspération des autres : « Cette initiative est lamentable », considère Maria Teresa Jimenez Barbat, présidente de Ciutadans de Catalunya. Cette association regroupe des intellectuels catalans qui s’opposent depuis plusieurs années au nationalisme et à l’indépendantisme. Maria Teresa dénonce « le climat de normalité qui s’instaure en Catalogne sur des sujets très graves » et ne croit pas un instant que ces consultations soient une initiative de la société civile : « Les partis indépendantistes sont derrière ça, c’est évident. A une époque où l’Espagne devrait jouer un rôle important en Europe, on continue de se perdre dans des stupidités locales. » Le maire d’El Masnou est plus mesuré : « Je considère qu’il existe déjà des mécanismes qui permettent au citoyen de décider et je crois que ce type d’initiative n’aide pas à sortir de la crise économique et ne favorise pas le vivre ensemble. » Partisans et détracteurs de la consultation s’accordent sur un point : la mobilisation de demain se fera en faveur du « oui ». « Nous aimerions que tout le monde aille voter, reconnaît Juan Ramón Vilalta, mais il est évident

que le référendum intéresse plus ceux qui souhaitent l’indépendance. » « Ce sont toujours les mêmes qui sont derrière ces consultations, assure Maria Teresa Jimenez Barbat. Et toujours les mêmes personnes qui y participent. »

Pere Aragones considère que cela n’enlève rien à la validité de ces consultations populaires : « Elles n’ont pas de valeur officielle mais une valeur politique importante. Il faut d’ailleurs l’interpréter comme une action politique, dans un cadre démocratique. » Le député indépendantiste sera particulièrement attentif à la participation : « Ce n’est pas un scrutin officiel, il n’y a quasiment pas eu de campagne, mais nous espérons dépasser le taux de participation des élections européennes (46 %, NDLR). Ce serait un vrai succès. » Et cela permettrait aux responsables des formations indépendantistes de poursuivre leur objectif : « Au fond, ce que nous souhaitons, c’est pouvoir débattre de l’indépendance de la Catalogne, c’est pouvoir un jour organiser un référendum officiel sur cette question. »